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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Oncle Boonmee : La Palme d’Or Imprononçable

Oncle Boonmee : La Palme d’Or Imprononçable

Pour la première fois, un cinéaste thaïlandais remporte la Palme d’Or ! Problème : la presse française rame sévèrement pour prononcer son nom. Droit de réponse cinéphilique à des sarcasmes médiatiques plus que douteux, agrémenté de petits exercices pratiques en thaïlandais.

Depuis quelques jours, le nom d’Apichatpong Weerasethakul résonne de tous les côtés, sur toutes les ondes, à la radio comme à la télévision. Allez, avouez-le, vous en avez rigolé vous aussi. Mais ne vous découragez pas, essayez encore : « Apichatpong Weerasethakul ». Ce n’est pourtant pas si compliqué, même si les noms thaïlandais ont cela de particulier qu’ils sont souvent assez longs. Et difficile à prononcer, plaisantent quelques grincheux. Ainsi chez Paris Match, on qualifie le nom de Weerasethakul d’« aussi difficile à prononcer que celui d’un volcan islandais ». Sur le site internet Excessif.com, on reprend allègrement la formule : « Le réalisateur, au nom encore plus imprononçable qu’un volcan islandais  ». Chez M6, C’est André Manoukian à la Nouvelle Star qui se lève pour déclamer fièrement le nom du cinéaste à deux reprises, comme s’il venait d’atteindre le sommet de l’Everest, tandis que chez TF1, Couet lui décerne la « Palme d’or du nom imprononçable ».
 
Au-delà du caractère un brin raciste de ces pointes d’humour, le cinéphile ne pourra s’empêcher de sourire.
Sourire d’une part de voir certains habitués du Festival de Cannes feindre d’ignorer ce nom qui circule pourtant dans la presse cinéma depuis près de dix ans. Doit-on rappeler que Blissfully Yours du même Apichatpong Weerasethakul était sorti dans les salles françaises en octobre 2002 ? Ou que Tropical Malady, lui aussi distribué, avait obtenu en 2004 le Prix du Jury au même Festival de Cannes, alors présidé par Quentin Tarantino ? Ou encore que Syndromes and a Century, son dernier film en date avant celui-ci, avait remporté le Grand Prix au Festival du Film Asiatique de Deauville en 2007 et avait eu lui aussi les honneurs d’une sortie en salles ? Soulignons aussi qu’Apichatpong Weerasethakul était membre du jury de Cannes pas plus tard qu’en 2008, aux côtés de Sean Penn. Que les animateurs non spécialisés dans le cinéma aient un peu de mal à mémoriser son nom peut se comprendre, mais que des journalistes se proclamant experts ne l’aient pas encore fait au cours de ces huit dernières années est un peu moins excusable.
 
Allons, allons, second exercice : répétez trois fois et à voix haute « Apichatpong Weerasethakul ». 
 
Le cinéphile continue de sourire de voir le jury présidé par Tim Burton mis en accusation de manquer d’ouverture d’esprit en récompensant un tel film. Qui manque d’ouverture d’esprit, les accusés ou les accusateurs ? « Obscur et hermétique, le film thaïlandais remporte la plus haute récompense », nous dit Le Figaro. Qu’y a-t-il d’obscur et d’hermétique dans Oncle Boonmee qui se souvient de ses vies passées ? Son caractère exotique ? Oui, le film plante son décor dans la jungle thaïlandaise – un pays lointain, il est vrai. « Avant le poisson-chat sauce thaï, il y avait eu L’Anguille (dans son aquarium, elle était la vedette d’Inamura en 1997). », continue Le Figaro, visiblement irrité par les origines géographiques de cette Palme d’Or. No comment.
Reconnaissons-le, le rythme d’Oncle Boonmee peut être qualifié d’assez lent, ce qui n’est ni un défaut ni une qualité en soi, juste une caractéristique qui va de pair avec un effet recherché par un cinéaste. Dans le cas présent, cette lenteur nous amène vers la grande découverte de l’année : le cinéma thaï ne se résume pas à Ong Bak. Apprécier l’un n’empêche pas d’apprécier l’autre, cela dit en passant. Pour notre part, et au risque de faire une comparaison facile, nous avons trouvé le film incriminé nettement plus rythmé que le film primé à Cannes l’année précédente, Le Ruban Blanc de Michael Haneke, 2h24. Mais ce dernier était européen, ce qui change bien évidemment la donne. Ajoutons cependant que Weerasethakul, en plus d’être le formidable plasticien que l’on connaît, a le bon goût d’introduire de l’humour dans les échanges entre ses personnages, évitant de tomber dans la démonstration formaliste et rébarbative.
 
Troisième exercice pratique : prononcez syllabe par syllabe « A-pi-chat-pong Wee-ra-se-tha-kul ». Ça marche plutôt bien pour apprendre des noms thaïs, comme pour apprendre des mots allemands.
 
