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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Métissage et chorégraphie planétaire

Métissage et chorégraphie planétaire

En échos à l’article de Fergus : « Quel avenir pour le bal nègre ? »

il me vient à l’esprit une grande année parisienne au millésime exceptionnel qui sut mêler l’énergie d’entre deux guerres à l’impétuosité africaine. C’était en 1925.

La revue nègre, sur un écran de feu, une déferlante d’ébène aux racines lointaines, au passé tumultueux. Les grands ancêtres arrachés à leur histoire, par l’Amérique en transit, essaimaient maintenant chantant, jouant et gesticulant pour conquérir la France et l’Europe.

Une explosion, un feu d’artifice originel pour nous conter un autre monde, celui génésiaque de nos lointains ancêtres de l’immense berceau naturel de l’humanité.

Cet évènement faisait fureur, le tout Paris accourait chaque soir au théâtre des Champs-Elysées. Le grand public à la turbulence coutumière, mais aussi la jeunesse littéraire, les grands artistes, l’avant-garde du moment.

Jean Cocteau le sulfureux s’y présenta récidiviste bouleversé, lui, l’habitué des enfers, Fernand Léger à la fixe densité expressive, le peintre du sage prolétariat...en un mot tout et son contraire connurent ce temps qui marqua sans violence le grand métissage artistique et humain du début du XX e siècle.

La perle noire de la distribution, Joséphine Baker l’éruptive endiablée

J’ai deux amours
Mon pays et Paris
Par eux toujours
Mon cœur est ravi
Ma savane est belle
Mais à quoi bon le nier
Ce qui m’ensorcelle
C’est Paris, Paris tout entier
Le voir un jour
C’est mon rêve joli
J’ai deux amours
Mon pays et Paris

La volcanique ensorcelante, dans un Paris certes à l’époque complètement lâché mais vierge de princesses frénétiques à la chorégraphie luxuriante exotique et colorée.

La nouvelle Orléans, conquérante pacifique, pour nous montrer, nous conter, nous crier un autre monde de rythme, de plaintes et de joie de vivre à l’état brut.

Les charmes de la vieille Afrique et de l’esprit moderne.

Sidney Bechett qui composera plus tard Petite Fleur , un succès mondial, même si lui-même était probablement plus fier des partitions de ballets telles que La Nuit est une sorcière qu’il compose pour le danseur et chorégraphe Pierre Lacotte.

Les mondes anciens dans le nouveau monde pour un nouvel horizon humain et artistique.

Les ferments créatifs aux parfums mélangés dans une effervescence dont ils ne mesuraient pas la portée, ses gens venu de partout et de nul part qui grouillaient dans cette capitale en mutation de l’entre deux guerres. Guerres dévastatrices et meurtrières, la première qui laissait des plaies béantes, la seconde qu’ils n’imaginaient pas.

Les plus déchainés et innovateurs en pleine révolution culturelle. Il bataillaient dur dans un combat pacifique pour ériger d’autres lois, rois et foi. Les écrivains.

Des groupes de phénomènes, boulimiques de beauté, extravagants de génie, foisonnaient, s’agitaient, palabraient, braillaient dans tous les sens en mal de nouveauté.

Une profonde réaction de survie et de sens après l’épreuve barbare du feu, des baïonnettes, des canons, de cet immense spectre traumatisant de la guerre.

La mort que l’on veut oublier en se lançant dans la vie corps et âmes. La mort génitrice de vie et d’amour, à l’aube d’une nouvelle ère.

Dans cette faune multiraciale et multicolore propulsée de toutes les provinces et de tous les continents, Paris s’éveillait bruyamment, colossale, déchainée.

Cet univers éclectique, l’affluence parisienne pour la grande curée, à la Zola. Tout ce monde émergé comme des diables des tranchées réelles et imaginaires.

La guerre de 14-18 venait enfin de rompre les amarres, démantibuler les structures vermoulues, trancher radicalement dans le vif du temps, démiurge praticien.

Il y avait eu l’ancien temps, comme le testament du même nom, maintenant c’était le nouveau temps. Avant la guerre, c’était si loin, antédiluvien !

Les artistes d’avant guerre c’était une curiosité de paléontologue.

Maintenant, après « tous les matins du monde » le premier matin.

