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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Mai 68 à Marseille : sans les pavés, la plage !

Mai 68 à Marseille : sans les pavés, la plage !

Voilà bientôt 45 ans que les évènements de mai 1968 ont changé la face de la France et marqué durablement les esprits. S’il est vrai que Paris, comme dans toute révolution, fut le centre des évènements le reste de la France connut des déclinaisons plus ou moins violentes du mouvement parisien. Intéressons-nous aux particularités du mai 68 version pastis et bouillabaisse…

Impossible de comprendre les évènements de mai 68 sans se replonger dans le contexte très particulier de cette époque. Depuis 1958 le Général Charles de Gaulle est revenu aux affaires, il a mis en place la Vème République et s’est fait élire Président au suffrage universel direct. Peu adepte du parlementarisme, De Gaulle a rédigé une constitution sur mesure pour lui-même et ne va pas se priver d’exercer de manière très personnelle les vastes pouvoirs qui lui reviennent. La censure est quotidienne et a pour symbole l’ORTF, organe du pouvoir qui détient un monopole sur la télévision et la radio. La société est encore largement organisée autour de valeurs conservatrices : autorité verticale, patriarcat, ordre, foi chrétienne, nationalisme, interdiction de la contraception, refus de la mixité, etc., A l’apogée des Trente Glorieuses, c’est bien le climat social et politique qui est aux sources de mai 68 puisque l’économie va pour le mieux.

Les baby-boomers sont en train de saturer le système scolaire et universitaire, le manque de locaux et de moyens se fait ressentir et maintient une certaine agitation sur les campus. Par ailleurs les idées marxistes sont très en vogue, particulièrement parmi les étudiants des filières littéraires (déjà à l’époque). L’URSS n’est plus le modèle, l’heure est au romantisme révolutionnaire de Che Guevara, Mao Tsé-toung & Co. Le gauchisme universitaire est trotskyste, libertaire, autogestionnaire, internationaliste, de fait il échappe au traditionnel Parti Communiste Français. Le reste du monde connaît la Guerre du Viêt-Nam, le Printemps de Prague, les prémices du mouvement hippie, finalement tout converge pour entretenir une effervescence contestataire.

Tout commence à Nanterre, où un certain Daniel Cohn-Bendit est exclu de l’université pour avoir tenté de pousser le ministre des sports dans une piscine lors d’une visite du campus. Les étudiants qui le soutiennent forment le Mouvement du 22 mars. La situation s’envenime courant avril jusqu’à une fermeture administrative de Nanterre, ce qui entraîne La Sorbonne dans le mouvement par solidarité. Des heurts ont lieu entre étudiants de gauche et forces de police ainsi que des mouvements d’extrême-droite comme « Occident ». Dès le 3 mai des barricades s’élèvent dans le quartier latin autour du Boulevard Saint-Michel et des émeutes violentes vont démarrer. Des jeunes lancent des pavés sur les forces de l’ordre, les blessés se multiplient et le climat est extrêmement tendu. Le mouvement tente de s’organiser mais bute sur les fortes divergences entre courants gauchistes, certains ne réclamant que des réformes tandis que d’autres veulent renverser le gouvernement et même l’institution républicaine pour lui substituer une démocratie populaire comme en Europe de l’Est.

Le PCF et la CGT ont commencé par dédaigner le mouvement étudiant, considérant ses membres comme largement bourgeois et estimant que cette révolte est contre-productive dans l’optique du grand soir. Mais devant l’ampleur du mouvement les syndicats finissent par appeler à la grève générale dans les usines, réalisant ainsi la fameuse jonction des mouvements ouvrier et étudiant, largement réclamée par ce dernier. Des usines se mettent en grève dans toute la France, à commencer par le Nord-est ouvrier comme chez Peugeot et Renault. Occupations et séquestrations de chefs d’entreprises se multiplient à l’appel d’organisations syndicales.

