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Manset, toujours recommencé

Le Stanley Kubrick de la chanson française revient avec un nouvel album, Opération Aphrodite ; l’occasion de faire le point sur une carrière atypique et foisonnante.

 Manset est un drôle d’animal : auteur, compositeur, interprète (voix, piano, guitare), producteur, écrivain, peintre, photographe, inconnu du grand-public malgré un tube, Il voyage en solitaire, qui s’est écoulé à près de 300 000 exemplaires, un disque d’or, Matrice, et des collaborations aussi nombreuses qu’éclectique : Dalida (Je me repose), Alain Bashung (Comme un légo), Juliette Gréco (Je jouais sous un banc), Julien Clerc (Le père dit à son fils), Jane Birkin (Et si tout était faux), Indochine (La nuit des fées), Raphaël (Etre Rimbaud), et même Florent Pagny (Comme l’eau se souvient).

Comme producteur, il a lancé les carrières de William Sheller (Couleurs) et d’Ange (Tout feu, tout flamme) ainsi que d’autres artistes moins connus, et produit des disques à redécouvrir pour Herbert Leonard ou Claude Léveillé.

Il a reçu le Grand Prix du disque de l’Académie Charles Cros pour La mort d’Orion et a été fait Officier de l’ordre des Arts et Lettres en 2014.

Sa carrière est atypique tout d’abord parce qu’il est toujours resté en marge du show-business, autoproduit, ne faisant pas de scène, avare d’interview et refusant les passages à la télévision depuis la soirée spéciale des Enfants du Rock que lui avait consacré Pierre Lescure. Mais surtout, c’est l’ambition et la singularité de ses disques qui le démarquent des autres productions françaises et le rapprochent des meilleures productions anglo-saxonnes : on l’a comparé à Pink Floyd pour ses arrangements et ses morceaux fleuves, à Robert Wyatt pour l’émotion dégagée par sa voix, ou à Leonard Cohen pour la noirceur de ses textes.

Atypique aussi par ses textes, à la poésie surannée, où il se pose en observateur d’un monde en décomposition, des banlieues de Paris à la forêt Amazonienne, en passant par l’Afrique et surtout l’Asie ; observateur aussi de la misère humaine qu’il parvient à sublimer à travers des images fortes et des compositions hypnotiques.

Atypique toujours par sa musique qui mélange nappes de cordes et utilisation poussée d’effets électro-acoustiques, écho, réverbération, déphasage, bandes à l’envers, voix doublées ou déformées, mais aussi des changements de métriques qui rajoutent ou enlèvent des pas, ce qui donne à ses chansons une signature sonore immédiatement reconnaissable.

Atypique enfin car il n’a cessé de remanier son œuvre, faisant disparaître, pour des raisons jamais élucidées, au fil des rééditions des dizaines de morceaux, pour la plus grande tristesse de ses admirateurs… et le plus grand bonheur des collectionneurs de disques. C’est ainsi que sont passés à la trappe :

  • son premier album, qui contenait la chanson Animal on est mal reprise par la suite par Alain Bashung, dEUS, puis par Manset lui-même en 2015 qui lui a rajouté un couplet
  • l’album Long long chemin, dit l’album blanc, que pourtant certains considèrent comme son plus beau disque, en tout cas son plus romantique, et qui contient la magnifique chanson-fleuve Jeanne
  • la quasi-totalité de l’album Rien à raconter, dont le morceau Cheval-cheval qui contient pourtant un solo de guitare façon Kashmir de Led Zeppelin à couper le souffle (bon, d’accord, les paroles sont nazes, mais quand même…)
  • l’album Royaume de Siam amputé de morceaux pourtant fort convenables, notamment Fini d’y croire et son final façon Can’t you hear me knocking des Stones
  • et j’en passe : Les rendez-vous d’automne, Jesus, Maubert… sans compter les titres annoncés et jamais sortis (Paquebot).

Peine perdue : on trouve beaucoup de choses sur YouTube, dans les foires aux disques, il existe même une réédition pirate du premier album publiée… aux Etats-Unis. A ce propos, quelle n’a pas été ma surprise, lors d’un voyage à New York, d’entendre Manset dans la radio d’un taxi !

Et maintenant, après avoir sorti nombre de compilations et de réenregistrements, il nous revient avec un nouvel album, huit ans après le précédent disque. Album qui lui aurait demandé près d’un an et demi de travail et qui surprend : c’est la première fois que Manset met en musique des textes qui ne sont pas de lui, textes tirés du roman Aphrodite de Pierre Louÿs paru à la fin du 19è siècle, qui encadrent les morceaux originaux et vont même jusqu’à se mélanger à eux (dans Divinités).

