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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Maurice Siné : attention chat bizarre. De Siné massacre à Charlie (...)

Maurice Siné : attention chat bizarre. De Siné massacre à Charlie Hebdo...

Siné, c’est Siné massacre, L’Enragé, la révolte au coeur et le coeur de la révolte. Voici en direct de Noisy-le-Sec, un entretien avec Siné, l’un des plus grands dessinateurs français...

Dans Ma vie, mon œuvre, mon cul... , parlant de la Seconde Guerre mondiale, vous écrivez : « c’était une époque à chier, gâchée, foutue, funèbre et dramatique, mais je n’avais que 14 ans et demi et, malgré le marasme ambiant, je réussissais à bien me marrer avec mes nouveaux copains d’école. » Est-ce que Hara-Kiri n’est pas le prolongement logique de cette guerre des boutons ?


Siné : Je ne sais pas. J’ai pris Hara-Kiri en marche. Je n’étais pas là au début. C’est Reiser qui m’a tanné pour que j’y aille. Je ne sais pas pourquoi, je n’étais pas très chaud pour y aller. Je trouvais que ce n’était pas assez politique et que ça déconnait trop. Et je trouvais que ce n’était pas assez de gauche. J’avais sûrement tort. C’est Reiser qui m’a dit, de toute façon on te foutra la paix. Moi je me méfiais un peu, je les trouvais un peu écolos, peace and love. Ce n’était pas mon truc. D’ailleurs la première fois, j’ai fait un papier sur le Portugal, et crac, Cavanna m’a censuré, parce qu’il trouvait que c’était un appel au meurtre. Parce que j’avais dû dire qu’il fallait flinguer les flics, la police portugaise, le PID, etc. Finalement, je lui ai dit, si tu me censures, je ne viens plus... C’est mon premier et dernier essai. Donc il ne m’avait pas censuré, mais il avait rajouté en surimpression rouge l’inscription « je ne suis pas d’accord avec Siné ».

Pause : interruption téléphonique...

Siné répond à Oncle Bernard qui fait l’intérim de Val à Charlie-Hebdo...

C’est Oncle Bernard, c’est lui qui remplace Val quand il n’est pas là

.Dans ce numero, je réponds à Charb qui a encore fait un truc contre les fumeurs. Il chie sur les films noirs des années 30, 40, où il y avait Humphrey Bogart, et où tout le monde fumait parce que les gens fumaient. J’ai donc dis, libre à lui de préférer les cow-boys qui n’ont plus besoin de leur monture pour se chevaucher, plutôt que les films noirs et un peu machos. Il a peur d’avoir un procès... C’est pas insultant... Ils sont cons franchement...

Siné va refaire son dessin et enlever le mot « homo » pour adoucir son propos .

Avec moi, ils marchent toujours sur des œufs. Je suis finalement respecté, mais ça se mérite, ce n’est pas inné, il faut entretenir tout ça (rires). Il faut être vigilant (d’un ton décidé). Cette semaine, j’annonce un rassemblement pour la libération de militants d’Action directe et quand ils m’ont téléphoné, je croyais que c’était pour ça. Parce que Val déteste ces mecs-là. Ils entament leur vingtième anniversaire de prison le 21 février.

Joëlle Aubron, ils l’ont laissée sortir... Elle est morte...

Oui, et là il en reste trois, il y en a un qui est dingue. Moi, j’y vais parce qu’on m’a demandé de prendre la parole.

Revenons sur la période Hara-Kiri...

Oui, ça a commencé assez mal, puis ils m’ont foutu la paix. Mais partout où je suis passé, j’ai toujours eu des problèmes de censure. J’en ai eu à L’Express, à Rouge, à L’Huma... À part Charlie où je tiens le coup, mais c’est souvent assez tendu avec la rédaction...

Oui, mais tu restes un pilier du journal...

Ben ouais... Sur Israël, ils gueulent presque à chaque fois. Il y a des sujets tabous. Sur les curés ça va, sur les musulmans, ça va aussi. Heureusement, j’ai quelques sujets où je peux y aller. Mais il y a des trucs où je ne peux pas. Sur les homosexuels, ils sont très pointilleux. C’est très difficile aujourd’hui de faire de l’humour. Tout est passé au peigne fin. Est-ce que ce n’est pas anti-ça ou... merde ! Après tout on a le droit de secouer les gens, même si ça choque, qu’est-ce qu’on en a à foutre, à condition de ne pas être raciste ou ordurier. Ça me paraît logique. Tout le monde devrait se faire engueuler. Les intellos comme les autres ! Même les prolos ! Quand ils votent Le Pen, je ne vois pas pourquoi je dirais, ah ce n’est pas de leur faute, c’est un vote de protestation. Mon cul, c’est un vote de connards, il faut le dire. Mais maintenant, tout est tabou, il faut faire gaffe à tout. Ça m’horripile, mais ça devient de pire en pire.

