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Maître Eckhart : Un chemin vers la spiritualité traditionnelle

L’oeuvre de Maître Eckhart nous donne une liberté intérieure et transcendante qui peut nous conduire vers l’Unité.

Maître Eckhart était un dominicain qui naquit vraisemblablement vers 1260 et mourût probablement vers 1328. Nous n’avons que peu d’indications sur sa naissance et sa mort, par contre il fut un retentissant prédicateur qui fut sanctionné le 27 mars 1329 par la Bulle In agro dominico afin de stopper la diffusion de ses idées à tout le peuple. Il est l’auteur de nombreux sermons et traités ainsi que des commentaires de la bible, écrits en latin et en allemand. Ces textes sont après une étude minutieuse et une connaissance de la doctrine traditionnelle en parfait accord avec cette dernière, même s’il sont à une certaine distance du Principe ils sont l’aboutissement que pourrait être un ésotérisme chrétien. Nous pouvons donc sans ambiguïté indiquer que les écrits de Maître Eckhart sont à prendre en compte lorsque l’on chemine sur la voie de l’ésotérisme chrétien traditionnel.
 
En occident, la tradition primordiale a pris la forme de la tradition chrétienne, qui est certes éloignée du Principe mais qui contient dans son cœur l’esprit de la tradition primordiale. Les écrits de Maître Eckhart sont donc revêtus d’une enveloppe religieuse mais une lecture méditative permet à celui qui le peut de découvrir non pas un sens caché ou secret mais un sens profond qui permet à l’Esprit de s’ouvrir vers l’Absolu et dépasser les définitions engendrées par notre univers matérialiste et limité.
 
Nous découvrons à la lecture des écrits de Maître Eckhart une notion qui illumine toute son œuvre ; c’est la notion d’Unité qui est une des caractéristiques de la tradition primordiale. Dans le sermon « De l’homme noble » nous pouvons lire : « Il n’y a de distinction ni dans la nature divine ni dans les Personnes dans la mesure où elles sont unies dans la nature. », « dans l’Un seul on trouve Dieu ; et il faut que celui qui doit trouver Dieu devienne quelque chose d’Un. ». Cette notion d’Unité entraîne la distinction entre l’homme intérieur et l’homme extérieur, le premier attaché aux vérités du ciel ; le second préoccupé par l’activité terrestre. L’auteur nous confirme que c’est en se tournant vers le premier que l’on pourra atteindre l’Unité, le Centre ou l’Invariable milieu, désignations d’autres traditions.
 
Dans son sermon intitulé « Instruction pour la vie contemplative », nous pouvons lire que « C’est dans la mesure où l’homme se connaît lui-même qu’il peut en venir à la connaissance de Dieu ». C’est bien là un des fondements de la tradition où c’est par la connaissance de sa nature propre et de son enveloppe individuelle que l’homme, état humain, peut accéder à la connaissance de sa Personnalité c’est-à-dire du Soi, axe transcendant qui relie tous les états de l’Etre aussi bien dans le monde manifesté que dans le non manifesté (précisons, afin d’éviter toute confusion, que l’Etre peut être dépassé pour accéder au non-être), axe qui a sa source dans le Principe et qui fait actionner la roue qui nous entraîne inévitablement vers un retour vers le Principe. Dans le premier sermon « De la naissance éternelle » Maître Eckhart nous indique que « la nature et la volonté de Dieu c’est d’être le commencement et la fin de toutes choses ». Dans le quatrième sermon de ce même sujet nous pouvons lire que « Si tu veux trouver en toi ce noble fils, il faut que tu abandonnes la multiplicité et reviennes à ton point de départ, le fond, d’où tu es venu. ». A cette notion de cycle se rajoute l’idée de la multiplicité comme opposition à l’unité et c’est bien celui qui dépasse la multiplicité qui pourra trouver l’Unité et donc retourner vers le Principe. Maître Eckhart évoque, dans le sermon « De la connaissance de Dieu », le thème du Premier Principe : « Alors se pose la question de savoir comment le Premier Principe tient donc tout enfermé en soi ? Je réponds ceci : Toutes choses sont – en forme finie – apparues dans le fleuve du temps, et sont pourtant – en forme – infinies – demeurées dans l’Eternité. Là elles sont Dieu en Dieu. ». Un peu plus loin, il précise sa pensée en indiquant que : « alors ressuscitent aussi en toutes choses, non en elles mêmes, mais bien en celui qui les a transformées en lui. Là elles sont aussi spiritualisées, et il n’y a là qu’un esprit, et elles retournent avec l’esprit dans la source. »
 
La notion de Dieu, quelquefois intitulé Le Père, ne doit pas être enfermée dans un carcan défini, c’est d’ailleurs bien là le dépassement que doit insuffler toute démarche spirituelle traditionnelle, et donc non seulement à cette notion religieuse de Dieu créateur puisque dans le quatrième sermon évoqué plus haut, l’auteur affirme que « Dieu opère toutes ses œuvres, en lui comme en dehors de lui, en un instant. ». On retrouve bien là cette notion de connaissance intuitive et immédiate qui est la première révélation de celui qui marche sur le chemin de la tradition. Le Père engendre le fils ainsi Maître Eckhart nous permet de voir comment cette naissance peut être engendrer en nous même, dans notre intérieur et uniquement là car nos possibilités ne peuvent venir de l’extérieur. Les textes bibliques prennent alors une nouvelle dimension et notamment la vie du Christ. Une dimension illimitée et intérieure qui ne peut être comprise que par une lecture « du cœur » de la bible. Pour pouvoir lire spirituellement la bible et réaliser cette lecture, qui est dans la tradition primordiale un des contenus de la Connaissance avec l’étude, Maître Eckhart donne des instructions spirituelles notamment avec le discours sur le discernement et celui sur le détachement. On retrouve bien là aussi les fondements révélés par d’autres textes orientaux, notamment védiques, qui confirment la démarche de Maître Eckhart dans la voie traditionnelle. L’étude de la connaissance ne suffit pas à trouver son unité, elle doit être réalisée afin que celui qui chemine trouve le Centre, son centre d’où émane l’Axe sacré.
 
