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Parler, c’est comme mourir ...

Fable dominicale

Le sauvage blanc

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Il s'appelait Narcisse, était né à Saint-Gilles-Croix-de-Vie et, comme il était le cadet, il n'avait que peu de chance de rester au pays. Son père, modeste sabotier, ne pouvait transmettre son métier qu'à son aîné. Narcisse étant de trop en ces temps difficiles d'avant la Révolution, il ne lui restait que le métier de la mer pour trouver une modeste place au soleil.

Narcisse n'avait pas quinze ans quand il embarqua à bord du Saint-Paul, un bâtiment qui allait faire commerce vers les lointaines terres australes. Il commença simple mousse et franchit les échelons avant de devenir un barreur d'exception et un marin aussi solide que bon camarade. Trois années plus tard, il ne connaissait plus que la rumeur de la mer et parfois les aventures sordides des tavernes à marins pour de trop brèves escales.

JPEGQue gardait-il en mémoire de son enfance vendéenne ? Sa vie serait la haute mer et la promiscuité du navire. C'est du moins ce qu'il croyait quand, en ce jour, le Saint-Paul avait tenté escale délicate sur une petite île pour y quérir de l'eau. Les malades à bord avaient grand besoin de boire une eau plus pure que celle qui croupissait dans les barriques.

Narcisse accosta à bord d'une chaloupe avec quelques camarades et le second-maître qui dirigeait les opérations. A terre, prétextant la recherche d'une source pour aller plus avant dans l'exploration tout en se dégourdissant les jambes, il alla trop loin, insouciant du temps qui passait …

Quand il revint sur la plage, plus de chaloupe ! Ses camarades avait rejoint bien vite le Saint-Paul ; la baie étant peu profonde, la marée risquait de faire échouer le navire. Narcisse s'en voulut d'être allé seul à l'aventure sans toutefois s'inquiéter outre mesure. Le capitaine n'abandonnerait pas un homme et demain au plus tard, il renverrait une chaloupe à sa recherche.

Dix-huit ans, Narcisse attendit dix-huit longues années. ! La durée même de sa vie d'avant. Sa vie qu'il avait laissée du côté de Saint-Gilles et dont il avait voulu tout oublier. Il avait trouvé une autre famille, des compagnons qui allaient nus sous le soleil et partageaient une vie si différente. Après la surprise puis l'effroi de leur rencontre, il s'acclimata, apprit une langue étrange aux sonorités bizarres et fonda sans doute une famille, même si cette notion semblait étrangère à son nouveau peuple.

Narcisse n'était plus. Il était désormais Ango, le sauvage blanc, celui qui avait cette étrange particularité de rougir sous le soleil. Il oublia sa langue, se fondit dans les coutumes de ceux qui lui avaient offert leur hospitalité. Il était des leurs sans distinction aucune, portant les mêmes tatouages, les mêmes parures et la même nudité impudique.

C'est sur cette même plage que dix-huit années plus tard, Ango s'approcha d'une chaloupe anglaise venue faire en cette île paradisiaque une petite halte. Pourquoi fit-il cette démarche ? Pourquoi monta-t-il de lui-même dans la frêle embarcation ? Personne ne pourra jamais expliquer cet étrange comportement. C'était un jeune breton qui avait fait le chemin inverse, c'est un sauvage blanc qui s'éloignait de son nouveau destin.

Les Anglais ne surent que faire de ce passager, incapable de comprendre leur langue ni même de se conduire de manière conventionnelle. Il fut bien vite abandonné à Sydney où il déconcerta tout le monde. Comment traiter celui qui, bien que blanc, se comportait comme un homme primitif, un étrange aborigène venu d'ailleurs ?

 

Hasard ou destinée, un Français, égaré en ces terres lointaines, croisa la route du gouverneur qui lui présenta Narcisse. Enfin notre intraitable réagit à quelques mots de français ; cela suffit à le rendre à un compatriote ou bien supposé tel. L'homme avait quelques prétentions scientifiques et se voua à déchiffrer cette énigme qu'était devenu ce sauvage blanc. C'est de lui que nous savons le peu que je vous livre de cette histoire.

Narcisse et son ange gardien rentrèrent en France. Petit à petit le garçon retrouva sa langue maternelle au contact de sa famille qui ne lui fit cependant pas un accueil enthousiaste ; en effet, quelques aspects de son comportement n'étaient pas ceux d'un bon chrétien de souche. Sa réputation lui valut pourtant d'être reçu par l'impératrice en personne ; c'est devant cette belle et noble dame qu'il dévoila, bien malgré lui sans doute, une partie de son mystère. Subjugué par la solennité de la réception, il avoua qu'il avait eu deux enfants qu'il avait laissés sur son île lointaine.

Ce fut son seul aveu. Se tenant davantage sur ses gardes, il scella à jamais l'énigme de ses dix-huit années passées à vivre comme ceux que les gens d'ici prétendent sauvages. À son bienfaiteur qui pestait de n'en savoir pas plus, lui qui voulait laisser au monde un récit brillant sur les mœurs des sauvages aborigènes, il confia une seule fois cette incroyable recette de survie : « Parler, c'est comme mourir ! »

Lui qui était mort une première fois à sa vie d'avant, lui qui avait perdu l'usage de sa langue maternelle à dix -huit ans, lui qui avait découvert une nouvelle existence, une autre langue, une autre conception du monde et des liens sociaux, il ne voulait rien dévoiler de cette parenthèse incroyable. Parler, c'était faire mourir ceux qu'ils avaient laissés sur ce coin de terre à l'autre bout du monde. Parler c'était les perdre une seconde fois, lui qui avait déjà perdu ses parents il y a si longtemps sans jamais vraiment les avoir retrouvés .