En même temps, est-ce qu’il n’y a pas, pour les dessinateurs, une sorte d’immunité qui fait qu’il peuvent y aller presque en roue libre, car celui qui prend derrière, c’est le directeur de publication ?

Pour la justice, je ne suis que « complice ». Le vrai responsable, c’est le mec qui m’a publié. Là où j’avais un problème, c’est quand je faisais Siné-massacre car j’étais aussi directeur de la rédaction. J’ai été inculpé deux fois. Un coup, le juge me recevait comme complice, la semaine suivante, il me recevait comme directeur de la publication, en me demandant pourquoi j’avais publié ce dessin. Je lui disais parce que j’aime beaucoup les dessins de Siné, ils me font marrer. C’était vraiment Alfred Jarry, la folie (rires). Finalement, j’ai été condamné et j’ai perdu le droit d’être directeur de la publication. Là j’étais peinard. Mais c’est vrai que lorsqu’on fait ça soi-même, on peut dérouiller assez vite. Alors que là, j’ai un procès en ce moment avec les harkis. Ils me poursuivent encore, mais c’est l’avocat de Charlie qui se démerde.

Tu as déjà été condamné en ton nom propre ? Sur la période Siné-massacre  ?

Oui, avec L’Enragé aussi. À Siné-massacre, je payais tout. À L’Enragé, c’était Pauvert. Ils m’ont accusé d’avoir écrit « CRS=SS » (rires) Je disais, mais on peut lire ça sur tous les murs. Ils avaient trouvé que l’écrire dans un journal, c’était scandaleux. Et ils ont cherché à me faire chier par tous les moyens, mais je crois que c’était surtout pour me faire fermer ma gueule. Ce n’était pas tant pour me condamner, car ils ne pouvaient pas aller trop loin, même pas en taule. C’était juste pour me faire peur.

Par rapport à cette époque, en comparaison, aujourd’hui les condamnations semblent plus importantes, en tout cas économiquement. Comme pour la revue Zoo d’Éric Martin, qui a disparu assommée par des amendes atteignant plusieurs centaines de milliers de francs. L’humour vit avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête. Récemment, avec William Guyot, le deuxième fondateur des éditions Hermaphrodite, on a entarté dans le cadre d’un colloque universitaire sur la provocation, le président de l’université de Nancy 2, Herbert Néry. Résultat des courses, il a porté plainte deux mois plus tard, et on a été condamnés pour « violences volontaires aggravées en réunion » à payer 1 800 euros et des brouettes, ce qui fait cher la tarte à la crème. Le cours de l’humour connaît une augmentation en flèche au CAC 40 de la liberté d’expression.

Ouais quand même... Il y a même Godin qui a été condamné pour Chevènement. C’est vrai que ça fait chier. Tu peux ruiner un mec. En ce moment, c’est le journaliste qui a fait un truc sur Clearstream. Il est complètement ruiné, alors qu’aucun des mecs qu’il dénonce n’a été inquiété. C’est quand même dingue, les vrais truands qui perdent des milliards d’euros... et lui le pauvre, il prend tout sur sa gueule. C’est dégeulasse et puis les gens le laissent tomber.

Il y a quand même un soutien sur le net avec pléthore de dessinateurs qui mettent leurs dessins aux enchères ou Lefred-Thouron avec un tee-shirt « Mon cul président ». Il a quand même récolté 20 000 euros, même si ça suffit sans doute pas.

Ouais, heureusement. Mais ce sont des copains. Ce ne sont pas les journalistes. Il devrait y avoir une levée de bouclier beaucoup plus importante avec des directeurs de presse. Car là, Lefred-Thouron, Martin, c’est normal, c’est la confraternité, mais ça devrait venir des directeurs de journaux.

Après, comme pour Charlie-Hebdo , c’est quand le journal est mort que vous êtes invités chez Polac. Et pour le nouveau procès de Charlie , c’est quand c’est devenu à la mode que tout le monde vient se faire une virginité en se pavanant dans les prétoires. Même Sarkozy y est allé de sa contribution en soutenant Charlie-Hebdo et la liberté d’expression.