Disons le tout net : même si ce disque est excellent, il n’atteint pas les sommets d’Orion, Lumières ou Matrice : les mélodies sont assez monotones, les textes souvent abscons et verbeux s’échouent parfois sur des jeux de mots indigents, et certaines chansons laissent un goût de déjà entendu. Mais cette production est nettement supérieure à la moyenne et dépasse même certains disques de Manset que je ne citerai pas par charité chrétienne (il a eu par le passé quelques moments de faiblesse). Et nous réserves quelques moments de grâce : Le lys dans la vallée et ses métriques irrégulières, Que t-on t’ils fait (originellement écrite pour Bashung) et son texte ambigu ou Ma collection particulière où il fait un clin d’œil à Bernard Kouchner (vous savez, un tiers-mondiste deux tiers mondain).

La mise en son des textes de Pierre Louÿs est magnifique, notamment grâce à l’apport de Kamel Labbaci dont les parties d’oud ou d’alto sont superbes, et à la voix de l’actrice Chloé Stefani qui apporte une touche espiègle a des passages autrefois sulfureux. Les chansons de Manset bénéficient comme toujours d’arrangement travaillés, d’une interprétation à la hauteur et de styles variés (rock, reggae, blues, ballades planantes…). On y trouve même un slam, le seul précédent étant On ne tue pas son prochain, sur le premier album en 68.

Comme toujours avec Manset, c’est un disque qui demande un effort et du temps pour être apprécié : Lumières, par exemple, m’avait demandé des années pour en découvrir la beauté, celui-ci a résisté moins longtemps mais il m’a bien fallu une dizaine d’écoutes pour en faire le tour. Mais c’est de toutes évidence un disque de garde, un qui n’aura pas perdu de son charme et de son mystère dans vingt ans.

Note globale 9/10, technique 7/10 (défauts de prise de son sur l’alto, notamment, et nombreuses coquilles sur la pochette).

Discographie extrêmement sélective, façon île déserte :

A découvrir impérativement en vinyle :

  • Long long chemin et ses nappes de cordes, si le premier titre est un peu daté, le reste est du meilleur niveau.
  • Rien à raconter, surtout pour les guitares de Cheval-cheval et la très minimaliste Pie Noire qui fera le bonheur des guitaristes débutants
  • 2870, album très électrique à la superbe pochette gigogne qui contient deux de ses plus beaux titres : Amis et Ton âme heureuse
  • Royaume de Siam, les chansons perdues valent le détour.

Et en CD :

  • La mort d’Orion, un des tout premiers albums concept français, qui raconte la chute du peuple d’Orion, colonie de la terre, avec Gianni Esposito et Anne Vanderlove
  • Lumières, minimaliste, épuré, parfois aride. Il tournait sur ma platine un certain 11 septembre lorsque j’ai vu les tours s’effondrer, « les ténèbres sont partout couvertes de cendres ». On n’aurait pu imaginer meilleure bande son.
  • Matrice, son plus grand succès mérité, un des albums de référence du rock français, qui a été repris intégralement aux Francopholies par Raphael (album Solitudes des latitudes)
  • Revivre, l’Amazonie et ses tristes tropiques, ses bars glauques, ses lieux désirés ; voir aussi le très beau clip de cette dernière chanson avec Richard Bohringer et surtout la scène finale du film Holy Motors de Leos Carax qu’illustre la chanson-titre.

Moyenne des avis sur cet article :  4.5/5   (4 votes)




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6 réactions à cet article    


  • philouie 11 avril 2016 15:25

    perso je citerai « la vallée de la paix » et « le silence oublié »
    Sur le dernier album, j’avoue que les textes de Pierre Louys m’ont bluffé.


    • Bernard Pinon Bernard Pinon 11 avril 2016 15:55

      @philouie

      perso je citerai « la vallée de la paix » et « le silence oublié »
      C’est plutôt "Le langage oublié’ smiley

    • philouie 11 avril 2016 19:25

      @Bernard Pinon
      le langage oublié, bien sûr...
      Beau lapsus.
      Très bel album.


    • Antoine 11 avril 2016 23:13

      De la musiquette banale, comme on en sort au kilomètre !


      • Nowhere Man 12 avril 2016 18:53

        « Y’a une route » et « Comme un guerrier » sont ses meilleurs albums. Apparemment ils ne sont plus réellement disponibles (le plus souvent on nous propose des compilations).

        Idem pour « Lumières » dont la production est prodigieuse pour l’époque (1984).

        Manset n’a jamais fait de scène. C’est son choix ou plutôt une des ses pathologies les plus regrettables.


        • Bernard Pinon Bernard Pinon 12 avril 2016 19:49

          @Nowhere Man
          effectivement ces albums n’ont jamais été réédités en CD mais on les trouve assez facilement en vinyle, ce qui n’est pas le cas de Manset 68, Long Long Chemin ni des 45t, le plus dur à trouver étant le Caesar en latin (tarif à 4 chiffres en euro). Mais vous pouvez récupérer à peu près l’intégrale sur YouTube pour pas un rond smiley

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