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Padre Davide, rock star du 19e siècle

Rien ne prédisposait ce jeune prêtre lombard à devenir une star adulée dans une Italie où l’engouement pour la musique d’opéra culminait alors à un niveau jamais atteint dans aucun autre pays. Aujourd’hui largement oublié, Padre Davide da Bergamo attirait pourtant des foules considérables dans les églises où il se produisait à l’orgue, réinventant la musique liturgique pour le plus grand plaisir de ses compatriotes enthousiastes, de ses fans, dirions-nous aujourd’hui...

Felice Moretti naît le 21 janvier 1791 à Zanica, une petite bourgade de Lombardie proche de Bergame. Son père, Giacomo Moretti, et sa mère, Teresa Bordoni, sont des gens de condition modeste. L’ouvrage manquant à Zanica, la famille s’installe à Bergame dès 1801. Le jeune Felice, de constitution fragile, est confié à un obscur musicien du nom de Davide Bianchi qui lui donne sa formation initiale dans le domaine artistique.
 
Le garçon, doté d’un incontestable talent, est présenté en 1808 au compositeur d’origine allemande Simone Mayr, fondateur du Pio Istituto Musicale, une institution charitable destinée aux musiciens nécessiteux. Admis dans l’école, Felice y côtoie d’autres musiciens bergamasques en devenir comme les ténors Giovanni Battista Rubini et Domenico Donzelli, mais surtout l’un des futurs grands noms de l’opéra italien, Gaetano Donizetti. Principalement centrée sur cette musique de scène que ses compatriotes affectionnent tant, la formation du jeune homme aborde néanmoins d’autres formes musicales auxquelles Felice, désireux de sortir de sa modeste condition, s’adonne avec opiniâtreté dans ses exercices de composition lorsqu’il n’étudie pas le piano, l’orgue, les instruments à vent ou l’incontournable chant, ce bel canto si cher au cœur des Italiens.
 
De 1812 à 1815, le jeune Moretti tient l’orgue de son village natal de Zanica tandis qu’il complète sa formation sur cet instrument à l’école de Bergame sous la direction du maestro Antonio Gonzalès. Ses études musicales terminées, c’est un organiste de talent qui est nommé titulaire de l’orgue de Gandino. Felice reste trois ans dans cette localité proche de Bergame, mais son destin est ailleurs : saisi par la vocation religieuse, le jeune homme part le 25 juillet 1818 à Piacenza pour le monastère franciscain Santa Maria di Campagna où, ses vœux prononcés le 26 juillet 1819, il prend le nom de Padre Davide. Il passera à Santa Maria la majeure partie de son existence jusqu’à son décès en 1863, au terme d’une vie de piété exemplaire mais quelque peu ternie par une santé précaire et une infirmité du bras gauche.
 
Ce n’est toutefois pas l’édifiante vie religieuse de Padre Davide qui retient l’attention, mais sa double contribution, d’une part à la riche histoire de la composition musicale, d’autre part à l’évolution de son instrument de prédilection : l’orgue. Sur ce dernier point, Padre Davide se révèle en effet si fin connaisseur de la technique et si novateur en matière d’évolutions possibles qu’il devient rapidement un conseiller incontournable des facteurs d’orgue lombards, et notamment des importants créateurs qu’ont été Felice Bossi ou les Fratelli Serassi.
 
Malgré la pertinence de ses conseils et le travail de concepteur auquel il s’adonne, ce n’est pas dans le domaine technique de la facture d’orgues que grandit la réputation de Padre Davide dans le public : l’homme est également un compositeur de qualité doublé d’un interprète virtuose, et c’est avec un plaisir non dissimulé qu’il met ses talents créatifs au service de sa foi, en multipliant les pièces d’orgue à usage liturgique pour la plus grande satisfaction des fidèles de Santa Maria.
 
Mais nous sommes en Italie, au cœur d’un pays où l’opéra tient une place si importante que les plus modestes eux-mêmes ont à la bouche un air de bel canto ou aux oreilles les accents dynamiques d’une spectaculaire ouverture. On ne jure alors que par Rossini, Donizetti et Bellini. Emporté par cette vogue, Padre Davide se tourne naturellement vers une écriture musicale marquée par la musique de scène : ses offertoires, ses élévations, ses communions, ses vêpres, ses œuvres sacrées écrites pour Pâques ou Noël, prennent peu à peu une tournure plus théâtrale, tantôt dramatique, tantôt légère et guillerette. Très vite, cette étonnante musique d’opéra à usage liturgique connaît un énorme succès, et le public se presse, toujours plus nombreux, aux offices de Santa Maria pour écouter le prêtre* musicien.
 
