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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Max Ophuls et le cinéma baroque

Max Ophuls et le cinéma baroque

Action Cinémas / Théâtre du Temple

La personnalité de Max Ophuls, juif sarrois né le 6 mai 1902, éternel exilé, passant d’Allemagne en France, puis de France aux Etats-Unis, pour venir se fixer en France en 1950, correspond aux principes de la politique des auteurs. Il portait en lui la culture et la sensibilité de l’Europe centrale, cet esprit viennois un rien morbide qui ne se limite pas aux valses de Vienne et au beau Danube bleu, mais se réfère à ce courant d’idées communément appelé l’apocalypse joyeuse. On décèle, dès ses premières réalisations, son goût romantique et nostalgique pour ce qui est en train de disparaître, de s’évanouir, de se perdre. Ce seront Libelei en 1932, La Tendre Ennemie en 1935, Le Roman de Werther en 1938 et De Mayerling à Sarajevo en 1940. S’inspirant lui aussi d’œuvres littéraires, entre autres de Goethe pour son Werther et de Stefan Zweig pour le très beau Lettre d’une inconnue (1948) avec Joan Fontaine et Louis Jourdan, Max Ophuls peut donner, selon Truffaut, des adaptations valables et empreintes d’un vrai souci de recherche.

En 1950, le cinéaste entame une nouvelle carrière en France avec La Ronde, pièce d’Arthur Schnitzler sur la tristesse de l’amour qui s’abîme dans le mensonge et les incessants périls. Anton Walbrook fait tourner le manège des personnages, changeant de partenaires à chaque tour de valse, au son d’une romance nostalgique et dans une vision impressionniste des herbages normands. Il y avait dans ce film une distribution éblouissante, tout ce que le cinéma d’alors comptait de stars en vue : Simone Signoret, Simone Simon, Danielle Darrieux, Odette Joyeux, Gérard Philipe, Fernand Gravey, Daniel Gélin, Serge Reggiani, Jean-Louis Barrault, personnages qui animaient une méditation crépusculaire, pleine de poésie, à un moment où un certain monde était occupé à ensevelir ses ultimes fastes. Les grands mouvements d’appareil caractérisaient un cinéaste virtuose à qui ne déplaisait pas de promener sa caméra dans des décors d’artifices et de faux-semblants, une luxuriance décorative et qui, mieux que personne, savait saisir un acte dans sa finalité, une époque dans sa décadence, le bonheur toujours réduit à des instants éphémères.

En 1953, Madame de..., d’après le roman de Louise de Vilmorin, est traité dans ce même style baroque qui est devenu la marque personnelle d’Ophuls, avec pour interprète Danielle Darrieux, héroïne ophulsienne par excellence, qui vit les tourments d’une femme coquette et futile, soudain frappée par une passion qui, progressivement, la consumera. En effet, pour payer ses dettes de jeu, Madame de... vend les boucles d’oreilles en forme de cœur que son mari lui a offertes. A quelque temps de là, le baron Donati, dont elle est éprise, lui fait cadeau de ces mêmes bijoux. Cette histoire, qui aurait pu n’être qu’un plaisant vaudeville, va très vite virer au drame et les pierres précieuses devenir l’arme d’une tragédie. Le style original et poétique d’Ophuls convenait à merveille à ce tourbillon de vie mondaine et aux élans d’amour qui finissent par se briser au jeu des illusions. Aux côtés de Danielle Darrieux, délicieuse de grâce et de féminité, la rivalité masculine était assurée par deux grands acteurs : Charles Boyer et Vittorio de Sica et le miracle est que ce film ne semble pas avoir pris une ride dans sa légèreté désespérée.

Lola Montès en 1955, d’après Cécil Saint-Laurent, grand spectacle en couleur, sera, malgré sa somptuosité et son ton halluciné proche du cauchemar, très mal reçu de la critique et subira un échec commercial retentissant. Cet échec affecta énormément l’auteur qui devait mourir à Hambourg en 1957. Echec injustifié car le film est superbe et a été, après un temps de purgatoire, réhabilité et porté aux nues par les jeunes cinéastes qui virent en Ophuls un créateur aussi singulier qu’un Robert Bresson et se reconnurent, pour certains d’entre eux, dans sa filiation.

Si le film se montrait infidèle à la vérité historique (comme le best-seller dont il s’inspirait), il est remarquable à plus d’un titre : son ton onirique, ses recherches de couleur, le foisonnement de trouvailles et la vivacité du style qui parviennent à balayer quelques extravagances superflues. A travers ce long métrage, le cinéaste peint le monde tel qu’il le voit : un cercle infini de hasards et de concordances, des couleurs flamboyantes où s’imbriquent l’or et la pourpre, une suite de tableaux qui préside à la finale d’un monde sombrant de façon tapageuse et arrogante dans une irréversible décadence.