Oui, c’est le comble. C’est les élections en plus, tout le monde veut être bien vu. C’est assez horrible. Je trouve que Charlie ne cogne pas assez fort. Il pourrait quand même aller plus fort sans risquer de poursuites. Et là, j’ai l’impression qu’ils ménagent tout le monde. C’est rigolard, mais virulent. Ce n’est pas anar en fait, c’est allez on rigole, on rigole.

Ou faire comme Le Canard enchaîné, sortir des affaires...

Mais là, il faut du pognon. Le Canard, il a des infos de mecs au gouvernement qui téléphonent au Canard pour balancer un copain. Ils ont des flics aussi. Ils ont un grand réseau. Alors qu’à Charlie-Hebdo, ce ne sont que des amateurs comme moi. Il n’y a pas de vrais journalistes à Charlie, ce sont des chroniqueurs, des dessinateurs... C’est pour ça que c’est marrant d’ailleurs... L’investigation, on sait la faire, mais on n’est pas équipés pour. Le Canard, c’est bien pour ça. Il faut les deux. Moi je n’aime pas Le Canard, je n’aime pas le lire, ça ne me fait pas marrer. C’est mal foutu, les dessins sont mals présentés, ça fait truc d’avant-guerre. Ça n’a pas changé depuis que je suis môme, ça continue avec toujours les mêmes petits canards, et pan sur le bec... ça ne me fait pas rire, même les dessins qui sont bons, ils sont noyés par un tas de texte autour... Dans Charlie, c’est quand même mieux foutu. Place au dessin ! Ce que je préfère en dessin politique, c’est Willem dans Libé. C’est toujours très efficace, bien dessiné, marrant, de bonnes idées. Je le trouve très fort Willem et finalement, il tient le coup, parce que ça fait longtemps qu’il fait ça, et il ne perd pas sa verve. Les autres me font moins rire.

Pour revenir à Hara-Kiri, quel est l’héritage d’Hara-Kiri ? Est-ce qu’on n’est pas passé d’un journal libertaire avec Hara-Kiri à un journal de gauche, voire écolo, avec Charlie-Hebdo ?

Hara-Kiri, je lui faisais un reproche, c’était vulgaire surtout. Moi, il y a des trucs qui me choquaient, mais c’était mon éthique. Quand il y a des gros dégueulis sur les pages, je faisais, orrfff ! J’étais pas choqué moralement, mais c’étaient mes yeux qui ne s’habituaient pas... Des grosses bites, des colombins, cette culture de la merde... ça ne me faisait pas trop rire et je trouvais ça dégeulasse.

Le côté scato, copro, ça te gène, alors qu’il y a quand même chez les dessinateurs d’Hara-Kiri, toi le premier avec Wolinski, une obsession du cul.

Ouais, mais c’est pas scato, le cul c’est propre, il y a pas de trucs qui dégoulinent (rires). Moi, c’est le côté merde et vomi, les boutons scrofuleux, et en couleur en plus. Il y avait une volonté d’être sale. Alors je comprends que pour choquer le bourgeois... Moi j’étais choqué aussi et ça ne me faisait pas rire en plus. Le porno, j’aime bien par contre. Il n’y a pas de tabou bien sûr. Mais je préfère nettement Bellmer, des gens qui dessinent bien, un peu tordus, que des trucs dégueulasses.

Hara-Kiri, ça se revendiquait comme trivial et vulgaire. Quand j’étais gamin, à 12-13 ans, il y avait un bouquiniste chez qui j’allais et j’achetais des vieux exemplaires d’Hara-Kiri à cause des couvertures et je croyais que c’était des revues porno. Ma première revue porno, c’était Hara-Kiri (rire).

Ouais, il y avait des fois des nichons ou des chattes, mais elles étaient toujours vilaines, t’avais pas envie de les sauter, c’était des gros poils bruns (rires). C’est plutôt débandant qu’autre chose.

Tu fréquentais la bande ?

Oui, parce que ça se passait rue des 3 portes et que souvent les dessinateurs collaboraient aux deux, donc je connaissais bien l’équipe et je me marrais bien d’ailleurs. Ils sont sympas. C’est juste le résultat que je contestais et je n’avais pas envie de faire partie du groupe. C’est tout. On peut être copains et ne pas aimer tout ce que les autres font.

Comment arrives-tu à gérer sur le long terme comme dis Wolinski, le fait d’ « être obligé de faire de l’humour professionnellement, sur commande » ? C’est compliqué, car toutes les semaines, il faut être drôle.

