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« Moisson de crâne », de Abderrahmane A. WABERI – Pour ne jamais oublier

"Cet ouvrage s'excuse presque d'exister. Sa rédaction a été ardue, sa mise en chantier différée pendant des semaines et des mois. N'était le devoir moral contracté auprès de divers amis rwandais et africains, il ne serait pas invité à remonter à la surface aussi promptement après deux séjours au pays des milles collines."

« Moisson de crâne » - Abdourahman Waberi

Il y a des livres écrits pour nous empêcher d’oublier. Pour défendre à notre inconscient de refouler l’innommable dans le tréfonds de nos esprits. Ces livres nous défendent d’escamoter le passé fait d’horreur, que l’on serait tenté de ne pas assumer, de rejeter l’idée même que l’humanité, donc nous, ait pu en arriver là. Ces livres là, ces auteurs là sont pourtant les inestimables garanties – rêves utopiques de ma part – que les erreurs du passé ne nous reviendront pas comme un bilboquet. Je suis un rêveur vous dis-je.Retour ligne automatique
En 1998, dix auteurs africains ont revêtu les habits de témoins du monde, d’empêcheurs de dormir tranquille, et sont allés fouler le sol, encore ensanglanté, du Rwanda. Seulement quatre ans après l’une des accumulations de crimes les plus terrifiantes que l’humain ait perpétré. Les dix auteurs se sont rendus sur les terres du génocide rwandais et ont commis, pour la postérité, des textes, des ancres, pour tenter de nous rappeler que notre humanité ne devrait jamais s’égarer dans les flots sanguinolents de la haine et de l’indifférence.Retour ligne automatique
De ces dix auteurs j’ai lu « L’aîné des orphelins » de Tierno Monenembo qui m’avait mis une claque mémorable tellement ce livre est puissant et j’avais été un peu moins transporté par « L’ombre d’Imana » de Véronique Tadjo. En me plongeant dans ce « Moisson de crâne » d’Abdourahman Waberi j’étais donc dans un état particulier ; entre attentes d’une belle rencontre littéraire et appréhension de devoir me replonger dans l’horreur. J’ai eu les deux, et je ne le regrette pas.

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Abderrahmane Waberi a divisé son court ouvrage (94 pages) en deux parties : Fictions et Récits. La première partie se focalise sur l’émotion de l’auteur devant l’innommable. Les mots de l’auteur sont puissants, d’une poésie tellement belle qu’on lui en veut de les utiliser pour décrire le meurtre et la barbarie. J’ai lu ces 50 pages avec une émotion permanente qui m’a mis le cœur au bord du gouffre.

« On ramasse les enfants mal nés, on les claquemure dans des cellules sombres. Ils cohabitent avec la mort-aux-rats, la vermine et les pesticides. Ils meurent de pleurésie, d’inanition et de bien d’autres périls innommables. »

Cette première partie décrit l’horreur, les tueries, les exodes. Nous avons l’odeur de la mort dans les narines, les cadavres en putréfaction devant nos yeux, le bruit des boyaux qui pendent nous envahissent les tympans.

« L’instinct de chasseur des chiens s’est réveillé à la vue des flots de sang. Depuis, une seule loi : celle de la meute. Enivrés par les pestilences des cadavres en putréfaction, les molosses s’en donnent à cœur joie. Guetteurs intrépides, les rapaces profitent de la pluie ou d’une accalmie pour tout nettoyer. »

Sur la seconde partie, on a l’impression que l’auteur, après avoir expurgé de son âme toute la rage, le malheur, qu’il ressentait, a repris ses atours de témoins, de mémoire, pour nous faire un récit de ses voyages entre le Rwanda et le Burundi de 1999. Il décrit les vies dans les villes Kigali et de Bujumbura, ces vies qui ne veulent pas se laisser couler par le poids du sang qui a récemment coulé. Abderrahmane décrit la jeunesse, tellement semblable à celle de n’importe quel pays. Il décrit l’ambiance dans ces villes dans des temps de post-génocide. Les liens incassables qu’il existe entre ces deux pays, n’en déplaise aux soubresauts violents de l’histoire. Il nous dit, en journaliste-reporter de la vie, comment les hommes tentent de se reconstruire, de revenir à la vie.Retour ligne automatique
Cependant Abderrahmane Waberi, le reporter, n’est pas naïf. Les stigmates des exactions récentes, il les voit. L’état de siège quasi permanent dans des pays militarisés, il ne les tait pas. Et c’est ce qui nous fait d’autant plus froid dans le dos ; l’impression que les hommes n’ont pas tout à fait retenu les leçons de l’histoire.

« A l’évidence, le Burundi est un pays engagé dans une guerre civile d’usure : le couvre-feu est de rigueur depuis 1993 et l’armée ne tient que la capitale et son entour immédiat. Plusieurs fois déjà depuis sa courte histoire postcoloniale, c’est-à-dire en 1962, 1965, 1972, 1988 ou 1993, pour ne citer que les crises les plus sanglantes, la junte militaire aux mains d’un état-major tutsi radical a procédé à ce qu’on a appelé pudiquement des « génocides sélectifs » qui ont eu pour effet de décimer la société civile et les membres de la classe moyenne d’origine hutue, d’où l’exil massif de centaines de milliers d’habitants… »

Ce livre est un bijou, il se doit de trôner, en première ligne, dans toutes les bibliothèques.


Moisson de crâne

Abdourahman A. WABERI

Edition Lerocher, collection Motif, 2004


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3 réactions à cet article    


  • OMAR 11 mars 2015 18:14

    Omar21

    Bonjour Joss  : « ....un état-major tutsi radical a procédé à ce qu’on a appelé pudiquement des « génocides sélectifs ... ».

    Pourquoi réveillez-vous ces vieux démons, cette vieille tragédie, ce vieux génocide, surtout que l’Occident s’en est lavé les mains en jouant à Ponce Pilate à la TPI.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Tribunal_p%C3%A9nal_international_pour_le_Rwanda

    Ce même tribunal qui n’a jamais été effleuré par la supposition d’une quelconque responsabilité d’un quelconque pays européen...
    http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%B4le_de_la_France_dans_le_g%C3%A9nocide_au_Rwanda

    La réaction des lecteurs d’AV est révélatrice de l’intérêt que portent ces derniers sur les malheurs et drames des peuples africains, surtout s’ils ne sont pas commis par Boko Harem ou affiliés....


    • Joss Doszen Joss Doszen 11 mars 2015 23:01

      Bonsoir @OMAR
      Comme je le dis dans ma chronique, certains livres sont écrits pour servir de témoins, pour essayer de faire en sorte que l’on oublie pas de quelles choses horribles nous sommes capables, en espérant que nous ne récidiverons pas.
      Ce n’est pas réveiller les vieux démons que de faire en sorte que l’on oublie pas que les démons, ils sont en nous. C’est même un devoir de salubrité public


    • bourrico6 12 mars 2015 12:54

      La réaction des lecteurs d’AV est révélatrice de l’intérêt que portent ces derniers sur les malheurs et drames des peuples africains, surtout s’ils ne sont pas commis par Boko Harem ou affiliés....

      C’est logique, le premier ne les concerne que de loin, et on préfère d’autant plus regarder ailleurs que nos mains ne semblent pas très propres, tandis que le second est omniprésent médiatiquement et présenté comme les menaçant à plus ou moins brève échéance.

      Si vous vouliez que le monde s’apitoie, fallait être juif. smiley

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