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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Ô inconsolable lyre. « Sulla Lira » par Le Miroir de Musique

Ô inconsolable lyre. « Sulla Lira » par Le Miroir de Musique

Après un excellent premier disque que j’avais chroniqué ici-même, et qui fut d’ailleurs l’occasion de lancer Sprezzatura, le Miroir de Musique revient avec un second album (Ricercar/Outhere Music) peut-être encore plus accompli que le précédent. C’est la figure d’Orphée et son instrument fétiche, la lyre, qui sont les fils conducteurs d’un programme prenant sa source à la fin du XVe siècle pour se terminer au début du Seicento.

Pendant l’Antiquité, Orphée est la représentation du musicien parfait. Avec sa lyre reçue d’Apollon, elle-même provenant de Hermès, il est tour à tour Orphée enchanteur, Orphée solitaire, celui qui par sa musique charme les guerriers, les animaux mais aussi les éléments végétaux. Outre ces mythèmes extrêmement populaires, une des représentations caractéristiques de la Grèce antique est aussi celle d’un Orphée apaisant les barbares. 
Au début du Moyen Âge, on assiste à une reprise chrétienne du mythe d’Orphée où il est davantage assimilé à Jésus-Christ, lequel aussi descend aux Enfers après sa crucifixion. Assimilation aussi au berger David chantant des psaumes qui, par extension, amène à refléter un Jésus réconciliant les générations et les coeurs. C’est donc un Orphée paien qui se dessine ici. D’une part, Orphée est un pré-Messie et de l’autre, Jésus-Christ est un nouvel Orphée arrivant à réconcilier par sa parole les hommes entravés par l’ignorance. La musique obtient un rôle civilisateur, à l’égal de la parole chrétienne. Enfin, le bas Moyen Âge est traversé par l’Ovide Moralisé où Orphée est assimilé à David, ainsi que par les écrits de Pierre Bersuire (c.1290-1362) où Orphée est comparé à Dieu.

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Le XVe siècle est basculement. Si la France et les Pays-Bas méridionaux gardent une image assez conservatrice et moralisante, l’Italie de Marsile Ficin (1433-1499) innove et fait d’Orphée un poète inspiré par Dieu, poète théologien, maitre de son art, intermédiaire entre le monde sensible et le monde intelligible. L’humanisme italien est pétri d’un retour à l’Antique et la figure d’Orphée n’y échappe évidemment pas. La lyre devient l’instrument symbolique parfait de l’expression poétique et de la pratique musicale combinant ce qui est dit et ce qui est chanté. L’expression « Cantando al modo d’Orfeo » concentre tout le potentiel symbolique : c’est chanter divinement à la manière d’Orphée.

Les premiers essais musicaux se forment dans la deuxième moitié du XVe siècle. Angelo Poliziano (1444-1494) écrit en 1480 une « Fabula di Orfeo » à moitié chantée et à moitié récitée. Malheureusement, seul le texte nous est resté. On imagine donc les récitants et les chanteurs déclamant des vers accompagnés d’une « lyra », tel que le reconstitue ce disque sur trois plages. Mais quel est donc cet instrument ? C’est un de ceux à cordes frottées que l’on assimile actuellement à la « lira da braccio » - à tenir sur le bras - et qui devient l’apanage des gens instruits. Ce répertoire est perdu car la pratique consistait en un chant et un accompagnement improvisés. 

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Les limites de l’instrument ne le font pas perdurer longtemps et c’est une autre « lira » jouée entre les jambes, la « lira da gamba » ou le « lirone », qui le supplante définitivement. Celle-ci est appréciée pour son nombre de cordes plus important et les harmonies qui peuvent en découler. L’instrument sera encore utilisé au XVIIe avec la basse continue et l’opéra naissant, permettant pour l’accompagnement une palette plus large d’accords.

Pour suivre Orphée dans ses pérégrinations musicales, le Miroir de Musique a décidé de puiser dans les recueils de frottole, laude, madrigaux et monodies accompagnées avec quelques particularités indissociables au thème : ainsi, le point de départ de cet album est le texte de Poliziano sur lequel se greffe le duo ténor-lira da braccio, tout comme est proposée une pièce de Agostino Beccari (c.1510-1590), « Il Sacrificio », où l’invocation au dieu Pan composée par Alfonso della Viola (c.1508-c.1574) et chantée « con la lira » est miraculeusement conservée.

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Traversant les époques avec une facilité d’adaptation et une unité thématique tout à fait intéressante, les musiciens du Miroir de Musique se font remarquer dès le départ par la présence de María Cristina Kiehr qui, si je ne me trompe pas, n’était plus apparue sur le label Ricercar depuis le projet sur l’héritage de Monteverdi avec La Fenice de Jean Tubéry. On la retrouve donc avec bonheur d’autant que son comparse ténor, Giovanni Cantarini, enveloppe de la même grâce ces répertoires avec une diction claire et un timbre assuré, jusqu’à nous gratifier du lamento tiré del’Euridice de Giuilo Caccini (1551-1618), « Funeste Piagge », d’une incroyable force dramatique et rehaussé de l’emploi du lirone. Fluidité, homogénéité sont des mots qui viennent instinctivement à l’esprit pour caractériser ce duo, mais aussi les musiciens sans qui il ne pourrait se passer « quelque chose » ; Baptiste Romain se révélant - une fois encore - tantôt brillant accompagnateur avec sa lira da braccio tantôt fin improvisateur avec son violon renaissance. Enfin, Julian Behr & Brigitte Gasser forment de solides instrumentistes sur lesquels le groupe peut prendre appui.

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C’est donc entre frottole, laude et arias que je vous invite à découvrir cette réalisation exaltante d’un bout à l’autre, confirmant tout le bien qu’un premier disque laissait entrevoir et qui place le Miroir de Musique comme un ensemble désormais incontournable pour tout amateur de musique de la Renaissance. Udite ò Ninfe udite…

_________________
Sulla Lira
L’arte della recitazione

I. Bartolomeo Tromboncino (1470-1535) : Cresce la pena mia (Frottole libro septimo, Venice 1507)
II. Jacques Arcadelt (1507-1568) : Laissés la verde couleur (Tiers livre de chansons, Paris 1567)

Le Miroir de Musique
Maria Cristina Kiehr, soprano
Giovanni Cantarini, tenor
Brigitte Gasser, lirone & viola da gamba renaissance
Baptiste Romain, lira da braccio & violon renaissance
Julian Behr, luth renaissance & chitarrone


2015 Ricercar RIC 354 

https://youtu.be/0w3ww8REUgU
https://youtu.be/FmZ0vIPxn3g

Ce disque peut être acheté ICI


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