Oui c’est chiant, c’est une corvée. Ça explique que je n’ai plus tellement envie de bosser. Si j’avais une retraite confortable, je crois que j’arrêterais tout. C’est parce que j’ai besoin de fric, et je me dis que ça m’oblige à rester éveillé, à regarder la téloche. Personnellement, j’aimerais bien m’arrêter et partir... Pas à la campagne, ça me fait chier, mais ne rien foutre, glander, écouter de la musique, faire le con, boire des coups. Je n’ai pas le feu sacré. Par exemple, Willem ou Cabu, ils ont toujours leur stylo. Ils vont au resto et, hop, ils notent des trucs qu’ils vont exploiter comme Cabu qui dessine tout le temps. Ils aiment ça. Alors que moi, jamais je n’ai un crayon sur moi... (rires) mais bon quand il faut que je m’y mette, je m’y mets... Quand je dis une corvée, j’exagère, faut pas charrier...

Dans Ma vie, mon œuvre, mon cul, on sent que tu as pris beaucoup de plaisir...

Oui, quand des mecs te demandent un dessin contre la peine de mort ou pour sortir des mecs de taule ou je sais pas quoi, au moins tu y vas, tu te dis que tu vas leur filer un coup de main, tu te fais moins chier que pour un dessin sur commande... bien payé... En général, les dessins qui te font marrer, c’est presque toujours à l’œil...

Chez Charlie, ce que tu fais, c’est entre l’écriture et le dessin...

Oui, il n’y a plus beaucoup de dessin. Le dessin, c’est vraiment pour boucher les trous. Ça m’emmerde un peu. En plus, j’ai l’impression d’avoir déjà tout dessiné, d’avoir exploité tous les thèmes, les avoir tordus dans tous les sens. Les flics, je leur ai filé tous les coups de pieds dans le cul que j’ai pu (rires), les curés pareil. On a voulu faire un livre anti-religieux avec des copains. On s’est réunis ici, c’était l’occasion de boire des coups, mais finalement il n’est rien sorti, parce qu’on trouvait tous nos dessins trop médiocres. Il y avait Martin qui participait, Faujour, et finalement on a réussi qu’à faire une expo qui s’appelle Ni Dieu ni Dieu à la Mer à boire, un bistro. Mais on n’a pas réussi à faire un bouquin, parce qu’on chiait toujours sur les mêmes trucs, le Christ, les rabbins qu’en prenaient plein le cul. Mais c’était surtout contre les signes extérieurs de la religion, alors qu’on aurait aimé s’attaquer à l’idée de Dieu directo. Au moins, on se marrait bien.

Quels autres dessinateurs te font marrer ?

Il y a Charb qui me fait bien marrer dans les nouveaux. Il a bien trouvé son personnage. Il chie bien dans la colle (rires). Il y a Rémi qui fait des dessins abominables. Il bosse pour CQFD d’Olivier Cyran, le mec de Marseille qui bossait à Charlie et s’est fâché. Il bosse très peu. Il a dessiné dans un canard, La Voix du Nord qui tirait pas mal... Il a eu des emmerdes... Il a été viré et il a demandé des dommages et intérêts parce que depuis le temps qu’il bossait là-bas il y avait droit. Mais comme il n’était pas déclaré comme pigiste... Finalement il y a eu un procès et ce con-là, il l’a perdu, parce qu’il s’y est tellement mal pris qu’il s’est retrouvé dans la merde avec saisie, arrêt sur ses meubles, son appart et tout. J’ai fait un truc dans Charlie pour dire, eh, il y a un copain qui est dans la merde, et j’ai publié deux, trois de ses dessins... Du coup, il a reçu un peu de pognon... Mais, il ne réussit pas à vendre un seul dessin. C’est méchant, c’est d’une telle violence que c’est impubliable. Même à Charlie, ils n’en veulent pas. Donc, il bosse dans des canards underground que peu de gens voient et c’est dommage. Il a fait une expo il n’y a pas longtemps à Paris, et c’est vrai que c’est vachement violent, un peu scato, mais c’est beau, bien dessiné. J’aime bien ce mec. J’adore la méchanceté, mais pas gratuite, j’aime bien que ce soit dirigé contre la société. Si c’est juste pour faire peur, ça ne me plaît pas.

Comment fais-tu pour ne pas être résigné comme la plupart des gens qui ont l’impression de hurler dans le vide ?

Je regarde la télé (rires).