Le chemin d’accès balisé par Maître Eckhart peut nous permettre en occident de nous approcher de la tradition primordiale. Nous n’avons donc nullement besoin de chercher ailleurs une autre forme de tradition que nous possédons surtout que le plus souvent cette tradition extérieure est déformée au point où l’on en arrive à faire croire que la notion de transcendance est absente des traditions orientales ou autres. C’est le contresens le plus fréquent car le rattachement est une autre notion clé de la spiritualité traditionnelle.
 
Nous ne pouvons reprendre toutes les notions contenues dans les écrits de Maître Eckhart car de très nombreuses pages seraient alors nécessaires. Dans notre monde où tout nous pousse à alimenter notre individualité par un matérialisme sans cesse insatisfait, la lecture des œuvres de Maître Eckhart nous donne une liberté intérieure et transcendante que nous ne pourrons jamais obtenir de l’extérieur. Là aussi en conformité avec la démarche traditionnelle, nous pouvons apprendre que nous possédons tous un fragment de la vérité que nous découvrirons si nous portons sur nous même un regard lucide et éclairé par la Lumière qui vient de la ténèbre.
 
Nous terminerons cet article par les strophes IV et V d’un Poème, le seul qui nous soit parvenu, écrit par Maître Eckhart :
 
« Ce point est ma montagne
à gravir sans agir
Intelligence !
Le chemin t’emmène
Au merveilleux désert,
Au large, au loin,
Sans limite il s’étend.
Le désert n’a
Ni lieu ni temps,
Il a sa propre guise.
 
Ce désert est le Bien
Par aucun pied foulé,
Le sens créé
Jamais n’y est allé :
Cela est ; mais personne ne sait quoi.
C’est ici et c’est là,
C’est loin et c’est près,
C’est profond et c’est haut,
C’est donc ainsi
Que ce n’est ça ni ci. »
 
Laurent Mollard
 
 
Bibliographie : Maître Eckhart, Œuvres, éditions Tel Gallimard – L’œuvre latine de Maître Eckhart aux édictions du cerf



par laurent (son site) mercredi 22 avril 2009 - 45 réactions
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Les réactions les plus appréciées

  • Par John Lloyds (---.---.---.250) 22 avril 2009 11:59
    John Lloyds

    « Il n’y a de distinction ni dans la nature divine ni dans les Personnes dans la mesure où elles sont unies dans la nature. »

    Une des rares perles de la philosophie chrétienne qui unifie l’homme à Dieu en n’en faisant qu’une seule entité. Un concept qui mène à quelque chose qui ressemble à de l’athéisme. On comprend qu’Eckart ait eu du fil à retordre avec les procédures inquisitoriales.

    « C’est dans la mesure où l’homme se connaît lui-même qu’il peut en venir à la connaissance de Dieu ».

    Reprise de l’antique adage qui figura pendant près d’un siècle au dessus du temple de Delphes, où les plus grands vinrent consulter les oracles : « Connaîs-toi toi-même, et tu connaîtras l’univers et les Dieux », adage repris ensuite par Platon. Rapproché de l’adage précédent, c’est toute l’équation des rapports de la nature à la nature divine qui est posée en 2 phrases.

    Maître Eckart, un de mes grands favoris ... Merci pour ce superbe article.

  • Par Marsupilami (---.---.---.122) 22 avril 2009 11:56
    Marsupilami

    @ L’auteur

    La lecture de maître Eckhart et des mystiques rhénans est passionnante. Merci de proposer aux lecteurs d’Agoravox de pouvoir le découvrir. Dommage que tu aies fait l’impasse sur sa théologie négative et son néo-platonisme. C’est quand même l’essentiel de sa pensée.
  • Par John Lloyds (---.---.---.250) 22 avril 2009 12:48
    John Lloyds

    Dès l’instant où l’on réfute Dieu comme entité externe, transcendante, et qu’on le considère comme une extension individuelle, immanente, il y a athéisme (puisqu’il n’y a pas de Dieu, si ce n’est Moi - au sens guénonien du Soi). A ne pas confondre avec le fait de se prendre pour Dieu, qui tient du registre de l’orgueil, et qui n’est qu’un artifice le l’Ego. Pour reprendre la terminologie orientale en référence au concept de Nature, dans le premier cas on est en phase avec son Dharma, dans le second on ne l’est pas.

  • Par Abolab (---.---.---.110) 22 avril 2009 11:43

    La plupart des gens ont besoin d’une autorité psychologique, de maîtres, de gurus, ancrés dans la tradition, le connu, le passé, parce qu’ils ne savent tout simplement pas ce qu’est que penser, et voir les choses par soi-même. Et quand ce n’est pas dans le domaine dit « spirituel », c’est dans le domaine politique ou culturel, avec ses leaders, ses chefs...etc

    La tradition et l’autorité au niveau psychologique sont à la source du conformisme, de la répétition et de la perpétuation de ce qui est, c’est-à-dire le culte de la pensée et du passé, la personnalisation, la création d’icônes, de cultes, de symboles... etc etc., qui n’ont absolument aucun rapport avec quoi que ce soit d’absolu, qui au demeurant est encore bien souvent une projection, création ou invention de la pensée.

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