Sous la direction d’un manager, habillé en Monsieur Loyal, le film nous conte l’histoire de Lola Montès, comtesse déchue, réduite par la misère à exhiber son brillant passé à un public indiscret, dévoilant les secrets de ses liaisons amoureuses avec des amants célèbres comme Franz Liszt et Louis II de Bavière, excitant ainsi sa jalousie, son acrimonie et sa pitié. Spectacle cruel d’une déchéance qui nous retrace en une suite de flash-back des heures de gloire et de folie, selon une magistrale orchestration d’images. Martine Carol y trouvait là son plus beau rôle sous la direction d’un metteur en scène qui avait voué son œuvre à dénoncer le sort réservé aux femmes par une société indigne et perverse. Bien conduite, l’actrice y apparaît belle et émouvante, très différente des personnages de blonde écervelée qu’on lui confiait habituellement. Une fois encore, le malheur frappait une femme amoureuse et bouclait, en une sorte d’apothéose, une œuvre de toute première grandeur qui honore, ô combien ! notre cinéma. François Truffaut, critique redouté et redoutable, sera assez lucide pour rendre à Max Ophuls un tardif hommage. Mais le cinéaste, hélas ! était déjà mort, ne s’étant pas remis de ce douloureux désastre professionnel.


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12 réactions à cet article    


  • USA 613 10 juillet 2008 15:16

    Merci d’éduquer

    Je suis allé visiter chacun de vos articles
    Jusque là je n’ai laissé aucun commentaire

    Quel délice
    Quel réconfort de lire des interventions comme les votres quand, par ailleurs , il nous est donné de lire tant d’horreurs ou de faire le constat de tant de malhonnêtetés intellectuelles.

    Au moins avec vous c’en est un régal
     Bien entendu il y en a toujours certains à vouloir prouver qu’ils existent alors il y vont de leurs critiques

    Mon intervention en fait juste pour vous remercier de donner à ce site ses lettres de noblesse...

    Félicitations et merci


    • lamorille 11 juillet 2008 01:35

      bientôt, la marque de fabrique...lang (juif), bresson(catho),chahine (mahométan),wellman (protestant),welles (impie)...clouzot (niortais)...pas la moindre anlyse filmique...pas le moindre avis argumenté...des liens en veux-tu en vollà...j’en appelle à patrick brion...


    • Gazi BORAT 11 juillet 2008 07:28

      @ lamorille

      A propos de Fritz Lang et de son appartenance confessionnelle.

      L’anecdote est célèbre de Goebbels proposant à Fritz Lang, après avoir été ébloui par M le Maudit, la direction du cinéma allemand.

      Le cinéaste répondit au propagandiste : "C’est impossible... j’ai des origines juives".

      Ce à quoi Goebbels aurait répondu :

      Comme quoi, tout est bien relatif..

      gAZi bORAt

    • lamorille 11 juillet 2008 09:42

      gazi
      ma réaction, peut-être vive, mais bon assumons en ces temps d’ingridmania, concernait le début de l’article... présentation du personnage...ophüls, juif sarrois...quelle entrée en matière ! perso, ophüls cinéaste éclectique aurait une bonne mise en bouche...le lien avec lang est interessant car les deux cinéastes ont "sévi" dans le registre noir avec maestria, registre que l’auteure de l’article omet...mettre des liens à tort et à travers ne suffit pas à défendre un point de vue...ça peut être utile pour illustrer un propos...
      quand on argumente, on donne d’abord une idée et ensuite on l’illustre par un exemple...
      dernière chose, certains me trouvent agressif, voire plus...je ne suis que sarcastique
      bonne journée...


    • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 10 juillet 2008 18:09

      à Le Furtif :

      Où avez-vous vu que je parle de Martine Carol comme d’une femme incomprise ? J’écris que dans ce film elle est belle, ce qui est vrai, et que, bien conduite par son metteur en scène, elle est dans ce rôle mieux que dans ceux de blondes écervelée qu’on lui confiait en général.
      Quand on écrit un commentaire, encore faut-il avoir lu le texte que l’on critique... Le Furtif, cela m’étonne de vous. On vous a vu mieux inspiré. Sans rancune.