Tu as quand même connu Mai-68, tu es allé à Cuba, à New York, tu as connu les Black Panthers, Jean Genet qui est un révolutionnaire à lui tout seul, une sorte de Zapata homo... Cette période correspond à la fin de ton autobiographie Ma vie, mon œuvre, mon cul... Est-ce que par la suite, tu as continué à voyager ?

Non, après, ça s’est un peu tassé. Il y a eu la Chine que je n’ai pas encore raconté en 65 où j’ai eu des emmerdes aussi (rires). J’ai du faire mon autocritique pour qu’ils me relâchent (rires). C’est une longue histoire.

Comme en Grèce où tu fais des dessins, et qu’il y a quatre cents personnes qui te cherchent partout pour te lyncher...

Les popes barbus oui. À Cuba, j’ai été viré aussi. En 1970, on m’avait demandé de faire un discours sur le rôle des intellectuels dans la révolution. J’avais soumis un texte, et on m’avait dit, non ça ne va pas du tout, c’est trop anar. Moi, je disais, il faut chier sur tout, il faut être vigilant avec les nouveaux, il ne faut rien leur laisser passer... Enfin, c’était déjà : attention Fidel va déconner un jour ou l’autre... De toute façon, il avait déjà commencé... Mais sans le citer une seule fois, ils avaient déjà compris que ça sentait le soufre. Ils m’ont demandé de changer mon texte. J’en ai filé un autre, bien comme ça leur plaisait. Mais, le jour où je devais prendre la parole, j’ai lu la première version et pas la seconde. Je me suis retrouvé avec les flics dans ma chambre qui m’ont dit, tu fais ta valoche, on te raccompagne à l’avion. Mais ma femme arrivait. C’était Catherine, on n’était pas encore mariés, mais j’avais réussi à la faire inviter et elle devait venir à la fin de mon parcours. Quand elle est arrivée, j’étais viré. Donc elle a vu que l’avion, elle a fait l’aller-retour. J’étais furax. Cinq ans plus tard, je l’épouse. Sa mère nous offre du pognon pour faire un voyage de noce. Du coup, je dis, on retourne à Cuba, putain, je vais les insulter, je n’ai pas eu le temps de le faire la première fois. D’habitude, j’étais toujours invité, c’était la première fois que je me paye mon billet. Je me dis ça va nous servir de voyage de noce et j’ai plein de copains à Cuba. Alors on est arrivés à l’aéroport et j’étais sur la liste des indésirables et ils m’ont foutu à l’île des pins, résidence surveillée, avec Catherine qui, finalement a passé la seconde fois trois semaines enfermée dans une piaule avec interdiction de se baigner (rires). On était enfermés avec des putes ou des étrangers qui épousaient des cubaines pour les faire sortir de Cuba, donc qui étaient tous enchristés et en plus il fallait payer pour sortir de cette taule. Donc, on a fait appel à l’ambassade. On n’avait pas le droit de téléphoner en plus. Catherine a dû faire tout un cirque et on s’est fait payer par l’ambassade de France. Alors, il fallait que je remercie l’ambassade de France de m’avoir délivré. Ils ont retenu ça sur mes impôts parce que c’était vachement cher la pension, et je leur devais trois semaines de pension pour deux, alors que j’avais pas choisi. C’était en 75. Après, ils m’ont fait promettre de pas dévoiler le truc, tu es un vieil ami de la révolution, companero, tu vas fermer ta gueule on espère (rire). Et c’est vrai que je n’ai pas fait de scandale, j’aurais dû... Je me suis écrasé un peu, en me disant, c’est vrai que j’ai passé tellement de bons moments là-bas. Partout où je suis allé, j’ai toujours eu des emmerdes, même dans les endroits où je croyais être bien reçu.

En même temps, quand tu vas en Chine, tu sais que c’est bien un lieu où il ne faut pas déconner...

Ouais, là j’ai eu un peu les jetons. Ils m’ont demandé de faire mon autocritique. Ils l’ont traduite en chinois et ils l’ont collée dans les bureaux de poste.

Dans toute la Chine ?

