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Marcel Proust à Venise


Les eaux crépusculaires *

Alors qu’il vient de terminer une étude sur Robert de la Sizeranne, critique d’art à la Revue des Deux Mondes, Proust va se rendre deux fois à Venise en l’année 1900. Une première fois en avril - il y va en compagnie de sa mère et descend à l’hôtel de l’Europe - tandis que Reynaldo Hahn et sa cousine Marie Nordlinger, qui sont du voyage, logent au palais Fortuny Madrazo, la soeur de Reynaldo étant entrée dans cette famille par son mariage avec Raymond de Madrazo. Proust est alors âgé de 29 ans et y retournera une seconde fois en octobre, seul, afin d’échapper aux tracas et à la poussière que ne pouvait manquer de provoquer le déménagement de ses parents, qui quittaient le boulevard Malesherbes pour la rue de Courcelles. Nous savons d’ailleurs peu de choses sur ce second séjour.

Le rêve de Venise avait été comme celui de la tempête sur la mer bien des fois différé et prendra dans la réalité du moins les allures d’une vision d’azur et de printemps, celle d’un jeune homme qui voit fleurir la ville " dans sa splendeur évanescente, gorgée de plaisirs et de beauté". La difficulté que Proust éprouvait alors à mener à bien la réalisation de ce qui peut être considéré comme une première version de La Recherche, son roman Jean Santeuil, le faisait douter de ses talents d’écrivain. La découverte de Ruskin, après celles d’Emerson et de Carlyle, allait l’inciter à s’interroger sur la genèse des formes littéraires et esthétiques. Aussi, pour compléter sa connaissance du philosophe, de la peinture italienne et de l’architecture de la Renaissance et être en mesure de traduire " La Bible d’Amiens" - où sa préface démontrera son érudition - il tente de mieux approcher le travail du médiéviste qui, non seulement lui a permis de mieux comprendre l’art gothique mais l’Italie en général. Soucieux de ne rien laisser au hasard, il va se consacrer, en compagnie de Marie Nordlinger, à rechercher sur place le plus petit indice évoqué par Ruskin et à explorer scrupuleusement les strates d’une ville qui a su changer tout en se polissant et dont les calli virent se croiser les êtres les plus étonnants : les Orientaux enturbannés et les Esclavons, les bateleurs et les acrobates, les princes parés comme des gisants et les sénateurs aux robes écarlates. L’écrivain se laisse volontiers envoûter par les palais habités par les souvenirs, ces dédales et impasses qui ouvrent au loin sur la mer et dont on surprend, dans le silence, le murmure sourd et monotone du flux venu gonfler les eaux exténuées des petits canaux. C’est la raison pour laquelle il aime sortir le soir, quand sa mère repose, afin d’entrer en contact avec une Venise nocturne plus mystérieuse et presque inquiétante, où il frôle le petit peuple des artisans et boutiquiers, les filles rieuses et les ménagères, alors que la lune, pointée comme un phare sur les façades de marbre et de brique, fait saillir inopinément des sculptures et des ferronneries, luire le dôme lointain d’un baptistère ou les tuiles érubescentes des toits.

