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Manger

Manger spectacle de danse de Boris Charmatz, avec Or Avishay, Nuno Bizarro, Ashley Chen, Olga Dukhovnaya, Alix Eynaudi, Julien Gallée-Ferré, Peggy Grelat-Dupont, Christophe Ives, Maud Le Pladec, Filipe Lourenço, Mark Lorimer, Mani A. Mungai, Matthieu Barbin, Marlène Saldana…

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Danse horizontale

Manger est une proposition de danse horizontale. Rares et brefs y sont les moments verticaux. Danseuses et danseurs se meuvent au sol, comme des asticots, pourrait-on dire, l’image (métaphore) n’est pas belle sans doute, elle me semble exacte et le spectacle, s’il demande beaucoup au spectateur est très beau. Il y a même des portés au sol, des femmes qui marchent ou dansent sur les hommes comme sur un sol, au lieu de as de femme virevolter au-dessus de des têtes…

D’autant plus que manger est considéré ici comme acte créateur, le corps est comme tube digestif, prenant, d’une certaine façon, « de l’extérieur » en son intérieur, en son centre, et en secret, en absence de lumière. « Tout ce qui rentre fait ventre » dit un aphorisme populaire. Tout ce qui rentre peut-il faire danse ? C’est ce que tente et réussit Boris Charmatz…

Pas de table. Pas de chaises. Pas de tablée, pas de cantine, pas de self-service, pas de famille rassemblée pour le repas, pas de vitesse, pas de fast-food, pas de sandwich avalé à la hâte tout en marchant, pas « prendre son temps » non plus, pas de « trainer à table »… pas de quotidien, pas de fête ; pas de conversation en mangeant, ni la conversation bourgeoise insupportable, ni les échanges colorés et chaleureux des repas d’amis… Pas de matin, de petit-déjeuner, pas de midi, ni de quatre heures, pas d’en-cas, pas de dîner, ni de souper pas de réveillon, pas de médianoche… Pas de rites sociaux. Aucun rite social. Juste la bouche et une nourriture de papier, format A4, qui est plutôt du pain azyme et qui craque sous la dent et sous les micros.

Avec la bouche, le chant. Estomac-poumons, énergie-cordes vocales. Au fond, l’air aussi est notre nourriture.

La mastication, l’ingestion ne sont pas en elles-mêmes spectaculaires. Si on peut les trouver dans les spectacles, c’est comme base des rapports sociaux. Elles sont vues du dehors, instrumentalisation ordinaire. Charmatz est un explorateur, il ne prend pas les chemins de tout le monde, il ne montre pas le voyage par la longue file des paysages, il montre l’effort du moteur, la répétition des gestes élémentaires sans quoi rien ne serait.

Je n’ai jamais vu un spectacle créé, bâti sur une aussi petite, fondamentale et indispensable « insignifiance ».

Boris Charmatz nous dit que le lien de la nourriture à la danse est surtout négatif, absence, au moins limitation volontaire. « Tout porte en effet le danseur à s’éloigner de la nourriture. (…) La danse a inventé l’anorexie. » Ce n’est pas si sûr, ou alors, cela devient moins nécessaire (Itinéraire d’un danseur grassouillet, de Thomas Lebrun).

L’espace intérieur du parcours de la nourriture n’a pas de transposition dans l’espace scénique. Charmatz évoque la disparition de la nourriture comme une magie. Il n’a pas renversé la magie. Il n’a pas retourné ce mouvement d’appropriation, de « réduction » de la nourriture, pour lui donner espace et mouvements des corps comme on en attend de la danse.

Quatorze danseurs (je fais de la grammaire, il faut avoir confiance en la grammaire, danseuses et danseurs donc), jeunes, habillés de façon assez disparate, prennent place en scène, venant de la salle. Ils ne bougeront guère de leur « situo ». C’est un groupe d’où se dégage de temps en temps un coryphée, rarement. C’est un groupe dans lequel chacun est à son affaire : manger, dans des postures mouvantes et qui évolue lentement par les chants qui en naissent. Pas de ruptures, on passe d’un « moment » à un autre de façon presqu’imperceptible.

Tout sera mangé. Les danseurs se régaleront même des miettes au sol, piquées par des doigts humidifiés.

La musique de la danse vient des danseurs, dont les références sont extrêmement éclectiques, (on y croise Beethoven, Josquin des Prez, Ligeti, The Kills…). Par deux fois, le texte en sera clair et compréhensible : Je t’obéis des Sexy Sushi et Le ­Bonhomme de merde de Christophe Tarkos, sans musique. Cette succession des musiques, si elle porte le spectacle autant que la mastication, est des plus mystérieuses. Là il faut bien que les morceaux s’enchaînent et que le fil du temps se redessine. Et c’est là peut-être le défaut du spectacle : pas de réel climax, pas de début ni de fin… des moments tuilés, pourquoi arrêter là ou un peu avant, ou un peu plus tard ?

Manger, parcours bouche-anus et chanter, respirer, parcours bouche-nez réversible… Danse et performance, l’horizontal nous décrit comme structurés par l’énergie avalée incorporée, volée au monde, à sa terre et ses produits, à son air, comme de petits vers de terre, qui aèrent la terre dont ils se nourrissent…

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Tout ce qui rentre fait ventre

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1 réactions à cet article    


  • bnosec bnosec 9 décembre 2014 13:00

    Ca m’a l’air bien à chier ce spectacle...

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