Non, non, dans les endroits où j’étais passé. J’avais fait un petit circuit et comme j’envoyais des cartes postales avec « Mao », un chat qui gueulait « Mao », ils n’avaient pas compris. Ils avaient cru que c’était désobligeant pour le président. J’ai été interrogé presque toute une nuit, ah la vache, à dix. J’ai eu vachement les jetons. Dans l’infirmerie, une fois qu’ils étaient contents de mes explications, ils m’ont dit, bon ben tu réécris tout ça et on va le traduire et le mettre dans les bureaux de poste. Ce sont les facteurs qui avaient collectionné mes cartes et les ramenaient aux responsables. Aucune carte n’était partie, mais eux savaient où j’étais passé. Et crac. Ils m’ont piqué à Pékin. Naïvement, il y a un mec qui était venu me voir après la pièce de théâtre à laquelle j’assistais, à 11 h 30, minuit et qui m’a dit, eh camarade, ça t’amuserait de parler à des camarades chinois. Et moi j’ai cru que j’étais privilégié, alors j’ai dit ah oui volontiers. Ils m’ont emmené dans une piaule et là j’ai dit, ah ça sent le roussi. Seulement quand je suis rentré dans la piaule, j’ai vu les mecs assis autour d’une table avec une tronche !... Ils avaient préparé un papier et un crayon, et ils m’ont dit, tu peux nous refaire les dessins que tu fais ? (rires) J’avais aussi acheté des petits portraits en tissu... Il y avait Marx, Lénine, Engels, Mao, enfin toute la fine équipe, je leur foutais une moustache et la mèche à Hitler, mais tout ça je l’envoyais sous enveloppe, donc heureusement, ils ne m’ont jamais piqué. S’ils avaient vu ça (grand rire)... !

As-tu eu l’impression quand tu es arrivé à Hara-Kiri de trouver une confrérie de résistants du rire ?

Non, non. Au contraire, je me considérais un peu seul.

Même Choron ?

Choron, il déconnait. Il était surréaliste... Enfin il était plus près des entarteurs, de ces mecs-là, mais pas politique. La politique, tout le monde s’en foutait. Wolinski n’en avait rien à branler. Les autres non plus ne parlent pas politique finalement. Cavanna non plus... Choron était plutôt réac à la limite.

Ils sont peace and love ?

Ouais presque tous. Même Reiser était parfois limite beauf. La famille Oboulot... Il se foutait de la gueule des prolos. C’est surtout les prolos qui étaient sa cible, pas tellement les bourges. Moi, je ne me sentais pas beaucoup d’affinités avec eux, sauf que je partageais certains de leurs points de vue.

Tu riais avec eux quand même ?

Oui, oui, moi je suis bon public. Et je ne tiens pas à ce que tout le monde soit aussi politisé que moi. Après tout chacun fait ce qu’il veut.

Qu’est-ce qui était le plus marrant dans Hara-Kiri qui faisait que tu y as traîné tes guêtres ?

C’était Choron. Vuillemin aussi qui est arrivé après. Gébé aussi qui était très agréable.

Topor aussi ?

Non, Topor, je le voyais dans d’autres coins, souvent avec Jacques Sternberg, à la Palette, chez Castel. Avec son gros cigare, on se rencontrait souvent, mais pas au journal. Topor, c’est un sacré bonhomme, mais lui non plus n’était pas trop politisé.

Je sais qu’il a fait un dessin pour Amnesty International.

Dans L’Enragé, il m’en a filé un ou deux contre de Gaule, mais il me les a plus filés parce que j’étais un copain que par conviction. J’ai l’impression qu’il était un peu dans un autre monde, surréaliste... Ce qui est chouette d’ailleurs.

J’ai téléphoné un jour à un mec en pleine bagarre. Ça chiait partout des bulles, on ne parlait que de ça à la télé, partout et je téléphone à un type dont j’aimais beaucoup les dessins et qui bossait à Lui, Laguarigue et je lui dis, tu ne peux pas me faire un dessin pour L’Enragé, je fais un journal. Il me dit pourquoi, je lui dis, ben t’as vu la merde... La révolution en marche. Il n’était pas au courant ! Il bossait sur un gros boulot, et je lui dis t’es con ou quoi, le quartier latin est à feu et à sang, il y a les barricades... Ah bon... Il y a des gens comme ça... Avec l’équipe de Leonor Fini que j’ai fréquentée, ils ne sortaient pas de chez eux, ils n’en avaient rien à branler de ce qui se passait. Il y avait Brauner et son œil de verre qu’il sortait et trempait dans le whisky. Il déconnait sec quand il était bourré. Il y avait Max Enrst, un tas de mecs dont j’étais admiratif. Belmer aussi, mais lui, il ne parlait que de chats.

Tu as connu Vian aussi.

