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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Muray dans son silence

Muray dans son silence

En mars dernier, Philippe Muray cassait son cigare. Une petite vague qui n’a perturbé aucune plage, mais un grand vide depuis dans notre univers festif et paranoïaque, qui fleure fort le sapin.

Philippe Muray, cela va sans dire mais mieux en l’écrivant, faisait partie de ceux qu’un livre du très oubliable David Lindenberg avait qualifiés de « nouveaux réactionnaires ». Philippe Muray s’en moquait sans doute comme de sa première bouffée, lui qui connaissait bien l’époque, savait son temps aussi bien que sa grammaire, et ne se faisait plus trop d’illusion sur ce qui nous attendait. « La perspective de pouvoir me désolidariser encore de quelques unes des valeurs qui prétendent unir tant bien que mal cette humanité en déroute est l’un des plaisirs qui me tiennent en vie » écrit-il d’entrée dans la préface du premier tome de ses fameux « Exorcismes spirituels ».

Fameux, le mot ne l’est pas trop pour situer ces bleus recueils, tous parus aux remarquables Belles Lettres, tous regroupant les différents articles publiés ça et là, dans certains journaux pas trop gangrenés par ce qu’on se lasse de qualifier de « politiquement correct » terme anglo-saxon qu’on nous sauce à tous les emplois depuis une vingtaine d’années. Philippe Muray regardait son époque non comme d’autres regardent passer les trains, mais comme certains guettent celui qui derrière le premier peut se cacher, parfois. Il la scrutait.

Et cette époque là, la notre, enfin celle des années 80-90 pour être plus précis ne prêtait guère à l’enthousiasme, aux envolées de sympathie généreuses ou aux grands cris d’amour. Exemple, en 1992, quand, dans un billet fameux intitulé « Envie de pénal » Muray s’insurge contre le « tout législatif » qui est en train d’envahir le pays : « De cette légifération galopante, de cette peste justicière qui investit à toute allure l’époque, comment se fait-il que personne ne s’effare ? Comment se fait-il que nul ne s’inquiète de ce désir de loi qui monte sans cesse ? Ah ! La loi ! La marche implacable de nos sociétés au pas de Loi ! Nul vivant de cette fin de siècle n’est censé l’ignorer. Rien de ce qui est législatif ne doit nous être étranger. « Il y a un vide juridique ! » ce n’est qu’un cri sur les plateaux. De la bouillie de tous les débats n’émerge qu’une voix qu’une clameur : « Il faut combler le vide juridique ! » Soixante millions d’hypnotisés tombent tous les soirs en extase. La nature humaine contemporaine a horreur du vide juridique, c’est-à-dire des zones de flou où risquerait de s’infiltrer encore un peu de vie, donc d’inorganisation. »

C’est important, chez le soi disant intellectuel, de saisir comme une pièce du boucher son temps, sans trop le faire cuire, sans trop le saler, sans trop de matière grasse, juste ce qu’il faut pour qu’on se régale. On mangeait bien chez Muray. Il y avait à boire aussi, à bien boire, à bien manger. « Il est probable que Mitterrand, dans la mesure où il excite tant les journalistes, soit le sujet le plus dépourvu d’intérêt actuellement sur le marché » écrit-il dans « Mitterrand avant » en 1995, à l’époque où bon nombre de « journalistes d’investigation » investiguaient à qui mieux mieux dans les couloirs en quête de bruits révélant les troubles passés du monarque. Dans ce portrait terrible des années aussi bien que de la « génération » Mitterrand, Muray accorde une « mention spéciale » à Jack Lang, le plus que jamais aujourd’hui candidat à la candidature socialiste de l’an prochain :

« Sa fonction, en tant que ministre de la culture, aura consisté à noyer partout le poisson de la négativité (constitutif de chaque art) dans le conte de fées institutionnel de la fête hagarde. C’est au prix de l’éradication par la Culture de l’insupportable NON sous-jacent aux créations artistiques du passé que tout le monde, aujourd’hui peut lyriquement se dire artiste. »