Les ismes foisonnaient : dadaïsme, futurisme, orphisme, unanimisme, simultanéisme, expressionnisme, ( l’impressionnisme se perdait dans les brumes d’avant ) surréalisme, aube première.

Toutes les écoles se confondaient un peu, mais comme en politique, l’arrogante différence de surface, pour une essence commune dans une ronde que l’on voulait infernale, pour affirmer son unicité et pour préparer le prochain conflit que l’on ne verrait pas venir.

Eternel retour, virus enraciné dans la chair humaine, sempiternel fêlure, fracture génétique des premiers ébats amoureux sans doute.

Avant de voguer surréaliste, André Breton fut dada, Paul Valéry surréaliste, poétiquement symboliste mais tellement plus, tellement mieux, philosophe, épistémologue. André Gide l’esthète androgyne, belle intelligence généralisante, amoureux des jeunes ismes.

Dans cette effervescence talentueuse se dessinaient une floraison naissante, les prosateurs : Paul Morand, Henri de Montherlant, Jean Giraudoux, Pierre Mac Orlan, François Mauriac, Blaise Cendras, Valéry Larbaud, Jean Cocteau et Joseph Delteil, un jeune paysan étoilé au pays des bourgeois de la capitale.

Le surréalisme bretonnant flirtait avec la psychanalyse freudienne, il avait ses détracteurs.

Les baroques, Guillaume Apollinaire, Jean Giono, Marcel Aymé, Ferdinand Céline et André Breton le rouge dictateur, pléonasme surréaliste.

Des longues jambes, des yeux obliques et triangulaires, des sexes aléatoires, les demoiselles cubistes d’Avignon pour la postérité et le regard noir et perçant de Picasso.

Peut être que la bataille du style eut lieu entre les sensibles , les Girondins, la saveur, et les Montagnards, la rigueur. Savoureux mélange de volupté et de métaphysique.

Il parait qu’à cette époque, dans l’exaltation généralisée, mai 68 avant la lettre, c’était la grande révolution des arts et lettres, sauvage et totale. L’académie française vacilla sur ses fondements. Le cardinal Richelieu n’eut pas survécu à son fantôme.

Mais...Avec le temps
Avec le temps, va tout s’en va
On oublie les passions et l’on oublie les voix.

Ils chantèrent et déchantèrent tous ces créateurs en irruption. La bataille littéraire fut perdu et d’ailleurs n’eut jamais lieu, sinon dans les consciences les plus exaltées.

Cependant, l’Afrique éternelle traça ses premiers sillons en jouant, chantant et dansant dans une nuance identitaire couleur d’humanité. Ce fut l’art moderne.


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14 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 11 décembre 2010 13:41

    Bonjour, Jack.

    Bel article. 1925 et les années suivantes ont réellement été une grande époque pour la créativité, et les creusets d’intense activité artistique qu’ont été Montparnasse et Saint-Germain y ont joué un rôle prépondérant.

    Dans cette explosion d’expressions différentes et, à bien des égards, innovatrices jusqu’à la rupture, il était logique que des passerelles s’installent entre la découverte par les Parisiens, mais aussi les visiteurs de la capitale, de cette « négritude » qui fut symbolisée par la « Revue Nègre » de Josephine Baker et qui trouva son point d’orgue dans les bals afro-antillais, au premier rang desquels cet étonnant endroit qu’a été le Bal Nègre. Du reste la plupart des plus grands artistes et intellectuels se retrouvaient dans ce bal, ouvert en 1924 rue Blomet. Ils en furent des habitués jusqu’après la guerre.

    Incontestablement cette fusion intense et même sensuelle de communautés si disparates a joué un rôle dans l’inspiration et l’œuvre de nombreux créateurs de cette période foisonnante et sans doute exaltante pour qui l’a vécue. Vu sous cet angle, il est probable que l’Afrique (élargie aux Antilles) a effectivement joué un rôle dans la naissance de l’Art moderne.

    Merci pour la référence à mon article.

    Cordiales salutations.


    • jack mandon jack mandon 11 décembre 2010 16:29

      Fergus,

      Même avec légèreté, dans un survol qui au fond s’apparente à l’esprit de 1925,

      J’ai trouvé utile de montrer que sous l’angle artistique, les différends restent joyeux.

      Je déplore en revanche que la sphère politique soit l’occasion pour expulser

      les travers, les envies, les passions avec des excès qui frôlent la bêtise.

