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« Panique » : hystérie collective, mélancolie marginale

Travailleur acharné, d’une rigueur à toute épreuve, Julien Duvivier apparaît comme l’une des figures de proue du cinéma français des années 1930. Un titre flatteur qu’il partage avec des réalisateurs de la trempe de Renoir, Carné ou Grémillon. Technicien hors pair, dramaturge exemplaire, il contribua non seulement à forger le mythe de Jean Gabin, « le mieux briqué des mauvais garçons », mais aussi à façonner l’esthétique hexagonale à l’heure du parlant, aidé en cela par l’iconoclaste et touche-à-tout René Clair. Irriguée par des flots ininterrompus de tourments et d’angoisses, d’une sensibilité à fleur de caméra, son œuvre révèle pudiquement un charme sombre, une inclinaison affirmée pour les climats malsains et les contorsions de réprouvés. Un testament d’images et de mouvements, à forte coloration populaire et aux emphases dionysiaques aussi noires que le charbon.

Le cachet Duvivier

De la casbah d’Alger à la capitale française, de Pépé le Moko à Sous le ciel de Paris, Julien Duvivier s’est livré à toutes sortes d’épanchements, faisant de la ville un monde clos, hissant la notion d’espace au rang d’élément moteur. Ce n’est pas un hasard si Au bonheur des dames prend à témoin, dès son ouverture et sans ménagement, une provinciale confrontée au cynisme urbain, à l’aube d’une guerre commerciale sans échappatoire. Dans la même veine, Chair de poule amorce quant à lui son expansion hitchcockienne dans un coin reculé, à l’abri des indiscrétions, confondant allégrement écrin verdâtre et purgatoire accablant. Un traitement du cadre spatial également à l’œuvre dans Panique, où une microsociété repliée sur elle-même exposera un marginal, archétype de l’innocent maudit, à la vindicte populaire. Un lynchage sans fondement, à visage découvert, qui condense tout ce que le cinéma de Julien Duvivier compte de poisseux et de cruel. Si l’exclusion sociale a de tout temps nourri ses métrages – les sempiternels chômeurs de La Belle Équipe, le condamné à mort de L'Imposteur ou encore le faux coupable de L'Affaire Maurizius –, la sournoiserie et le rejet de l’autre trouvent à la faveur dePanique une résonance particulière, à nouveau esquissée plus tard dansVoici le temps des assassins ou L’Homme à l’imperméable. En regagnant la France après un intermède hollywoodien, Julien Duvivier aura ainsi définitivement scellé et caractérisé son cinéma, délivrant une appréhension juste des milieux sociaux au travers d’un conte cauchemardesque aux relents kafkaïens, remarquablement charpenté.

La chute précipitée d’un paria

Et si Panique était en quelque sorte le point de jonction entre Simenon et Clouzot ? Adapté de l’un, conditionné en creux par l’autre, l’œuvre de Julien Duvivier se réfère et rend hommage à ses inspirateurs, sans génuflexion ni rebuffade. Le Corbeau tient lieu d’examen de conscience et s’appréhende avant tout comme une fresque paranoïaque et sulfureuse, immergée dans une atmosphère dense. Panique se constitue de la même étoffe, joue si besoin à contre-emploi et finit par emprisonner un érudit misanthrope dans des filets qui ne sont pas les siens, ceux de l’aveuglement, de la médiocrité et de la barbarie.

Dès l’ouverture, Julien Duvivier isole M. Hire, son antihéros, au moyen d’un plan serré minutieusement exécuté. Peu apprécié par une plèbe à laquelle il ne se mêle pas, ce solitaire renfrogné va faire l’objet des pires suspicions peu après la découverte d’un cadavre lâchement abandonné dans les arpents environnants. Principaux instigateurs d’une tripotée de rumeurs accusatrices : Alice, une ancienne détenue à l’égard de laquelle M. Hire éprouve des sentiments, et son amant, vulgaire crapule de bas étage, et véritable auteur du crime. Le coup scénaristique est double : non seulement Charles Spaak et Julien Duvivier débusquent la nature humaine, mais ils choisissent en outre de mettre à mal leur personnage principal, désormais cloué au pilori, au moment même où il s’éveille enfin aux autres.

Flanqué d’un réalisme glacial, mû par une tension allant crescendo,Panique tire pleinement parti d’une mise en scène faisant sens. Ainsi, à l’occasion d’une séquence nocturne, l’obscurité vient s’abattre sur les visages délibérément masqués des deux comploteurs, tandis que, continuellement, des mouvements de plongée et de contre-plongée reconfigurent la stature des protagonistes, laissant deviner les germes de la perdition. Filmé à l’épure, pris sous le feu de l’inspiration, le métrage allie fluidité et limpidité, les deux s’exprimant conjointement à la faveur des vues subjectives émaillant la scène des auto-tamponneuses, ou par le plan-séquence vertigineux impliquant une nuée de badauds s’agglutinant laborieusement, alors que la vindicte entre en phase d’éclosion.

Le plan final, en circuit fermé, traduit à merveille une dégénérescence sociale doublée d’une faillite morale à laquelle les deux amants fielleux ne pourront se soustraire. Les jeux sont faits ; ne reste plus aux enquêteurs qu’à démêler les nœuds factuels de ce triangle venimeux, campé par trois comédiens pleinement investis, Michel Simon, Viviane Romance et Paul Bernard. Une fois les séquences égrenées, un constat émerge crânement : en pleine maîtrise de sa caméra, Julien Duvivier touche au vif et boute hors de l’ombre une étroitesse d’esprit attenante presque à l’abjection. Avec discernement, élégance et maestria.

 

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