Oui, lui, c’était autre chose, il était plus politisé. C’était une autre équipe. Je le voyais avec Prévert. Comme ils habitaient sur le même palier à peu près, on sortait de chez l’un pour aller boire des coups chez l’autre. Et ils avaient une terrasse commune sur le Moulin rouge. L’été, c’était superbe, on était dehors, il y avait toujours le pastaga ou le vin rouge suivant les heures, et je rentrais à chaque fois chez moi un peu défoncé. Pas Boris, mais Jacques picolait beaucoup. Il y avait Raymond Queneau, c’était une autre équipe assez marrante aussi, mais ils n’étaient plus dans le coup. C’est vrai que le dessin m’a bien aidé à connaître un tas de mecs comme ça que je n’aurais jamais pu approcher. D’avoir le loisir de rencontrer ces gens-là, c’était un réel bonheur. Michel Simon... Je passais des soirées grandioses. Ce sont des mecs dont je rêvais quand j’étais môme. Jamais, je m’étais dit, je pourrais un jour les rencontrer. Et ils étaient tous charmants. Ils aimaient tous bien ce que je faisais, donc j’avais du pot.

Michel Simon était un bel érotomane. Il faisait de petits films.

Il avait une collection. Oui, il était vraiment obsédé. Il amenait des putes pour faire des photos lui-même, il était très branché cul.

Je crois qu’à sa mort, sa maison a été pillée et que tout a été laissé à l’abandon...

Je ne sais pas, c’était assez sinistrose la fin de sa vie. Ils se sont tous arraché ses collections. Il devait de l’argent à tout le monde, au fisc, ou je ne sais quoi. Je me souviens d’une émission de radio où l’on nous disait : Michel Simon est enfermé dans sa propriété, il est cerné... Alors, je ne sais pas si c’était par des flics ou des huissiers... Alors, ils avaient un haut-parleur et ils lui parlaient. Et il faisait Fort Chabrol (rire), il ne voulait pas qu’on vienne lui piquer je ne sais quoi...

Sa collection de godemichés d’1,50 mètre en bois ?

Lui aussi était réac, carrément de droite, mais ça ne fait rien dire, il était tellement gentil. Il y a des gens de gauche qui sont ignobles. La gauche l’avait fait chier et l’avait accusé d’avoir fricoté avec les Allemands ou quelque chose dans le genre et ils l’ont fait chier à la Libération, alors que je ne crois pas qu’il ait jamais collaboré avec les Chleus.

Au niveau de la reconnaissance de ce que tu fais, Jean Genet, un autre de tes amis, disait : « - Mon cher Bob, vous me ressemblez à bien des égards : vous et moi n’aurons jamais la Légion d’honneur ! Prévert peut-être... Brassens aussi... Sartre sûrement... Mais nous pas ! » As-tu déjà eu des signes de reconnaissance de la nation française ?

Non jamais. Sauf quand ils m’invitent à venir dans les jardins de l’Élysée, mais à chaque fois je leur réponds de manière furax... ça me fait chier d’être inscrit parmi les enculés... ça y est, je me suis fait mon trou, ils ne me font plus chier maintenant... sauf de temps en temps...

Revenons à la période Hara-Kiri. Cavanna disait, « c’est 68 qui est né de Hara-Kiri et non l’inverse », ou « jusqu’à la mort, on aura des choses à dire, et encore on n’aura rien dit, mais les gens ne veulent plus les entendre » (paroles prononcées à l’émission de Polac, Droit de réponse après la mort de Charlie-Hebdo).

Cavanna est moins vaillant parce qu’il est fatigué, mais il tient encore le coup, il ne s’est pas laissé dévorer, c’est un type bien, solide. Quand il écrit, il tient le coup. Il n’a plus la force de hurler, mais il en a envie.

Oui, et c’est presque un animateur socioculturel comme dans les MJC, Cavanna. Avec Hara-Kiri, il a pris sous sa coupe une floppée de jeunes dessinateurs.

Oui (rires), c’est un type bien. Sur la religion, il a écrit des trucs vachement bien, il a été très loin dans ce domaine. J’aime bien Cavanna.

Dans Hara-Kiri, on a l’impression d’avoir affaire à des anti-héros, non plus des rock star, mais des héros prolos avec le gros jaja qui tâche qui donnait peut-être une imagerie triviale et vulgaire à l’opposé du bon goût et qui pouvait choquer le bourgeois.

Maintenant, on retrouve un peu cet esprit chez Delépine et Martin, les mecs de Groland. Je suis allé à leur festival, et là il y en avait des mecs bourrés, du pet, des rots (rires). Ça me plaît assez, je ne me sens pas choqué quand je suis avec eux. C’est vrai que parfois, quand je vois certains passages dans l’émission, je me dit orrhhh... Moi, je l’aurais pas mis, j’aurais pas osé. Je dois être trop bien élevé. Je suis comme les bourges, il doit y avoir un truc qui coince. Il faut que je me force (rires).