On a souvent reproché à Cannes de donner des Palmes politiques. On lui reproche cette année d’avoir décerné une Palme « cinéphilique », se plaint Bruno Cras sur Europe 1. Mais au fait, ne s’agit-il pas d’un festival de cinéma ? Selon Paris Match, « si ce curieux film exotique et ésotérique n’est pas sans qualités, ce n’est en tout cas pas lui qui réconciliera le grand public avec le Festival de Cannes ». Il est vrai que le Festival de Cannes a la réputation de bouder le cinéma de divertissement et c’est sans doute là son principal défaut. Au point que l’on s’étonnait de voir Fair Game de Doug Liman, produit hollywoodien par excellence, faire partie de la sélection alors qu’il n’avait évidemment aucune chance de remporter quoique ce soit. Pourtant, si rien de nous oblige à partager les goûts et opinions d’un jury forcément subjectif, il faut admettre que le caractère exigeant de la sélection officielle offre un juste contrepoids au défilé de stars en robes du soir et paillettes qui se joue trois fois par jour sur le prestigieux tapis rouge du Palais des Festivals. De quoi réconcilier le Festival de Cannes avec le grand public.
 
Quatrième exercice pratique : associez les syllabes deux par deux, « Api-Chatpong Weera-Setha-kul »
 
Une fois n’est pas coutume, donc, la Palme d’Or de cette année ne serait donc pas politique. Quoique. Le soutien évident du Festival de Cannes à la liberté d’expression artistique, rappelé maintes fois lors de la cérémonie du 23 mai (notamment en raison de l’emprisonnement du cinéaste Jafar Panahi), s’exprime peut-être aussi à travers cette Palme d’Or décernée à un cinéaste qui a connu de graves ennuis avec la Censure dans son pays. Les cinéphiles s’en souviennent, c’était il y a deux ans : Apichatpong Weerasethakul tentait de sortir Syndromes and a Century dans son intégralité sur les écrans thaïlandais et avait fait l’objet d’une pétition mondiale de soutien. Rappel du contexte : en novembre 2007, le Ministère de la Culture local mettait en place une loi durcissant les critères de classification des films, allant jusqu’à en interdire certains aux moins de 25 ans. Pire, cette loi prévoyait tout bonnement et simplement de bannir certains films et d’interdire leur distribution à l’étranger si leur impact était jugé nocif sur « la souveraineté, la religion et la monarchie ». On croyait rêver. Surtout en découvrant les scènes litigieuses de Syndromes and a Century : l’une montrait un moine bouddhiste jouant de la guitare et l’autre des infirmières buvant du whisky dans une salle de réunion. De quoi mettre sérieusement en danger le régime en place… Quel sera le sort d’Oncle Boonmee qui se souvient de ses vies passées qui évoque la vision d’un futur gouverné par des militaires ayant la capacité de faire « disparaître » certains citoyens ?
 
Inviter Apichatpong Weerasethakul à rejoindre le jury en 2009 était déjà de la part du Festival de Cannes un geste engagé – mais passé complètement inaperçu. Voir le même Apichatpong Weerasethakul remporter la Palme d’Or cette année fait chaud au cœur, non seulement parce que son film était tout simplement l’un des meilleurs de la compétition 2010, pour son audace formelle et sa magie envoûtante, mais aussi parce que cela démontre que le monde n’est peut-être aussi indifférent qu’il paraît l’être à l’oppression scandaleuse dont certains artistes sont l’objet à travers le monde.
Et puis, entre nous, pour tout cinéphile qui se respecte, il est tellement amusant de voir les présentateurs de la radio et de la TV grand public s’écorcher un peu la bouche en prononçant l’imprononçable nom du gagnant de cette Palme d’Or 2010.
 
Alors retenez bien son nom : Apichatpong Weerasethakul.
 
Et pour clore le débat, citons Asia Argento lors de son discours pour remettre le Prix du Jury :
« Le jury a toujours raison car c’est son coeur, c’est sa subjectivité qui parlent »
 
 

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5 réactions à cet article    


  • morice morice 31 mai 2010 10:38

    Remarquez, on sait maintenant pourquoi on a retenu le nom de Godard, malgré ses forts mauvais films....


    • Vierasouto Vierasouto 31 mai 2010 19:43

      J’avais eu l’occasion de voir « Syndromes and a Century » et je suis assez impatiente de voir le suivant...


      • agent orange agent orange 31 mai 2010 19:58

        Une rumeur court que pendant le festival de Cannes Thaksin Shinawatra, l’ancien premier ministre thai et accessoirement le Néron de Bangkok, était sur la croisette.
        Une coïncidence sans doute.


        • Theothea.com Theothea.com 31 mai 2010 22:10

          Pour un premier article publié sur Agoravox, c’est du haut de gamme  !....
          Toutes mes félicitations. Je souhaiterais mettre en lien votre article ’La palme d’or imprononçable" avec celui que je publierai (au-delà de la mi-juin) sur EN COULISSE Theothea.com faisant un compte-rendu annuel et néanmoins subjectif du 63ème Festival de Cannes.
          cordialement
          JM pour Theothea.com contact@theothea.com


          • franc 3 juin 2010 16:32

            Article de grande qualité par un cinéphile connaisseur et de grande rigueur et qui maitrise bien son sujet ,bien mieux que toutes les critiques des journalistes semble-t-il .

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