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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Patrice Gilly, Zap l’écran vive la vie !

Patrice Gilly, Zap l’écran vive la vie !

patrice-gilly-zap-l-ecran-vive-la-vie.1231324778.jpgCe petit livre d’un journaliste très documenté vient à point aux familles, inquiètes et désorientées par la prolifération des écrans entre les mains de leurs enfants. Mobile (téléphone), portable (ordinateur), Xbox et autres jeux vidéo, internet, TV numérique gratuite ou payante, DVD échangés ou copiés, envahissent l’existence d’images omniprésentes et incontrôlées. On se voit moins, on « communique » ; on se parle moins, on « échange » ; on se réunit moins, on « pianote ». Le message du livre est contenu dans le titre : les écrans peuvent être la meilleure ou la pire des choses, tout comme la langue d’Esope. A chacun de prendre en main cet outil neuf pour le faire servir la vie, la relation humaine. Ce qui implique :

  • * le devoir d’éduquer ses enfants – et de ne pas démissionner devant la technique ;
  • * de réfléchir sur les limites – négociées, pas autoritairement imposées ;
  • * de discuter des contenus ensemble – sans laisser courir en se disant que le danger n’existe pas.

En bref, jamais le virtuel ne remplace le réel, si l’on veut des enfants épanouis. Cela demande aux parents un effort : celui d’être adulte. « Les câlins d’abord, les pixels plus tard » p.11. Pas simple pour beaucoup…tant les médias de masse tendent à infantiliser la relation humaine !

Paris, boulevard Saint-Michel, 2007 :

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L’ouvrage est pratique et vise à faire le tour de la question en présentant les divers points de vue recueillis auprès de spécialistes des images, des médias et de l’éducation. Il n’est pas militant, évitant avec habileté la position facile – conservatrice – de ronchonner face à toute nouveauté, et au réflexe d’interdire parce ce qu’on ne comprend pas. Il prône la parole, la discussion ouverte, l’accompagnement bienveillant. Le premier chapitre plante le décor de cet univers d’images ; le second passe en revue la multiplicité des écrans et des usages ; le troisième décortique leurs actions, en général mercantiles ; le quatrième et dernier trace des pistes raisonnables pour apprivoiser les techniques.

Il va sans dire que ce sont les premiers et derniers chapitres qui apparaissent les plus intéressants, tentant un ‘essai’ de réflexion sur la nouveauté radicale. L’idée est que l’image est insidieuse car représentation du réel : elle fait « vrai » d’elle-même, saisissant aux tripes ou suscitant l’émotion. Mais l’humanité ne s’est civilisée que par la parole ; seuls les mots articulent une distance critique face au donné de la réalité. Ces nouveaux outils fondés presque exclusivement sur les images brutes doivent donc être « parlés » pour être apprivoisés. Le rôle des parents est primordial dans l’éducation des enfants, bien plus que celui de l’école ou des associations, utiles en complément. Les parents doivent « en » parler pour décrypter, relativiser, rendre autonome le regard et critique la pensée. Les écrans de communications facilitent, notamment aux solitaires et aux timides, la relation humaine, ce besoin fondamental d’être reconnu et aimé. Le texto, la vidéo, le courriel, le chat, le blog, sont des prolongements de soi, des tests de son image sur les autres, en même temps qu’une socialisation de bande. Tout cela est bon, s’il est pratiqué par des enfants et des adolescents par ailleurs actifs, sportifs, curieux du monde. La technique permet d’amener à s’intéresser aux autres et à certains sujets en dehors de la sphère étroite de son milieu.