La seule chose qu'il n'avait pas oubliée, c'était la manœuvre sur le navire. Il avait eu l'occasion, lors de son voyage de retour vers l'Europe de suppléer les marins durant une terrible tempête. Il avait tenu la barre dans une mer démontée et sans doute sauvé la vie de l'équipage tout en gardant un silence impressionnant.

Dans son esprit s'abîmaient ses souvenirs iliens. Il ne semblait n'avoir plus aucune mémoire. Il affirmait mystérieusement « Parler c'est comme mourir ». Personne n'aurait à savoir jamais la vie du sauvage blanc ; personne ne sut ce qu'il advient de lui après avoir proféré cela. Narcisse disparut de la circulation, envolé sans laissé de trace. Sans doute reprit-il la mer, ce lieu idéal pour celui qui veut se perdre à lui-même.

Il peut paraître étrange que ce soit un bonimenteur qui vous le fasse revivre. C'est pour chasser de nos esprits sa sombre maxime. Cette pensée est bien contraire à la réalité des souvenirs. Parler, c'est faire revivre longtemps ! Narcisse méritait de reprendre le cours d'une vie ordinaire. Laissons-le embarquer sur le Saint-Paul et racontons longtemps encore l'histoire de ce matelot ordinaire, de ce marin au long cours.

Primitivement sien.

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Je voulais faire d’un livre, « Ce qu’il advint du sauvage blanc » de François Garde aux éditions Folio, une histoire à ma façon. J'espère qu'au moins, je vous donnerai l'envie de sa lecture et que je n'ai trahi ni le récit ni l'auteur.

 


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13 réactions à cet article    


  • claude-michel claude-michel 10 février 2014 10:40

    En naissant...notre premier cri annonce notre mort... ?


    • C'est Nabum C’est Nabum 10 février 2014 11:40

      Claude-Michel


      Et entre les deux, nous apprenons à parler afin de célébrer la mort des autres ! 

    • claude-michel claude-michel 10 février 2014 12:47

      Par C’est Nabum...entre les deux c’est du bavardage souvent inutile il me semble vu l’état de notre planète...Beaucoups de mots pour inventes nos MAUX.. ?


    • alberto alberto 10 février 2014 11:52

      Salut Nabum :

      Vrai : tu donnes l’envie de le lire ce roman !

      Une bio romancée ? Voir ça.

      Quant à savoir si parler c’est mourir ou faire (re) vivre : c’est une histoire vielle comme Esope ...


      • C'est Nabum C’est Nabum 10 février 2014 12:20

        alberto


        Je ne suis qu’un passeur de mots alors je ne peux me taire ! 

        Tant pis pour Esope

      • Loatse Loatse 10 février 2014 13:50

        Bonjour C’est Nabum

        Comment oublier les petites maisons chaulées aux volets bleu (la couleur de la vierge), la forte odeur d’iode que le vent emporte jusque dans les terres, le rugissement de la tempête au trou du diable, les anchois fraichement pêchés vendus au retour des navires de pêche sur le port.. ?
        Mais il y a aussi l’appel du large qui s’empare de vous en cheminant sur les falaises longant la mer entre Croix de Vie et Sion lorsque le vent (mais était ce un tour de mon imagination) apporte des senteurs d’un ailleur lointain.. 

        Comment ne pas succomber à l’invitation au voyage puis une fois loin n’avoir que l’envie de revenir ?

        La lecture de ce roman s’impose donc.. Ne serait ce que pour assouvir ma curiosité... et aussi pour m’assurer que je n’ai pas rêvé..

        qui plus est, vous savez fort bien la provoquer ;)


        • C'est Nabum C’est Nabum 10 février 2014 16:27

           Loatse


          C’est la seule ambition que je revendique pour ce billet : donner envie de lire l’histoire

        • Vipère Vipère 10 février 2014 13:56

          Bonjour Nabum

          Ce n’est pas pour prendre le contre pied de l’adage du sauvage blanc, mais pour moi, parler c’est vivre !

           La symbolique du langage par l’émission de sons qui traduit la pensée est tout simplement prodigieuse ...
          Les mots ont un pouvoir absolu, selon qu’ils sont chargés de pensées positives ou négatives, d’une portée inimaginable. (pas le temps de développer, j’y reviendrai)


          • Vipère Vipère 10 février 2014 14:02

            Un exemple de ce pouvoir, voir ci dessous  :

            http://www.youtube.com/watch?v=fpfXqoKO5UQ


          • Henri Diacono 10 février 2014 14:19

             Parler c’est aussi semer tout en reniflant, le long du chemin, l’endroit où il vaut mieux se taire. Ou faire le mort. 


          • C'est Nabum C’est Nabum 10 février 2014 16:29

            Vipère


            Un conteur ne peut pas prétendre autre chose

            Mais parfois, la résilience passe aussi par le silence, l’enfouissement d’un passé qu’il faut oublier. C’est le sens de cet aphorisme étrange

          • Joaquim Defghi 11 février 2014 09:39

            La parole est divine dans la Bible, elle donne la vie. « Parler c’est mourir », peut-être parce que la parole française rappelle cette mort qu’il vécut lorsqu’il fut abandonné sur cette plage. La parole s’était alors transformée de source de vie en source de frustration. 

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