A Marseille le mouvement s’est lancé avec un peu de retard sur Paris. La manifestation du 1er mai se tient sur la Canebière où tout défilé était interdit depuis le début des évènements d’Algérie en 1954. Mais ce n’est que le 10 mai que les facultés de sciences de St Charles et St Jérôme décident de faire grève. Il faut dire que tous les étudiants de lettres – principaux instigateurs de la grève – sont tous à Aix-en-Provence. Le maire de la ville, Gaston Defferre, va jeter de l’huile sur le feu en allant soutenir les grévistes à St Charles, leur déclarant « Voilà où nous en sommes après dix ans de pouvoir gaulliste ! ». Un tantinet aigri après son échec à la présidentielle de 1965, Gaston ? Le lendemain des dizaines de milliers de personnes défilent dans le centre de Marseille. On y voit des slogans tels que « ORTF : La police vous parle tous les soirs à 20 heures », « Les murs ont la parole », « l’imagination prend le pouvoir », mais aussi quelques slogans un peu moins constructifs : « Ne travaillez jamais », « Abolissez les patrons ». Le Lycée Thiers est occupé, les drapeaux noir et rouge flottent à l’entrée et il est rebaptisé « Lycée de la Commune de Paris ». La Commune qui inspire décidément les étudiants comme à La Sorbonne qui se déclare « Commune Libre »…

Le 17 mai le mouvement marseillais atteint les salariés dont ceux de la SNCF et des PTT sont les premiers à se mettre en grève, bientôt suivis par les traminots. Le 20 mai la paralysie est totale : les employés du port, les dockers, ainsi que 35 000 employés se mettent en grève à leur tour. Le climat est électrique, on commence à manquer de denrées de base dans les magasins et des files d’attente sont observées devant les banques. Rien ne fonctionne à Marseille, encore moins que d’habitude ! Les 22 et 23 mai les enseignants et employés municipaux rejoignent la grève générale, on doit faire appel à l’armée pour débarrasser les poubelles. Les examens sont perturbés presque partout, à l’exception notable de la Faculté de Droit d’Aix-en-Provence, unique faculté de France à tenir ses examens normalement. C’est notamment pour préserver cette spécificité que les juristes vont pousser pour obtenir la création de leur propre université, Aix-Marseille III, remarquablement peu soumise aux idées marxistes jusqu’à sa fusion avec Aix-Marseille I et II pour former une seule université à la rentrée 2012.

A Paris le gouvernement a tardé à prendre la mesure de la puissance du mouvement et du soutien dont il bénéficie dans une partie de l’opinion publique. La riposte policière est menée par les CRS qui affrontent régulièrement les jeunes et ripostent aux pavés par des grenades lacrymogènes et des matraquages qui visent un peu tous ceux qui ont la mauvaise idée de se trouver là. Le Général de Gaulle dénonce la « chienlit » en parlant des émeutiers mais adopte toutefois une position quelque peu en retrait et laisse son premier ministre Georges Pompidou en première ligne. Se rendant compte qu’il ne pourra pas résoudre la crise par l’ignorance ou l’écrasement du mouvement, le gouvernement se résout à négocier les Accords de Grenelle des 25 et 26 mai 1968. Pour les plus jeunes de nos lecteurs sachez que c’est depuis ces accords historiques signés au ministère du travail rue de Grenelle que l’on s’est mis à employer le terme générique de « Grenelle ». Un problème avec les banlieues, l’environnement, la santé, etc. ? Faisons donc un Grenelle ! Pour varier les plaisirs on pourra également prescrire des Etats Généraux ou un Plan Marshall. Actant de nombreuses avancées sociales, les accords des 25 et 26 mai calment le jeu mais n’éteignent pas l’incendie. Les mouvements radicaux appellent à poursuivre le mouvement et désormais c’est la pénurie d’essence qui s’installe en France. L’opinion se lasse du désordre et manifeste par centaines de milliers à Paris pour soutenir le régime en place. Le 30 mai De Gaulle annonce la dissolution de l’Assemblée Nationale et la tenue de nouvelles élections législatives qui vont marquer une victoire écrasante des gaullistes. A Marseille ils gagnent trois circonscriptions sur la gauche, dont la 5ème à Menpenti-La Capelette-St Loup, véritable bastion du PCF. Au mois de juin on voit une poursuite relative du mouvement social, qui va pourtant rencontrer son pire ennemi à l’approche de juillet : les vacances. Car si la grève connait un franc succès dans l’année, c’est une autre histoire quand la pénurie d’essence menace de faire tomber à l’eau les vacances des Français. La vie reprend alors son cours, comme par enchantement… Dans la cité phocéenne aucun mort n’est à déplorer sur l’ensemble du mouvement, par ailleurs beaucoup moins dur qu’à Paris et certaines villes de province comme Lyon.