Encore faut-il éviter les pièges mercantiles, l’espionnage des données, les incitations sexuelles et l’exposition à la violence ou au dégradant. Les pairs comptent plus que les pères dans les repères technologiques, car les parents démissionnent trop volontiers de leur rôle. Par incompétence parfois, par mauvaise image d’eux-mêmes souvent. Ils doivent dire les limites, mais en termes de partage et de plaisir, pas de permis et d’interdit : seule la négociation raisonnable fait grandir. La relation virtuelle sur le net va remplacer la relation que les jeunes sont incapables d’avoir, surtout si leurs parents restent passifs devant les écrans ! Ils développeront alors, laissés à eux-même, une manière de penser infantile (Philippe Mérieu) : tout voir, tout de suite, tout savoir, en totale transparence, sans aucune distance critique, aucune réflexion. Autrement dit la bêtise de la badauderie plutôt que la responsabilité citoyenne… Le jeu (même vidéo) est structurant parce qu’il prévoit des règles précises et exige une hiérarchie des priorités. La recherche sur le net apprend à réfléchir parce que les informations y sont données brutes, toutes sur le même plan. Mais c’est à l’école d’éduquer aux images, à leur décorticage, aux messages sous-jacents, aux intentions plus ou moins honnêtes qu’elles véhiculent. Aux parents de prévoir des anti-virus, anti-spams, éradiqueurs de cookies, filtres de sites inadapté aux âges, et de mettre en garde les mineurs sur les informations qu’ils donnent sur la toile.

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Certes, les habitudes acquises et le ronron quotidien en pays développés rendent moins faciles les adaptations mentales nécessaires. Les adultes ne se sont pas plutôt habitués à la télé et au téléphone (les deux encore rares dans les années 1960) qu’ils se trouvent submergés par le net et le mobile. Ils n’ont pas fini de défricher le manuel en 200 pages, traduit du coréen en anglais avant d’être mis en français par un traducteur automatique, que les petits de 5 ans ont déjà trifouillé les boutons et mis en marche le nouvel engin. Les profs, nés devant une estrade, pour un cours magistral - et silence dans les rangs ! - se voient bousculés par les textos en classes, les informations Wikipedia et les corrigés en ligne, tout ce qui remet radicalement en cause leurs habitudes et leur pouvoir. Ils doivent se tourner vers la méthode plus que vers le contenu, apprendre à chercher et à hiérarchiser l’information plus qu’à ingurgiter faits et dates du par-cœur. Or les jeunes sont avides d’apprendre, mais fascinés par la nouveauté technique. Ils demandent qu’on les guide pour acquérir l’esprit critique et se débrouiller dans la jungle virtuelle. C’est à cela qu’il faut répondre, et ce petit livre écrit vivant y aide bien.

Parler de ce qui intéresse, négocier les limites, encourager à être spectateur actif, explorateur autonome, acteur de la communauté web. Associations et écoles y concourent, les méthodes existent : visionner et débattre d’un film, d’une vidéo ; faire des collégiens des jurés de cinéma ; réaliser son propre montage (donc construire un message à l’aide d’un langage des images) ; désamorcer par le décryptage et le dialogue la violence médiatique ; ne pas hésiter à exprimer son ressenti d’adulte, les ados adorent ça si on l’expose de façon authentique, sans tenter d’en faire « la » vérité morale absolue. Toujours la parole, car seule elle nous fait humains. Ne zappez pas ce livre, vous qui cherchez à savoir pour bien faire.

Patrice Gilly, Zap l’écran, vive la vie ! édition Couleur livres, Charleroi, 2008, 117 pages, 11.40 €


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2 réactions à cet article    


  • Patapom Patapom 10 janvier 2009 22:52

    Intéressante critique, sans doute un bouquin à lire donc, pour rassurer.
    Cependant le passage "Les profs (..) se voient bousculés par les textos en classes" me chiffonne quelque peu.
    On ne peut pas tout tolérer sous prétexte que "la technologie existe et qu’il ne faut pas se voiler la face".

    Je ne comprends pas que l’éducation nationale ne rende pas les téléphones interdits en classe !? C’est totalement aberrant et n’encourage pas du tout les jeunes au respect de leurs professeurs. C’est déjà suffisamment difficile d’obtenir leur attention alors si en + on leur donne de nouveaux moyens pour se déconcentrer du cours...


    • Argoul Argoul 11 janvier 2009 12:49

      Tout à fait d’accord avec vous, Patapom, c’était pour souligner l’inertie des habitudes (interdit d’interdire, sponanéité valorisée, etc. - tous ces poncifs...) alors qu’il faut PENSER les nouvelles technologies dans l’éducation au lieu de "laisser-faire" (comme en économie), puisque justement c’est "nouveau".

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