L'effondrement moral suscité par la découverte d'une vérité qui ne m'avait jamais effleuré l'esprit mit du temps à se dissiper. J'avais toujours pris comme une évidence que les personnages représentés Au lit était des enfants qui faisaient les fous dans les murmures et les rires étouffés des minutes précédant le sommeil ; de celles juste avant qu'un adulte ne hausse le ton pour intimer l'ordre aux chahuteurs de faire silence et de dormir. Jusqu'au jour où l'on me mit sous les yeux une autre oeuvre de la même série, où je ne vis plus des enfants mais des femmes enlacées s'embrassant à pleine bouche.
Le choc fut rude. Non pas que je sois née de la dernière pluie - le roulage de pelles lesbien fait partie des loisirs que je ne pratique pas mais que je tolère avec indifférence - mais l'innocence de mon âme l'associait naturellement au monde de l'enfance avant celui du stupre.
Des enfants avec du rouge à lèvres ? Certes, j'avais minimisé ce détail. Le visage de la dame inspire davantage les abus en tous genres que la pureté enfantine. Ce quelque chose de dilaté, boursouflé, ce dard de vice que l'on sent poindre au coin de l'oeil, ces cernes d'adulte chargés de vin et de fatigue fornicatoire, je reconnais, dépitée, m'être laissée balader par une forme d'insouciance qui confine à la puérilité, pour ne pas dire à la connerie. Qu'attendent-elles, ces deux hétaïres ? le croque-mitaine ? De toute évidence, l'homme est exclus du saint des saints, il n'évolue qu'en périphérie et n'intervient que pour y apporter son tribut matériel, sonnant et trébuchant. Mais méfions-nous des évidences - enfin, moi, surtout - car l'invisible mâle n'est jamais très loin.
Le peintre, d'abord, qui produisit un lot de muses au paddock sans visiblement se faire prier. Lautrec non plus n'est pas né de la dernière pluie : il aimait les femmes (mais aussi les chevaux, la bicyclette et les alcools forts) et bien que son oeuvre, tout entier, fut un exemple de labeur continu chargé de multiples peintures, croquis, dessins et lithographies, sa vie fut elle aussi chargée de démesure, de trop-plein, de beuveries et de chair. Lautrec, une épave ? Pas si simple. Dernier rejeton des illustres comtes de Toulouse, le chétif Henri pâtit d'une consanguinité manifeste qui le laissa physiquement diminué, l'empêchant de prétendre aux cénacles feutrés de son milieu. Cette difformité lui aurait fait dire, dans un mouvement d'amertume : "On peint faute de mieux"*, ce qui semble excessif si l'on considère qu'à sept ans, encore alerte sur des jambes malingres, il croquait déjà avec talent tout ce qui lui passait sous le nez. Exclu d'une carrière plus conventionnelle, l'entregent familial lui permit d'intégrer aisément l'atelier de Princeteau, peintre animalier, dont le handicap (il était sourd et muet) le convainquit de persévérer dans la voie noble des arts. Il y apprit son métier chez les académiques Cormon et Bonnat, y développa de nouvelles camaraderies et s"installa à Montmartre où de belles saltimbanques répondant aux doux noms de Grille-d'Egout, la Goulue, Nini-Patte-en-l'air ou la Môme-Caca, encanaillaient ce que Paris comptait de notables établis et de lords en goguette. C'est dans ces lieux de bamboche et de décadence "fin-de-siècle" que le jeune homme disgracié mit au monde ses oeuvres les plus emblématiques.
Mais revenons aux femmes, centrales chez Lautrec. Elles évoluèrent dans son sillage à coups d'ombrelle, de jupons virevoltants et de moiteur génitale. Qu'elles fussent mère, cousine, populo de la Butte, cancan, divettes ou théâtreuses de music-hall, elles offrirent à l'artiste un éventail de types féminins dont il tira de sa palette les traits les plus saillants : la douceur et la bienveillance de la comtesse, peinte dans une harmonie poudrée de blanc, Carmen l'ouvrière avec sa "tête en or", la Goulue, débordante d'érotisme gouailleur, Yvette Guilbert et son mystère à gants noirs, l'écarlate Jane Avril - ancienne patiente de Charcot, proche de Huysmans et de Barrès, Mademoiselle Dihau tripotant son piano, l'orageuse Valadon et bien d'autres encore. Enfin, last but not least, loin des feux de la rampe, au-delà des coulisses, derrière des rideaux à pampilles qu'on écarte furtivement du bout de la canne, apparaît un monde clos à dominante rouge satin : celui des femmes du bordel.