Que faisaient-ils en mai 68 ? Jean-Claude Gaudin, lui, était déjà conseiller municipal depuis quelques années et a participé à la manifestation marseillaise de soutien au Général de Gaulle, de même que le député-maire Guy Teissier. A Aix-en-Provence on retrouvait déjà Philippe Séguin, mais pas chez les gaullistes. Non, lui était du côté de l’UNEF, le syndicat de gauche ! Quant à Joseph Comiti, à la tête de l’antenne marseillaise du Sac (voir mon précédent article) il avouera plus tard que dans ce climat de guerre civile où le régime lui-même paraissait en danger, le Sac avait amassé quantité d’armes pour faire face à toute éventualité. Pour conclure sur un clin d’œil à l’histoire, citons ce dernier slogan de mai 68 qui à l’époque faisait référence à la dictature des colonels mais reste tout aussi vrai aujourd’hui en matière de dette publique : « Pour vos vacances n’allez pas en Grèce, vous y êtes déjà ».

Pierre Schweitzer


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1 réactions à cet article    


  • jef88 jef88 30 juin 2012 12:48

    Le gauchisme universitaire est trotskyste, libertaire, autogestionnaire, internationaliste, de fait il échappe au traditionnel Parti Communiste Français
    Qui a pourtant bien su le récupérer !

    « Voilà où nous en sommes après dix ans de pouvoir gaulliste ! ».
    J’ai relu cela il y a quelques semaines mais « gaull » était remplacé par « sarkoz »
    Au fait ? sous De Gaulle
    - l’économie ? ............Florissante
    - Le chômage ?............Néant (maxi 300 000 chomeurs

    Le 17 mai le mouvement marseillais atteint les salariés dont ceux de la SNCF et des PTT sont les premiers à se mettre en grève
    Chez moi c’était le 13 mai, oh combien symbolique ...
    Mais les premiers blocages ont été les raffineries ...... Chic !! Plus de transports ! économie
    bloquée !

    En fait ce mouvement lancé par une frange estudiantine (téléguidée ? En face il y avait le printemps de Prague...) a été récupéré partis de Gauche dont les syndicats sont devenus les supporters....

    Mon petit témoignage !
    J’avais été embauché le 2 mai dans une usine de sous traitance auto comme bureaucrate...
    le lundi 13 mai à 8h réunion de tout le personnel dans la cour !
    Sur le perron des bureaux : le directeur, le délégué CGT et le délégué CFDT ....
    - le directeur : ce qui se passe à Paris est innommable mais sachez que nous ne ferons pas de lock out !!!
    - CGT : C’est une histoire de petits cons de fils de bourges ... Notre intérêt est de continuer le travail
    -CFDT : cette affaire est menée par des nantis qui n’ont pas de problèmes de fins de mois ! on bosse ! !
    La matinée c’est passée presque normalement sauf pour tous ceux qui s’occupaient des approvisionnemnts
    - SNCF en grêve
    - Transporteurs Plus de gas oil

    A midi nous sommes allé manger et à 13h porte close ! avec une affichette :
    « des membres de la SNCF circulent dans les rues, équipés de barres à mine !
    Nous ne sommes pas en mesure d’assurer votre sécurité.....
    rentrez chez vous ! nous vous ferons connaitre la date de reprise du travail »

    Le lendemain le journal titrait ; « La CIM en grêve »

    Le 23 mai, j’ai reçu ma lettre de licenciement pour période d’essai non concluante !

    Depuis on a construit un magnifique feuilleton sur le sujet ! La vérité ? l’arrêt du pays du aux blocages ? BOOOOOFF !!
    Non c’est une réussite de l’action syndicale !!!!

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