      • Yann Ker 10 juillet 2008 22:38

        Merci Armelle pour ce bel article sur un de mes cinéastes préférés. J’aime beaucoup le Plaisir (qui contient plusieurs petits films dont la Maison Tellier qui est remarquable) et Lettre d’une inconnue qui est la meilleure adaptation du chef-d’oeuvre de Stefan Zweig. Max Ophuls a le don de sculpter la lumière pour envelopper ses personnages et ce n’est pas pour rien que de si bons acteurs ont accepté de jouer dans ses films. Il fait naître la magie. Les scènes vues restent dans la mémoire, nimbées de cette lumière si particulière.
        Yann


        • lamorille 10 juillet 2008 22:56

          bof une fois plus, vous faîtes dans l’éloge...en omettant la partie muette du cinéma d’ophüls et sa période "film noir" avec les magnifiques "les désemparés" et "caught" qui lui valurent les foudres de la censure...ce n’est pas par hasard qu’il se retrouva en france dans les 50’s...comme d’autres durent plier bagage...des mauvais comme lang, chaplin ou dassin...à part votre wikipédiesque article, qu’allez-vous nous proposer bientôt ? hitchcock, daves, rollin, girault ?
          mais bon, il est mieux venu d’aller cirer les pompes de cinéastes morts en omettant les moments troubles de leur histoire que de vous "agresser", vous et votre inanité...avez-vous vu au moins un plan de "caught" où une femme sous l’emprise de la tyrannie d’un homme se rétrécit (sans effet spécial numérique) ?je ne le crois pas...peut-être suis-je trop agressif à votre encontre...moi qui suis plutôt calme d’habitude...mais j’en ai assez de lire des bondieuseries dégoulinantes...comme vous l’avez fait il y a peu avec l’autre pseudo-psy jungien...
          cordialement malgré tout...


          • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 11 juillet 2008 10:28

            à Lamorille

            Il y a des gens qui sont contre, ils ne savent pas toujours pourquoi ils le sont, mais ils sont ... contre. Alors que, par inclination, je préfère être pour ; ce qui fait que je parle des gens qui m’intéressent, me plaisent et pour lesquels j’ai de l’admiration. Pas forcément pour leur personne, mais pour leur oeuvre ou leur action.
            C’est, il me semble, la tolérance qui fait le plus défaut aux commentateurs d’AgoraVox. Or, l’agora grecque, comme le forum romain, était le lieu de l’échange. Or, on n’échange rien dans l’agression. Dans l’agression, il s’agit de faire taire l’autre au lieu de l’écouter pour ensuite lui répondre.
            Par ailleurs, si il y a des liens dans mes articles sur le cinéma, la raison en est simple : ces articles ont d’abord été publiés sur mon blog où je parle beaucoup cinéma et où les jeunes gens qui viennent les lire les apprécient, parce qu’ils leur permettent de mieux situer le film, le réalisateur, les acteurs.


            • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 11 juillet 2008 11:29

              De toute façon, c’est la direction d’AgoraVox qui est et reste maîtresse du jeu. On soumet un article, il est accepté ou non. S’il est accepté, on suppose que la direction lui reconnaît un intérêt. 


              • lamorille 11 juillet 2008 14:56

                Ah l’oecuménisme, il n’y a que ça de vrai...même si certains ont un penchant "naturel" à être "contre".... c’est promis, je ne serai plus agressif à votre égard...je demanderai juste que vous développiez une approche de l’oeuvre...et non une litanie respectueuse, il existe suffisamment de laquais de la promo...
                quant à la justification qui affirme en substance na pas s’attacher aux personnes mais à leur oeuvre, le texte débute par MO, juif sarrois...perso je trouve cela maladroit...et puis l’analyse filmique me passionne, je n’ai appris grand chose de ce côté là....
                mon urbanité vous sied ? n’y voyez surtout aucune ironie...à bientôt...


              • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 11 juillet 2008 17:55

                à Lamorille

                Parce que juif sarrois explique pourquoi il fut un exilé en cette période sombre du nazisme bientôt triomphant, pourquoi il y eut chez lui, comme chez Zweig, cette nostalgie douloureuse, parce que les racines expliquent le déracinement... cher Lamorille.


                • lamorille 11 juillet 2008 20:49

                  chère armelle, je persiste à croire que votre introduction était malvenue, c’est-à-dire que lorsqu’on évoque un cinéaste (de talent), il convient, selon moi, de d’abord parler de son oeuvre,même si,jevous le concède, il est important de ne pas mettre le contexte historique, géographique, social et religieux...ce qui me turlupine,ce n’est pas que vous dites qu’ophüls était juif, c’est que vous commencez par cette vérité...
                  bien à vous
                  ps : franchement, si vous pouvez, regardez "caught" et "les désemparés" ...deux bijoux noirs (on les trouve chez l’excellent éditeur "wild side")

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