      J’ai voulu souligner que dans un contexte d’après guerre, le besoin de vie

      stimule la créativité et engendre de nouveaux mondes.

      La mort appelle la vie.

      Merci de votre intervention.


      • rocla (haddock) rocla (haddock) 11 décembre 2010 20:22

        Bien joué Jack , 


        Avec le recul et une vue  dégagée on a une bien meilleure appréciation d’ une situation donnée .  

        Ma tonkiki ma tonkinoise quel dépaysement pour l’ époque encore que cette chanson est de plus tard dans la vie de Joséphine . Une tranche de vie où le phonographe était une invention récente , pas encore de télé , les chanteurs de rue vendaient des bouts de papier avec écrit dessus les paroles qu’ ils interprétaient ... , une situation où le tracteur dans les champs étaient les chevaux , le semeur et son geste auguste  avait des centaines d’ années d’ expérience , où le repas du soir était une soupe et une tranche de pain . On parlait du maharadja des Indes lointaines et une défense d’ éléphant se comparait à une richesse exotique de première . 

        Fréhel , Damia et d’ autres chanteuses ont tenu le haut du pavé , mais Joséphine la grande dégageait une générosité qui se concrétisa ensuite avec l’ adoption de ses enfants du monde . Une immense femme venue de la pauvreté extrème , un exemple 
        pour les désabusés en tout genre , les amorphes de la morphologie .

        J’ ai deux amours , Joséphine et Joséphine .

        Merci Jack .

        • jack mandon jack mandon 12 décembre 2010 07:28

          Salut capitaine,

          La distance donne la perspective, le relief, la vision.

          Quand on a le nez dessus, c’est la presbytie.

          Néanmoins, avec la distance, il se produit un autre phénomène,

          c’est l’oubli, la myopie.

          La preuve est faite ici, l’intérêt suscité par l’article...

          Merci de votre intervention colorée.

          Bon dimanche


          • rocla (haddock) rocla (haddock) 12 décembre 2010 08:48

            Re Jack , 



            L intérêt de l’ article est assuré pour l’ instant à 2 % , Fergus et moi .... smiley mais vous le savez comme moi , les taux sont variables ....

            Les personnages comme Joséphine mais pas seulement elle les Guitry  les Cocteau les Michel Simon chantant Mémère Mistinguet qui se faisait payer sur la bête ( un jeune homme qui lui livrait une tenue de scène elle avait pas d’ argent elle lui proposa une gâterie ) le parcours d’ une Piaf sortant de la rue et d’ autres clochards célestes sont autrement plus passionnants pour moi que les interminables récits et élucubrations d’ un handicapé mental du nom de Morice , ou des commentaires copiés-collés de l’ autre infirme  Brieli  .

            Ces personnages ont apporté  , à l’ instar d’ une Marlène Dietrich d’ une Anna Prucnal d’ une Jeanne Moreau plus de bonheur en une journée que ces deux couillons en toute leur existence ruinée et délabrée .

            Les copieurs/colleurs  se ressemblent et s’ assemblent  , ils peuvent en faire des tonnes , ce qui  manque à ces piètres colleurs d’ affiches c ’est un gramme de talent , de fantaisie soit de poésie , ce qui leur donnerait une once d’ humanité .

            Bon dimanche Jack    

            Le Tonkinois ...... smiley





            • brieli67 12 décembre 2010 10:20

              le fils de Docteur abonné absent.......

              il est retourné à son chalet vendre ses spécialités.

            • brieli67 12 décembre 2010 10:27

              Anna Prucnal ? 


              c’est bien cette dame polonaise que le Claude F a fait afficher sur les colonnes Morris 
              Le grand Frédérico s’en est souvenu pour le Marcel

            • jack mandon jack mandon 12 décembre 2010 11:26

              Capitaine,

              Merci pour votre amitié.

              Derrière les polémiques, si l’on approfondi un peu,

              la différence entre les protagonistes est mince, voire même nulle.

              Bonne journée


            • brieli67 12 décembre 2010 08:59

              Au concours d’adjoint administratif de première classe du Quai d’Orsay


              Madame Saartjie Baartman  un mot de l’auteur ?

              • Suldhrun Suldhrun 12 décembre 2010 19:51

                Bonsoir Jack

                Suite a la victoire , l independence de la croatie de 1995 ( en participant j en étais ) point de festif

                Amere victoire , Waterloo , morne plaine .