Un public si nombreux et si demandeur que l’on invite Padre Davide dans des lieux de plus en plus prestigieux. L’organiste Arturo Sachetti rapporte qu’il fallut, à Parme, l’intervention de gardes pour limiter l’accès du public à une église San Vitale pleine à craquer. Ou bien encore que l’on dut installer 3000 sièges dans l’église San Marco de Milan pour accueillir, durant huit soirées, les spectateurs enthousiastes venus entendre le prêtre bergamasque.
 
Cet extraordinaire engouement ne va pas sans susciter quelques remous au sein de la très conservatrice Église. Et de fait, on est désormais bien loin, avec les compositions de Padre Davide, des canons rigoureux de la musique liturgique tels qu’ils prévalaient avant que l’opéra ne réussisse à s’ancrer si profondément dans le cœur des Italiens, et jusque dans celui des fidèles, convertis à ces surprenants accents au point de les plébisciter durant les offices et les fêtes religieuses. « Musique inappropriée » jugent doctement des prélats critiques ; « musique décadente », affirment les tenants d’une censure radicale. Des critiques insuffisantes pour tuer le courant : il faudra en effet attendre le tournant du siècle et la réforme cécilienne pour que l’Église parvienne à remettre de la rigueur – de l’austérité, penseront certains – dans la musique liturgique.
 
Padre Davide décède le 24 juillet 1863 au monastère Santa Maria des suites d’une crise aiguë d’asthme. Ses obsèques sont suivies par de nombreux artistes et une foule considérable, venue rendre un dernier hommage à celui qui l’a si souvent enchantée par la fraîcheur et l’innovation de sa musique. En l’absence de catalogue, nul ne sait avec précision combien Padre Davide a écrit d’œuvres, les chiffres variant selon les sources de 1800 à 2600, allant de la musique profane (quelques symphonies et concertos) à la musique religieuse pour laquelle il a principalement composé, n’hésitant pas à détruire ou à réécrire les partitions dont il n’était guère satisfait. Tout cela importe peu, car ce qui reste avant tout de ce prêtre musicien atypique, c’est un style en totale harmonie avec son époque.
 
Un style que l’on retrouve, non sans surprise, dans les œuvres de l’organiste français Louis Lefébure-Wély, adepte, comme son aîné italien, de cette musique d’orgue-orchestre** enjouée que les mauvaises langues qualifient de « musique de limonaire ». Une critique excessive, sans aucun doute. Quant aux limonaires, certains sont de pures merveilles, mais ceci est une toute autre histoire... 
 
* Felice Moretti a été ordonné prêtre à Pontremoli, en Toscane, le 24 octobre 1819.
** Au fil du temps, et grâce en particulier à Padre Davide, l’orgue s’est enrichi de nouvelles sonorités imitatives, notamment des bois et des cuivres.
 
Liens musicaux :
Padre Davide : sonatine pour offertoire et après-communion (son médiocre)
Lefébure-Wély : sortie (d’office, ndlr) en mi bémol
 

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Padre Davide, rock star du 19e siècle
par Fergus samedi 30 octobre 2010 - 43 réactions
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  • Par jack mandon (xxx.xxx.xxx.205) 31 octobre 2010 10:32
    jack mandon

    Cher Fergus

    La musique au service de la foi explique peut être l’humilité qui génère le silence.

    L’humanité créative pénètre aussi dans la fosse commune du temps.

    Pourtant votre article se situe en un temps ou la révolution romantique sévissait,

    les artistes frondeurs bouleversaient le monde qui lui même explosait.

    Garibaldi réveillait l’Italie, Verdi la chantait, ceux là faisaient parler d’eux.

    J’ai l’espoir qu’en un lieu que j’ignore, une vie intemporelle se poursuit en écho

    pour tous ceux que vous savez gratifier de votre plume respectueuse et appliquée. 

    Encore quelqu’un que je ne connaissais pas.

    Bien amicalement

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