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« Parfum de femme », un film d’une trivialité majestueuse

Parfum de femme (1974, Dino Risi, d’après le roman de Giovanni Arpino) est en reprise* au Champo/Paris, j’en ai profité pour aller le revoir. Comme il n’y a pas grand-chose à se mettre sous la dent en ce moment au cinéma (le creux de la vague estivale ?), je préfère aller revoir des films appartenant à l’histoire du cinéma.

Disons-le tout net, indépendamment de ses qualités de narration et d’interprétation, Parfum de femme a pas mal vieilli au niveau de l’image, on a affaire à une pellicule virant vers le jaune pisseux, comme délavée, et il y a quelques effets, très seventies, qui font un peu taches à l’écran : par exemple, les deux parties du film (séparées par des cartons un peu plan-plan), la lumière nimbée à la David Hamilton, les nombreux zooms (mais ils étaient légion dans le cinéma transalpin de l’époque, revoir Visconti, Leone et tutti quanti pour s’en convaincre) et le flash-back, avec une image floutée sur les bords qui pourrait presque nous faire penser qu’on est en train de voir un bon vieux porno estampillé Marc Dorcel & Co ou un téléfilm français standard des 70’s. A part ces quelques réserves (et on pourrait rajouter ici la musique nostalgique un peu facile d’Armando Trovajoli et les quelques lenteurs d’un film qui, à force de jouer sur les sentiments, aurait parfois tendance à plus charger la barque du côté de la sensiblerie que de la sensibilité), Profumo di donna tient vraiment bien la route, notamment parce qu’il oscille habilement, façon commedia dell’arte, entre farce et drame – on est bien dans un film signé par l’un des maîtres de la comédie à l’italienne, aux côtés de Monicelli, Comencini, Ferreri et autres Scola. Au passage, rappelons que Dino Risi est mort le 7 juin dernier, à l’âge de 91 ans. Il avait tourné plus de 60 films dont les célèbres Le Fanfaron, Les Monstres ou… Parfum de femme.



Ce film bénéficie d’un casting de haute volée. Le grand Vittorio Gassman est impressionnant dans le rôle de Fausto (pour lequel il avait été couronné d’un Prix d’interprétation au Festival de Cannes 1975). C’est un officier devenu aveugle, déchiré entre l’envie d’aimer et le désir de mourir : Eros-Thanatos, quand tu nous tiens. Cet ancien militaire, semblant revenu de tout, est un homme blessé, cynique et tyrannique : « Ce n’est pas une histoire de cécité, mais de solitude » (Gassman). Il cache obstinément sa soif renversante d’amour en portant le masque exubérant d’un ogre désespérément rageur, histoire d’effrayer son entourage (dont un jeune soldat à ses ordres et une jeune femme passionnément éprise de lui). Cette femme, Sara, c’est Agostina Belli et, mamma mia !, je crois qu’on ne soulignera jamais assez la beauté troublante des actrices italiennes d’antan. Ses formes généreuses, sa chevelure rousse épaisse et ses magnifiques yeux bleu porcelaine sont loin de nous laisser indifférents. Au cours du film, face à cette histoire d’amour, semble-t-il, impossible qui se profile à l’horizon, on se demande sans cesse quand est-ce que ce sacré cabotin de Fausto va enfin céder aux avances de cette chatte amoureuse ! Oui, la bellissima Agostina, avec son regard bleu azur et sa douceur d’ingénue sensible, participe grandement à l’atmosphère flottante et à la charge émotionnelle de Parfum de femme. A n’en pas douter, si ce film mélancomique est aussi émouvant, c’est parce qu’elle est LA, dans toute sa beauté resplendissante. A damner un saint.

L’histoire de Parfum de femme ? On peut parler d’un road-movie à travers l’Italie, du nord au sud, via Gênes, Rome et Naples. Fausto, un ancien capitaine de cavalerie, devenu aveugle à cause d’une explosion, accomplit un voyage en compagnie d’un jeune officier d’ordonnance appelé Giovanni. Il le nomme aussitôt « Ciccio » et lui impose tous ses caprices. Fausto est aveugle et il cache son amertume sous une agressivité permanente. En outre, bien qu’aveugle, Fausto ne désarme pas du côté des dames. Cet aveugle exubérant à l’odorat surdéveloppé est capable de repérer n’importe quelle femme grâce à son parfum (d’où le titre du film) ! C’est un bourreau des cœurs, un cavaleur qui se montre la plupart du temps querelleur, voire méchant. Il refuse l’amour de la belle Sara parce qu’il craint d’elle un sentiment de pitié. Faisant escale chez son vieil ami Vincenzo, un Napolitain souffrant de la même infirmité que lui, il décide avec lui de se donner la mort. Mais ils ratent leur suicide. Au dernier moment, Fausto n’a pas le courage de mettre fin à ses jours. Changé, Fausto consent alors à répondre à l’amour dévoué de sa « Belle du seigneur », la jolie Sara lui offrant la promesse d’un bonheur tranquille. Cette femme déterminée, ignorant volontairement depuis le début son handicap, a décidé que Fausto est SON homme et c’est grâce à son obstination qu’elle lui redonnera le goût de vivre.