Venise sera une étape décisive dans l’existence de Proust. Je dis étape volontairement, car il semble bien que, grâce à ce travail sur Ruskin, il se soit obligé à une plus grande discipline et ait mûri les thèmes principaux qui permettront à La Recherche de reposer sur des bases solides. Sa mère se réjouit de ses bonnes dispositions et il est probable qu’ils n’ont jamais été si proches. Tandis que Jeanne traduit le philosophe mot à mot avec sa rigueur habituelle et son excellente connaissance de la langue anglaise, Marcel donne à l’ouvrage sa tournure, son style, sa forme dans sa version française. Mais une fois ce travail achevé, c’est tout autrement que Venise va ré-apparaître dans son Grand oeuvre, cette recherche commencée bien des années plus tard. En effet, lorsqu’il entreprend la rédaction d’Albertine disparue en 1915, où Venise est présente presque à chaque page, il est orphelin depuis 10 ans, Agostinelli s’est tué en avion, la France est en guerre, plusieurs de ses amis ont été tués sur les champs de bataille et il vit reclus dans une chambre tapissée de liège, veillé par la seule et maternelle présence de Céleste Albaret. En ces années 1915- 1918, il y a longtemps qu’il ne vit plus sous l’influence du philosophe anglais. Proust a franchi le pas ; son rôle d’érudit et d’exégète ne lui suffisant plus, son génie a pris le relais et en a fait un créateur à part entière - il confiera d’ailleurs à Marie Nordlinger la traduction commencée de Sésame et le Lys qu’il se contentera de corriger, d’annoter et, pour lequel, il fera une préface consacrée à " la lecture". Il apparaît que la Venise du romancier hantée de spectres et de fantômes concentre désormais sur elle toutes les douleurs et n’a plus grand chose à voir avec celle visitée avec sa mère, Reynaldo Hahn et Marie Nordlinger. A la mélancolie du narrateur qui promène dans les ruelles embaumées de tubéreuses le chagrin de la mort d’Albertine, cherchant désespérément l’oubli et poursuivant dans l’ombre de la nuit les vénitiennes des quartiers populaires, s’ajoute la peine inconsolée de la veuve d’Adrien Proust et de la mère profanée. Alors que la rêverie avait commencé devant l’eau courante d’une rivière ( la Vivonne ), s’était poursuivie devant les eaux silencieuses d’un lac ( le Léman ), l’eau imprévisible, parfois violente de la mer, elle s’achève sous la treille assombrie au sein d’une eau ténébreuse qui transmet d’étranges et funèbres murmures. Venise offre à sa tristesse romanesque un labyrinthe nocturne, une atmosphère marine indicible et particulière comme les rêves. Il est vrai que la Sérénissime n’est plus la ville des doges et des dogaresses, des patriciens et des commerçants. Elle est devenue le rendez-vous des artistes, des rêveurs et des amants et de ses heures glorieuses ne conserve qu’un décor où les souvenirs de son passé se décomposent en une mélancolie poignante. L’écrivain y respire l’atmosphère de son roman au trois-quarts terminé, qu’il s’apprête à clore sur la matinée de la princesse de Guermantes qui verra se réunir tous les personnages en une apothéose sinistre et néanmoins rédemptrice.

 Mais, pour l’heure, dans Venise, ville d’illusion où tout est reflet et mirage, en ses jardins ombrés qui offrent de secrets abris, Proust sent bien que chacun de nous est une suite de dédales et d’impasses où notre psychisme se meut en des espaces inexplorés. On s’explique mieux que, sur un être aussi sensible à la douleur, aussi marqué par l’écoulement du temps, un environnement aquatique ait laissé une empreinte indélébile et des images qui chargent le réel de son propre reflet et le retournent à ses ombres. L’eau devient l’eau-mère du chagrin après qu’elle ait été celle de la rêverie douce, de la souvenance maternelle, de la jeunesse impatiente. Oui, le chagrin a le goût des larmes, mais des larmes qui apportent au monde un sens humain, une matière humaine. Sans doute, est-ce la vision de cette ville inondée, de ce vaisseau encalminé prenant l’eau de toutes parts, qui fascine l’écrivain. Quand le coeur est triste, l’eau se change en larmes, tout ce qui nous entoure devient hostile. L’eau est d’autant plus un éléments intime de la mort, qu’elle emporte, entraîne au loin et dissout plus complètement que le feu. L’eau est liée au temps par cet écoulement perpétuel qui la fait passer ; elle l’est à la féminité qui veut que Vénus soit sortie de son onde, Ophélie prise dans ses remous, les nymphes et ondines emprisonnées dans son flot. Ne soyons pas surpris que Proust ait choisi l’eau pour exprimer le chagrin de la mort d’Albertine et repensons à ces vers d’Eluard :

" J’étais comme un bateau coulant dans l’eau fermée,
 comme un mort je n’avais qu’un unique élément ".

L’eau fermée s’accomplit en elle seule et comme La Recherche prend une autre dimension - construction en boucle, en spirale, où chaque scène accentue sa force narratrice, où chaque personnage se dévoile et s’épaissit ; construction topographique comme un pavage de mosaïque et topologique comme le colossal évangile de Venise - la réminiscence la met sur une orbite où la mémoire devient pour l’homme ce que le reflet est pour l’eau : un avant-goût d’éternité. Parce que les amours ne cessent de s’altérer, de même que cette société du noble faubourg qui, à la suite de la Grande Guerre, n’en finit plus de se diluer dans les terribles réalités de l’après-guerre, les eaux insondables s’assombrissent, se délitent dans la noire souffrance. Proust a su prêter aux dernières pages de son roman l’atmosphère qui fut celle de la Venise nocturne qu’il parcourut seul en quête de ses plaisirs, monde qui s’enfonce lentement dans la mort et s’évanouit dans les splendeurs décadentes de la dernière matinée chez les Guermantes mais qui, grâce à la plume de l’écrivain, renaîtra un jour, remontera à la surface comme un reflet retrouvé. Mort et résurrection.