C’est magnifique. Un peu plus loin dans le même article, dans la même humeur, et recommandant un ouvrage de François Ricard, il stigmatise « la carrière édifiante des millions de petites gardes roses qui, après avoir brièvement rejoué, en mai 68, l’ensemble des révolutions passées sous forme de bergerie héroïque, s’est recyclée dans le somnambulisme light, la disneylandisation des centres-villes, l’ingérence humanitaire, le rock universel comme accomplissement de l’être ensemble, les « agoras » partout, la Culture en option ménagère, les défilés écrémés de Goude, la chasse aux mauvais glucides, Decouflé sous vide, le Grand Louvre vivagelisé, la Pyramide, ses pompes, ses œuvres, sans oublier tous les ratons laveurs qu’on n’en finirait pas d’énumérer si on voulait constituer la somme hétéroclite des années Mitterrand. » (...) « Génération qui n’a semblée « révoltée », « contestataire », « insurgée », enfin hostile au monde, que tant qu’il existait un monde ; mais qui s’est mise à collaborer ardemment avec son temps, et à en devenir la pire des gardiennes morales, dès que les représentations et les effets spéciaux ont commencé à remplacer toute réalité. »

La lucidité, pas plus que la cigarette, ne conserve. Elle use, sans doute petit à petit, mais implacablement. Elle incite à se courber, et pas seulement le dos. Muray était de ces (journalistes ? écrivains ? penseurs ?) hommes lucides qui éclairent bien des discussions, peut-être quelques routes. Ces hommes pas faciles, un peu rugueux, un peu nases, loin du prototype du candidat de jeu télé. Loin du quadragénaire actuel, qui pond son feuillet et demi tous les soirs pour l’édition du matin en écornant par ci, flattant par là, sans trop prendre position, sans trop s’aventurer, sans trop s’écarter du missionnaire. Question de souplesse. La lucidité est une souplesse extrême. Une souplesse de contorsionniste.

Muray admirait d’ailleurs un autre grand lucide, Céline. Il cite le maudit de Meudon page 424 de ce premier tome des Exorcismes : « Des artistes, en plus, de nos jours on en a mis partout par précaution tellement qu’on s’ennuie. » Et cette autre phrase, toujours extraite du Voyage, bien sûr : « On décore à présent aussi bien les chiottes que les abattoirs et le Mont-de-piété aussi. » Deux phrases du fulgurant Céline, pour illustrer le dégoût de Muray pour le « tout est culture », devise Langienne des temps toujours présents. Deux phrases évidemment qui pourraient me valoir quelques anathèmes dans les commentaires, un article sur un labellisé « réactionnaire » avec des citations de Céline, allons donc, comme vous y allez !

Comme j’y vais, peut-être, comme il faudrait plus y aller, en tout cas, lire Muray, ses « Exorcismes » gris bleu, son « Empire du Bien » salutaire, ses phrases, ses analyses, ce qu’il pense, ses emportements, ses envolées, ce que d’aucuns qualifièrent d’ « élucubrations » peut-être, mais qu’importe. Les mots ne manquent pas à Muray, qui conchiait le retour à l’ordre, le recours à la Loi, à la morale, à la fête obligatoire, coûte que coûte, sans autre choix possible.

Depuis mars 2006, son silence s’entend. Il se voit. Il se lit. Une sorte de blanc, haut comme une muraille et grand comme une Chine. Les nécrologues l’ont catalogué « polémiste » grand bien leur en fasse, c’est leur boulot de raccourcir les cadavres pour qu’ils rentrent dans les boîtes.

Les pages de Muray, elles, ne sont pas prêtes d’être bouffées par les asticots. Elles méritent relecture, racines et pissenlits.


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5 réactions à cet article    


  • Icks PEY (---.---.232.221) 17 août 2006 17:13

    Mister Demian,

    Vous ne voudriez pas lacher un peu la grappe de Lilian et des autres auteurs que vous envahissez quasi-systématiquement de vos remarques vaseuses ?

    Merci.

    Bien cordialement,

    Icks PEY


  • roumi (---.---.74.206) 11 août 2006 14:59

    lilian il faut plier les gaules ou relire les nourriture terrestres . roumi


    • Numero 6 (---.---.70.205) 12 août 2006 12:54

      Oui , mais maintenant qu’ il est mort , Muray , on peut lire QUOI ? Donnez nous des conseils , vous qui etes libraire . Merci


      • Kevin (---.---.7.172) 23 août 2006 19:49

        j’ai cru comprendre que vous êtes libraire... sauriez-vous retrouver les 2 tomes de « Après l’Histoire » introuvables ? merci


        • Nazir (---.---.220.141) 4 septembre 2006 23:52

          Je me souviens que lors de Culture et Dépendances, Giesbert a annnocé le décés de Philippe Muray, « comme si de rien n’était ». Après avoir lu « Festivus festivus », je comprends le peu ( c’est un euphémisme ) de réactions qu’il y a eu. « Polémiste » était en effet un tiroir commode où le ranger, pour tous ceux qu’il brocardait comme personne d’autre ne le faisait.

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