Selon moi, Parfum de femme fonctionne toujours car il n’hésite pas à s’aventurer sur des terres bien souvent ignorées par le cinéma mainstream, d’où à son époque son succès retentissant à travers le monde (il a attiré les foules avec, à la clé, récompenses et nomination aux oscars) et, en 1993, la réalisation d’un remake américain par Martin Brest, Le Temps d’un week-end, avec Al Pacino, rôle qui lui a d’ailleurs valu l’oscar du Meilleur Acteur. Pour autant, n’en déplaise aux aficionados de Pacino, avouons qu’on préfère l’original à la copie. Dans Parfum de femme, on nage davantage en eaux troubles et c’est tant mieux. Ce film amer, quasi désespéré, et qui joue de la distanciation pour entraîner le rire, ne cherche pas à nous rendre cet aveugle sympathique - ce qui est d’habitude monnaie courante dans un film lambda. Ici, et comme souvent chez les personnes qui vivent mal un handicap, notre Fausto/Gassman est antipathique au possible, il nous fait de la dépression hostile, n’hésitant pas à se montrer acerbe, insupportable et misanthrope. Comme dans Le Fanfaron (1962), où il jouait un Italien hâbleur qui n’a d’autre valeur que la vitesse, ici il n’hésite pas non plus à dépasser les limites du bon goût : avec culot, il crache de la vitre baissée d’un train en espérant que ça tombe sur quelqu’un, il indique une fausse adresse à une passante qui lui demande le chemin pour trouver une rue ou encore il dit tout de go à un homme, déjà courroucé par ses manières d’homme libre, qu’il a entraperçu voilà des années sa compagne dans un bordel ! On rit, mais on rit jaune, c’est ça la force du cinéma de Risi, son côté grinçant : être à la fois dans l’humour pince-sans-rire et dans la grosse farce. Le récit est picaresque à souhait (l’appétence de Fausto pour la chair en fait un fou de sexe !) et certains personnages caricaturaux (l’aspect bouffon des jeunes officiers, le côté pantin de Fausto avec sa main gantée de dandy sulfureux et ses petites lunettes rondes à la Léon) tendent ouvertement vers la commedia dell’arte. En effet, difficile de ne pas voir dans ces jeunots accompagnant de vieux messieurs (Fausto & Vincenzo) des valets avec leurs maîtres, rejouant sans cesse la fameuse dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. Qui domine qui ? Qui tient les cartes en main ? Fausto, celui qui voudrait passer pour un Lion, ou le petit Ciccio qui fait office, en apparence, de larbin corvéable à merci ? « Dans la vie, on est porteur ou poète », dixit Fausto. Il se pose en homme libre, il perçoit son handicap comme une faiblesse, il ne veut être au service de personne. A un moment, lorsqu’il marche dans la rue accompagné de son petit guide imbibé d’alcool, il lui dit « Tiens, un ivrogne qui aide un aveugle à marcher, c’est bien parti ! », puis, fièrement, comme s’il voulait affirmer sa maîtrise, il prend la tête du cortège. On pense alors au fameux tableau de Bruegel, La Parabole des aveugles (1568, voir photo). On s’en souvient, cette toile s’inspire de L’Evangile : « Un aveugle peut-il guider un aveugle ? Ne tomberont-ils pas tous les deux dans un trou ? »

Et, à la fin, dans cette sorte de lutte (des classes) à mort que Fausto établit avec l’Autre, on est encore chez Hegel : il met sa vie en jeu en cherchant à se tuer, il cherche à se mesurer au risque de mort : le dominé étant celui qui est en proie à la peur, incapable de tout risquer et dans l’impossibilité de renoncer à la vie, alors que le dominant cherche à se faire reconnaître tel quel à travers le risque de mort. Mais Fausto prend peur et échoue, il rate son suicide. A la fin du film, la relation dominant-dominé s’inverse peut-être. Fausto perd de sa superbe, mais pour son plus grand bien (la belle Sara le sauve), pendant que le petit Ciccio, bénéficiant de l’expérience de son « Maître » pendant sept jours, est peut-être prêt à voler de ses propres ailes, en affirmant désormais son libre-arbitre, loin d’un certain prêt-à-penser. En bref, de par certains de ses chemins de traverse, c’est vraiment un beau film. Ce sont surtout ses observations psychologiques très fines, ses interprètes poignants et son atmosphère quelque peu mortifère qui me convainquent pleinement. Dommage cependant que le traitement de l’image soit en deçà de ce qui nous est raconté et suggéré. Aussi, mais ça n’engage que moi !, je pense que c’est un très bon film, mais qu’on passe à côté du chef-d’œuvre.


* Date de reprise : 16 juillet 2008. Actuellement au cinéma Le Champo-Espace Jacques Tati (Paris, 5e) et au cinéma Le Lincoln (Paris, 8e).

Documents joints à cet article

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Les réactions les plus appréciées

  • Par abelard (---.---.---.171) 11 août 2008 15:18

    En relisant le commentaire de Paul Villach, je me rends compte qu’un détail important m’avait échappé.