Le roman s’achève sur une fête quasi vénitienne qui n’engloutit qu’apparemment ses participants car, grâce à la puissance de son langage, l’auteur les façonne dans la pérennité de l’art. En arrachant les masques, il rend à ses personnages leurs visages authentiques et leur vraie dimension, ce quelque chose d’eux qui ne saurait mourir.
Et n’est-ce pas un miroir tendu pour s’y mirer ou se conforter dans l’idée qu’il y a en chaque être, comme en chaque chose, une permanence spirituelle que l’auteur propose à son lecteur ? Tout est vrai et rien n’est semblable, alors que La Recherche offre à chacun la vision réfléchissante de sa propre vie, vaste entreprise qui repose principalement sur " l’approfondissement d’impressions recréées par la mémoire", pour la raison qu’entre la réalité et l’oeuvre s’est condensée une brume légère qui transforme et magnifie, de ces vapeurs qui s’élèvent des eaux à certaines heures du jour et de la nuit et ont le mérite de gommer ce que la réalité a de trop éphémère.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 

* Extraits du chapitre " Les eaux crépusculaires" de mon essai PROUST ET LE MIROIR DES EAUX - Ed. de PARIS. Pour se procurer l’ouvrage, cliquer ICI


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5 réactions à cet article    


  • Yohan Yohan 7 janvier 2010 16:31

    De style prout prout, genre « proust toi que j’m’y mette »


    • pierrot123 8 janvier 2010 01:18

      Il est rare aujourd’hui qu’on se risque à écrire sur Proust...Surtout si on l’a lu...
      On sait par avance qu’on sera, par l’éventuel lecteur, comparé (surtout s’il l’a lu...)
      Et jugé « en-dessous », forcément.

      Alors, en-dessous, vous l’êtes (forcément), mais avec légèreté, et peut-être même amour de ce sinistre personnage (sauf peut-être pour deux ou trois de ses amis), qu’était l’immense Proust (qui, de son vivant, a été immense pour si peu de gens.)
      Mais on devine bien que votre projet est de parler autour de Proust, non de rivaliser.
      Et que, si Raynaldo Hahn était une « folle furieuse », ce que chacun sait, ce n’est pas le fond de la question.
      Ce n’est pas pour ses éventuelles frasques sexuelles que Proust est grand, et seuls les petits esprits jugent à cette aune (et ceux qui ne l’ont pas lu, forcément...)

      Par ailleurs, avez- vous lu le très intéressant « Profils Juifs de M.Proust », de Jean Recanati ?
      Et, sur Venise, l’admirable « Venise » de Fernand Braudel (surtout pour le texte hors du commun, quoique les photos de Folco Quilici qui l’illustrent soient parfaites) ?
      (Deux ouvrages déjà anciens, et sans doute non réédités.)

      En tout cas, merci de votre joli texte.


      • Durn 13 janvier 2010 13:20

        Madame,

        Ne faites pas attention au denomme « Le Furtif » qui ne merite que mepris, sinon le votre car vous etes bonne mais le mien entierement. Je voius decouvre et suis surpris devant tant de style. J’ai lu sur Proust. Il est bien sur faux de dire que plus rien ne s’ecrit sur Proust. Au contraire, on ecrit de plus en plus. Mais il s’agit surtout d’articles formates pour des revues universitaires ou bien des livres qui se veulent grand public mais n’apportent rien et sont mal ecrits. Mais vous... Vous ecrivez supermement bien. Vraiment chapeau bas. Je vous decouvre et vais probablement me procurer vos livres. Merci pour passer votre chemin sur les minables comme « Le Furtif ».


        • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 13 janvier 2010 16:38

          à Durn :

          merci de vos encouragements. En effet, j’avais passé mon chemin.


          • jack mandon jack mandon 31 janvier 2010 15:57

            @ Armelle,

            Il est des commentaires, pour moi incompréhensibles, voir décevants.

            Je prends une image. Un journaliste demandait à Hubert Reeves s’il croyait en Dieu.
            Après un moment de méditation, ce sympathique astro-physicien répondait par une métaphore.
            « Il m’arrive de prendre un roman policier pour me détendre. A la première page, voir la seconde, je ne comprend pas bien, je me dis que ce roman est édité, que son auteur ne m’est pas tout à fait étranger, je fais confiance et poursuis la lecture. »
            Si je découvre un article d’Armelle qui me parle de Venise à travers M. Proust.
            Armelle est écrivaine, je connais bien Venise, Proust assez mal.
            La rédaction est classique, mesurée, équilibrée, je poursuis la lecture.
            Proust est énigmatique, certes, cela ne me donne pas le droit d’être malveillant parce que
            ignorant.
            Merci Armelle...la caravane passe.

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