De tout ce que tu as fait, de quoi es-tu le plus fier ?

C’est d’avoir une vie sympa. Je n’aurais pas rêvé mieux. Je n’ai pas l’impression de m’être fait chier. Ce sont les émotions qui me marquent, un concert de Coltrane ou un bal avec James Brown... le pied que j’ai pris. J’ai du pot, j’ai que les bons souvenirs qui me restent. Les hostos et tout le barda, hop je les ai oubliés. Ce n’est pas une volonté, je fais le tri et il me reste que les bons trucs. J’ai un bon caractère, alors que je vois toute la misère du monde et tous les enculés partout, ça n’atteint pas profondément mon moral. Je suis un optimiste-pessimiste car je ne me fais quand même pas trop d’illusions, je ne crois plus au Grand soir, mais il faut toujours gueuler, c’est une façon de se tenir en bonne santé. C’est comme de boire un coup.


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11 réactions à cet article    


  • Yohan Yohan 18 octobre 2007 11:38

    Très belle interview. Malheureusement, on va vers un monde où l’on ne pourra bientôt plus écrire, dire et illustrer ce qu’on pense.


    • nephilim 18 octobre 2007 12:08

      Oui entierement d’accord Siné sème sa zone et j’espere le plus longtemps possible^^ allez un de ses themes favoris : CONS DE CHASSEURS :p felicitation pour l’interview ^^


      • Rayves 18 octobre 2007 12:43

        Ah, ça fait du bien !

        La fraîcheur, l’insolence, l’anticonformisme il faut aller les chercher chez les vieux... Si c’est pas malheureux !

        Il est vrai qu’il y a pas mal de jeunes qui promettent. Mais combien de chefs de rédaction voudront encore leur donner leur chance si la presse continue de se vendre aux gros cons de capitalistes et la justice de se faire l’auxiliaire de la censure ?


        • Vilain petit canard Vilain petit canard 18 octobre 2007 14:22

          Ah super, j’ai jamais aimé ce qu’il faisait, Siné, mais le bonhomme est passionnant. C’est vraiment une excellente interview, pleine de choses intéressantes. Merci Philippe, fais-en encore d’autres comme ça. Bravo.


          • COLRE COLRE 18 octobre 2007 16:16

            Moi, c’est pareil, Siné, je trouvais qu’il exagérait dans son côté anti-feuj, anti-femme, anti-homo, anti-plein de choses... Et puis, un soir, je l’ai vu sur un plateau TV, une émission à la con avec Bern, Arènes de qque chose, et je l’ai trouvé extraordinaire... J’ai réfléchi, et je me suis dis : ce gars-là, j’suis p’tète pas d’accord sur des tas de trucs, mais c’est un type rare.

            Cet interview le montre très bien, comme il est, comme on en fait plus, comme on en fera plus. Longue vie Siné, et merci à l’interviewer : ÇA c’est du journalisme citoyen !!!


          • Marsupilami Marsupilami 18 octobre 2007 14:40

            Je me joins au concert de louanges : super interview de Siné, dont je ne suis pourtant pas un fan. Merci !


            • El Nasl El Nasl 20 octobre 2007 22:33

              Arf , p’tain que ça fait du bien ce genre d’interview

              Je bois un coup à la Santé de Siné !


              • Dalziel 21 octobre 2007 11:29

                Ce fumier de Siné profite de ce qu’ADG est plus là pour lui tarter sa gueule... Ce sont bien effectivement les meilleurs qui s’en vont.


                • moebius 21 octobre 2007 21:19

                  Super, j’ai lu cette article du début jusaqu’a la fin et sans prendre l’ascenseur...


                  • moebius 21 octobre 2007 21:47

                    ..merci a Siné et merci l’auteur de cet article..dur d’etre fidéle à ses convictions les plus intimes dans la déconne...beaucoup de mérite Siné, autant que Cavanna, vraiment !...


                    • elvislacanaille 10 juillet 2009 01:18

                      Siné, c’est un grand ! lui, au moins, il n’a jaamais trahi ses idéaux et il a toujours été cohérent avec lui-même. Ca fait du bien ! respect à toi ô grand sage de la caricature et longue vie ! après tout, il a encore toute sa vie devant lui !!!

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