    Le cabanon final se trouve en effet sur le flan du Vésuve...
    Nietzsche recommandait de "Construire sa maison sur le flan des volcans".

    Très parlant, non ?

  • Par Paul Villach (---.---.---.109) 11 août 2008 11:23
    Paul Villach

    Je trouve ce film comme vous sublime.
    Il fait partie de ma collection personnelle que je vois et revois. Et quand on aime on ne compte pas.

    Je retiens tout de même de ce film une autre parabole. La société militarisée rend aveugle ! Il ne faut pas oublier que Fausto l’est devenu en jouant stupidement avec une grenade (elle non plus n’était pas à blanc !). Il se croit de la race des seigneurs.

    Et il ne faut pas moins de ce voyage de Genova à Napoli en passant par Rome pour découvrir et confier à sa compagne, échoué après le suicide raté sur une paillasse dans un cabanon sur les pentes du Vésuve : "Je ne suis pas un lion !"
    Extraordinaire désintoxication d’un être tombé dans la cuve d’un militarisme stupide et qui se découvre un simple mortel vulnérable.

    Reste un second film que j’aurais attendu de Risi : la jeune femme tombée, dès son adolescence, amoureuse de ce faux héros à cheval pourra-t-elle rester longtemps aux côtés de cet homme, malgré sa prise de conscience tardive ?
    Et puis ... la mélodie qui accompagne ce voyage est ravissante. Paul Villach

  • Par Vincent Delaury (---.---.---.43) 11 août 2008 11:28
    Vincent Delaury

    Paul Villach : " La société militarisée rend aveugle ! Il ne faut pas oublier que Fausto l’est devenu en jouant stupidement avec une grenade (elle non plus n’était pas à blanc !). Il se croit de la race des seigneurs. Et il ne faut pas moins de ce voyage de Genova à Napoli en passant par Rome pour découvrir et confier à sa compagne, échoué après le suicide raté sur une paillasse dans un cabanon sur les pentes du Vésuve : "Je ne suis pas un lion !"
    Extraordinaire désintoxication d’un être tombé dans la cuve d’un militarisme stupide et qui se découvre un simple mortel vulnérable.

    Bien vu !

  • Par abelard (---.---.---.171) 11 août 2008 15:11

    Merci pour cet article qui a le mérite d’attirer l’attention sur la comédie "à l’italienne".

    Néanmoins il me semble que vous ne rendez pas vraiment justice à "Parfum de femme", chef d’oeuvre de Dino Risi, cinéaste pourtant peu avare de films splendides.

    Votre article et le commentaire associé présentent des pistes de lecture intéressante, mais à mon sens vous passez à côté du principal.

    Dans "Parfum de femme", le personnage de Fausto est un représentant anachronique d’une figure typiquement italienne : le condottiere.

    En ce sens, nous ne sommes absolument pas chez Hegel mais bel et bien chez Nietzche. Le condottiere est cet homme absolument libre (un "surhomme" au sens de Nietzche) qui au moyen âge entretien sa liberté aux prix de ses combats, un mercenaire grandiose qui a les moyens d’imposer par la force sa dignité magnifique.
    Mais qu’en est il de ce condottiere à l’heure de la modernité occidentale ?
    C’est ce que se propose d’étudier Risi.

    Au début du film, nous avons en effet un Fausto qui a vendu son âme au diable, c’est à dire à l’armée. Il s’y est aveuglé, car l’homme de liberté qu’il se prétend être n’a rien à voir avec l’institution militaire qui ne chérit rien tant que la soumission et l’obéissance aux ordres imbéciles de ganaches décérébrés.
    Cet aveuglement, Fausto décide de le payer en se suicidant, seule solution noble au fourvoiement de sa vie. C’est l’objectif qu’il poursuit jusqu’au retournement final.
    Le seul obstacle qui s’oppose à la réalisation de son plan est la vie elle même, la société, les autres en général, représenté dans le film par les femmes et l’amour d’Agostina Belli.
    Ne nous y trompons pas. Les femmes de "Parfum de femme" ne sont pas des femmes réelles, elles ne sont jamais traitées comme telles. Ce sont des symboles de tout ce qui vit, aime, danse autour de Fausto...

    La fin du film apparait alors pour ce qu’elle est : un message politique. Fausto renonce à sa liberté individuelle impeccable pour découvrir la solidarité, c’est à dire qu’il reconnait avoir besoin des autres. Il finit par comprendre que la vie est négociation et compromis, que l’exaltation de la liberté pure ne mène qu’à la solitude et à la mort. La fin de "Parfum de femme" n’est pas un reniement mais l’accès à l’âge adulte.

    Ce thème de la solidarité nécessaire est très souvent représenté dans la comédie à l’italienne au même titre que son corollaire : la fidélité à soi même malgré les pièges de l’existence, la dignité d’être humain...

    Sur ce dernier sujet je vous implore d’aller voir (projeté dans le même cycle) "Une vie difficile" du même Dino Risi : un autre chef d’oeuvre impérissable.

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