                Et pourtant.......

                De votre article , en oreilles , j en fus témoin ....

                Arrive , en prise de therapie , vingt ans de cela , une petite pomme ridée ( de citron je n ’ ose l effet ) Ho Dhin de son nom ! Peintre artiste ..

                Prince du Viet nam , il quitte ,

                En 1925 , pour faire le tour du monde , en paquebot . Fort hunes de sa part , oblige !

                Quelques charlestons et puis il s instale a Paris a cotoyer tout ce monde disparu en votre article ..

                Bah , le temps immobile , il va ...


                • jack mandon jack mandon 12 décembre 2010 22:24

                  bonsoir Suldhrun,

                  Toujours énigmatique, en apparence !

                  L’effet du langage nous promène alchimique.

                  L’évocation de ho Dihn n’évoque rien pour moi

                  mais me renvoie à Foujita, le maitre de Montparnasse,

                  ce japonais naïf à la manière du Douanier Rousseau

                  en plus dépouillé.

                  L’Asie se manifestait aussi dans ce bouillonnement.

                  Les résurgences culturelles de notre passé colonisateur sans doute.

                  Merci de votre visite.


                  • Dominitille 13 décembre 2010 01:39

                    Vrai ! Ce n’est guère un temps à se promener en costume de bananes.
                    Ce n’est guère brillant comme commentaire, mais à cette heure tardive et en lisant ceux laissés sur d’ autres articles, je me dis qu’ un peu de légèreté ne nuit pas à l’ensemble ;
                    Comprenne qui pourrra.
                    Bonne nuit M. Mandon.


                    • jack mandon jack mandon 13 décembre 2010 09:50

                      Dominitille,


                      La province ! Nonobstant que ça vousa un petit air provincial, en réalité on peut faire partie d’un vaste empire, mais votre province reste le Vivarais, ou le Yorkshire ou l’Andalousie. Au sens latin votre province c’est votre terre.
                      Là règne le paysan. Le commerçant, le guerrier sont des vagabonds. Un jour ils font leur travail, ils étalent leur bazar ou livrent bataille, puis décampent. Reste le paysan, l’homme du pays. Le paysan est la partie stable de l’histoire. Après le choc, il change de patron, mais sa sueur reste la même.
                      Le soldat a toujours été le cadet, le cagonis. Le paysan c’est l’aîné.
                      Moi, l’homme des bois, je me frotte les yeux, c’est étrange comme on naît à l’état civil espagnol, anglais ou russe, alors que je ne vois qu’un petit homme tout nu ! Qui va communier avec son environnement, son milieu, se nourrir de son soleil et de ses forêts, se rouler dans la montagne et la mer, assimiler les herbes, les bêtes et les fruits. Bref prendre province.
                      Et moi, l’homme des bois, terre à terre, je demande : quels avantages, quels inconvénients ?
                      Assurément je ne veux pas être prisonnier de l’histoire. L’histoire n’est qu’une source de problèmes, de ressentiments, de revanches, un vrai poison. Troie, Azincourt, Waterloo, vous voulez rire. Abolissons l’histoire !
                      Moi je suis né pour être heureux, ici, aujourd’hui, comme un hippopotame ou une libellule. Je demande à parler ma langue, à boire mon vin, à baiser ma femme. Je réclame ma province comme un agneau réclame sa mère.
                      L’HOMME DES BOIS (issu de Lire le pays, balades littéraires,

                      De Joseph Delteil, écrivain et paysan, baroque et surréaliste, qui connut la pleine période 1925, André Breton avec qui il partagea des moments précieux d’investigation poétiques et littéraires. Chez lui les mots s’incarnent.

                      Merci de votre passage.


                      • Dominitille 13 décembre 2010 14:16

                        Moi, c’est le vin à Saumur que j’aimerais tant boire et manger des poires tapées à Amboise. 
                        Si je devais refaire ma Province, elle serait internationale, multiculturelle et puis fatigante.
                         
                        Ma terre à moi c’est plutôt le charbon mais à présent il n’y en a plus que sur les terrils, là où certains font du ski à présent.
                        Je ne suis ni paysanne, ni rat des villes.
                        Et je ne baise personne.
                        Bonne journée à vous.

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