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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Mille heures pour Henry

Mille heures pour Henry

Comme il semble possible de partager quelques-uns de ses livres de chevet sans pour autant faire étalage d’une vaste culture universitaire (un ou deux f à trou du fût ?), j’avais envie de vous faire partager un de mes romans cultes, car les écrivains ratés peuvent faire de bons lecteurs, parfois.

Henri Miller est un type éminemment sympathique. Tique sympatype du New York grouillant des années 20, ses romans ont ce qui manque à nos pets indolores et feuillus des octobres littéraires : une odeur. Une puanteur, même, un relent capiteux, nauséeux des sales vices qu’on abrite sous nos frusques et nos couvertures en faisant semblant de lire Le Monde. Chez Miller, tout d’abord, et c’est plutôt rare, ça sent le foutre, la sueur, l’aigre et l’amer. Devant nos écrans aseptisés et sur nos confortables chaises ou fauteuils
tout confort à siroter un Coca Cola en se demandant s’il y a un n ou deux à bedaine, nos sens s’étiolent. Et les lectures du moment ne proposent pas de plongée vertigineuse et salutaire dans les plis olfactifs et brûlants des voisines du héros ou du narrateur. Notre littérature est propre, lisse, terriblement chiante, nerveusement cataleptique, honteusement capitaliste. Notre politique aussi, nonobstant les épileptismes cauteleux du nabot nabab à deux neurones qui tient le royaume d’une main molle en pensant aux butinages carlanesques
qui l’attendent le soir après le boulot. Bref, nous mollissons, pour reprendre au pluriel ce que disais au singulier ma grand-mère Madeleine au facteur débonnaire les jours où le courrier s’arrêtait dans sa chambre pourpre.

Henri Miller est né en 1891. Cette date seule est à mes yeux magnifique pour les promesses d’exotisme sépia qu’elle renferme en ses nombres pairs ou pas. 2008-1891 = ? Le temps de vous laisser cliquer sur la calculatrice plutôt que de faire travailler votre présentoir à pipe (les jours fumeux, of course), ces 117 ans renferment des vérités oubliées ou étouffées par le confort moderne.
Je viens d’ouvrir une page au hasard et comme le hasard n’existe pas (sauf quand il sort du tombeau, ce qui est une autre histoire) : en voici quelques lignes :

- Pourquoi ne te résous-tu pas à devenir président des États-Unis ? lui demandaient ironiquement ses amis.
- Me prenez-vous pour un crétin ? répondait-il, prenant un air constipé. Vous me croyez incapable de devenir président des Etats-Unis si je le voulais ? Non mais, vous pensez tout de même pas qu’on
a besoin de cervelle pour faire président de ce pays ? Non, ce que je veux, c’est un vrai boulot, c’est venir en aide aux gens, et non pas les mettre en boîte. Si je devais prendre le pays en main,
je nettoierai la baraque du haut en bas. Pour commencer, les types de votre espèce, je les ferai châtrer...

Henry Miller a fait l’objet d’un passage dans le livre hommage de Djian qui s’appelle "revêtement de bicoque dans l’ouest de la France". Je ne me souviens plus du titre honnêtement, mais je fais le
lien parce que les débuts de Djian, avant son embourgeoisement quinquagénaire, ont le même élan cynique et humain. Chez Miller, l’humain est rabelaisien, chez Djian, pas.

Henry Miller continue de nous être agréable en racontant, dans son premier vrai livre, son arrivée en France. Livre hilarant parce que faux, partiel, mensongé, livre de tricheur confondu par le journal de
son amante, Tropique du cancer est d’abord un livre avec des couilles. Il ne s’embarrasse pas de pudeur, ment comme un arracheur de pied, triture les phrases et les bonnes manières, vole, magouille,
s’embarrasse de remords et plonge dans la vie comme un requin lubrique.

Ses livres corporels nous engagent profondément à nous poser une question : que faisons-nous ? Comment traitons-nous nos corps, nos cous, nos coeurs ? Ses livres cyniques, impudiques, libidineux,
outranciers offrent une liberté qui remet en question la vie linéaire vendue par les médias. Sa vie en zig-zag, toujours bondissante, souvent misérable et passionnée, nous offre un espoir torve de ne pas finir rentier à observer la bourse faucher les petits porteurs pitoyables et pauvres. Il faut plonger dans ses descriptions tordues et vibrantes des bas fonds du monde, ses descriptions vulgaires des
émotions humaines, ses souvenirs calamiteux d’un monde du travail sordide et cyanosé.

J’aime ses livres pour tout cela, pour la franchise autant que le mensonge, la verdeur des dialogues, l’absurdité assumée des situations, le fil continu de ses multiples enchevêtrées dans un tourbillon
de scènes à la fois comiques, pathétiques, sordides, drôles, crues, violentes, humaines. J’aime ses livres pour leur ton, la folie de leurs phrases, la justesse de leurs sentiments, et l’humour en pagaille.

Un bref aperçu de sa vie ? Et puis non, zut, soyez curieux pour une fois, et plongez dans un livre avec curiosité !

Cette littérature là est une littérature riche, folle, impatiente, curieuse, incertaine, vivante. Ses histoires de sexe planquées sous des amours faux et assumés donnent un la conique, une clé de fa- randole.
Il nous plonge dans un monde vieux et présent, des années 30 si incroyablement contemporaines, une graisse (sic) sobre et dure, un New York beau et sordide.

Il faudrait encore parler de son voyage d’après-guerre dans de drôles d’Etats désunis, de son amour pour Anaïs Ninn, de chacun de ses romans aux souffles puissants, mais allez plutôt le lire !

Henri Miller est mort en 1980.


Moyenne des avis sur cet article :  4.2/5   (5 votes)




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4 réactions à cet article    


  • Georges Yang 20 mars 2008 14:18

     

    Henry Miller fut la joie de mon adolescence, de mes premiers émois. Soixante-huitard avant la lettre, il est arrivé dans ma vie intellectuelle en cette période de tumulte étudiant. A vrai dire, j’ai commencé la lecture de Miller en avril 68, prémonitoire d’un désir de liberté. J’ai lu d’abord la crucifixion en rose (les trois tomes), jour tranquilles à Clichy, un diable en paradis, puis plus tard virage a 80. Il y a longtemps que je ne le lis plus, mais je reste nostalgique, on était libre à cette époque, malgré les interdits.

    • poetiste poetiste 20 mars 2008 22:45

       

       

      Merci de nous rappeler Henry Miller, cet aventurier libérateur, bohème, bousculeur des conventions, qui a écrit, entre autres : Big Sur, cet éloge des gens simples et a écrit sur sa porte, à sa dernière heure : « Ne pas déranger, pour cause d’agonie ». Un écrivain d’une sacrée trempe ! Il nous a fait rêver et réagir. Effectivement, il nous manque des « Henry Miller » aujourd’hui. A lire !


      • fabien fabien 21 mars 2008 08:48

        Georges : je ne crois pas qu’on est moins libre qu’à cette époque ; par contre on est plus nombreux, et, disposant moins d’espace, les horizons se rétrécissent, les pensées aussi. C’est drole, parce que Miller fut aussi une des joies de mon adolescence, 30 ans plus tard !

         

        poetiste : De nada smiley


        • masuyer masuyer 21 mars 2008 09:23

          Merci Fabien dont la verve est en soi un bel hommage a Henry Miller, une de mes auteurs favoris avec Bukowski chez les américains.

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