Aujourd'hui où l'on tend à magnifier l'ambiance suave des maisons closes, où les représentations du claque, aussi pouilleux soit-il, soulèvent de nostalgiques enthousiasmes, où il n'est pas d'émission sur ce thème sans qu'un académicien, des trémolos dans la voix, n'entonne un panégyrique sur la "putain au grand coeur" chère aux poètes, la prostituée d'Epinal, auréolée de toutes les vertus, trône au centre du panthéon, d'égale à égale avec la sainte Vierge. Pourtant, lorsqu'on descend des sommets de l'idéalisation et que l'on regarde de plain-pied les faits de l'époque, les dessins de Lautrec, bien qu'explicites, restent en-deçà de la réalité. Sous la troisième République, les "placeurs" préposés au rabattage des candidates écumaient pensions et hôpitaux (services des maladies vénériennes) pour y dénicher leur butin. Une fois campées dans leur décor de bonbonnière, les filles turbinaient à la chaîne, recevant des taulières la moitié de leurs passes, s'acquittaient du gîte (le plus souvent sous les combles), du couvert et de la blanchisserie. La consultation régulière du médecin, chargé de palper les outils de travail, permettait de traquer tuberculose et vérole qui, une fois repérées, les expédiaient directement à l'hospice. L'extraordinaire carton de Lautrec, Rue des Moulins : la visite médicale, saisissant de réalisme, présente ces pensionnaires à la queue-leu-leu, attendant cul nu leur inspection. Chaude volupté en effet que ces lupanars à fanfreluches où la misère et la maladie, loin du pittoresque, s'inscrivent dans une vie domestique réglementée où il n'est plus question d'étreintes généreuses et de raffinement sensuel. La froide chirurgie de cette oeuvre, à la fois brusque et bouleversante, rappelle au poète la tragique condition de ces femmes exploitées qu'une envolée lyrique ne suffit pas à rendre plus dignes. Quand Marthe Richard, dite la "Veuve qui clôt", fit campagne après-guerre pour la fermeture des bordels, ce n'était par pruderie ou par bienséance. Sa jeunesse dans les boîtes à soldats de Champagne, au rythme d'une cinquantaine de passes par jour, où la maltraitance allait de pair avec la syphilis qu'elle finit par contracter et refiler au régiment, lui donnait une crédibilité qu'il serait vain de tourner en ridicule. Le bocard parisien ne fait plus rêver que les feuilletonistes et les puceaux, et sa réouverture, dans une version plus blonde et siliconée, fait surtout fantasmer le commerce. L'intention hygiéniste, voire humaniste ne fera jamais disparaître la profonde détresse de ces femmes, toujours là "faute de mieux", définitivement parias, que la misère et la désespérance ont conduites au pire.
Le regard de Lautrec sur cette humanité est précieux. Pas vraiment voyeur, il offre au spectateur un tableau honnête et sans concessions du tapin confiné de la Belle-Epoque, dans son ordinaire et sa crudité, tels qu'il les vivait à demeure. Réprouvé lui aussi par son corps, il a su retranscrire avec une certaine indulgence, sans cynisme et sans apitoiement, l'envers méprisé du décor. Ses coups de brosse nerveux et hachés, sa manière directe et expressive, ses couleurs subtiles qu'il délayait avec force térébenthine, qu'il effaçait au gré du moment pour éviter la pâte et la stratification, ses supports absorbants, tout le brio technique mis en oeuvre pour obtenir une facture mate et allégée de tout gras superflu, le range - puisqu'il faut toujours ranger les gens - à la marge des courants dominants de l'époque, ni impressionniste ni nabi, loin de toute mode et de tout conformisme, mais prodigieusement rétribué par une gloire posthume.
Lautrec s'affiche au hit-parade des artistes populaires et c'est une très bonne chose. Mais derrière les posters glacés tirés à millions d'exemplaires, derrière les assiettes-souvenirs de la rue Steinkerque et les t-shirts sérigraphiés du Chat Noir et d'Aristide Bruant, existe une peinture généreuse et profonde qu'il serait bon de remettre au jour. Et n'en déplaise au maître, on ne peint jamais en vain...
* Confidence à son ami Alfred Edwards.
Photographies :
Au lit, v. 1892, huile sur toile, 54 x 70,5 cm, Musée d'Orsay, Paris.
Rue des Moulins : la visite médicale, 1894, huile sur carton, 82 x 59,5, Musée Toulouse-Lautrec, Albi.
Pour aller plus loin :
ADLER, L., La vie quotidienne dans les maisons closes de 1830 à 1930, Hachette, 1990.
FERMIGIER, A., Toulouse-Lautrec, Presses Pocket, 1991.
FRECHES, C. et J., Toulouse-Lautrec. Les lumières de la nuit, Découvertes Gallimard, 1991.
HUISMAN, Ph. et DORTU, M.-G., Lautrec par Lautrec, Edita-Lazarus, 1964.
Film Lautrec de R. Planchon, 1999.
Musée Toulouse-Lautrec, Albi : http://www.museetoulouselautrec.net/
Petite histoire des maisons closes : http://http://www.apophtegme.com/ROULE/curiosa.pdf

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