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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Personne n’est jamais prêt pour « Paranoid Park »...

Personne n’est jamais prêt pour « Paranoid Park »...

J’ai vu le dernier Gus Van Sant, le « maître de Portland » qui, comme vous le savez certainement, a obtenu en mai dernier le prix du 60e anniversaire du Festival de Cannes. Paranoid Park, tiré du roman de Blake Nelson, nous présente une intrigue simplifiée : un ado, après avoir été entraîné par un zonard SDF en blouson noir dans une expédition nocturne le déportant sur des voies de trains de marchandises, donne un coup de skateboard à un agent de sécurité qui tente de les faire descendre d’un train en marche et c’est l’accident mortel : le vigile est littéralement coupé en deux par un autre train qui passe à toute berzingue. L’ado ne dit rien. Malgré ce trauma qu’est l’image « gore » de ce vigile atrocement mutilé repassant en boucle dans sa tête, il décide de ne rien dire et, sur les conseils de sa camarade de lycée, Macy, d’écrire noir sur blanc l’expérience qu’il a vécue pour mieux s’en délester : solution miracle ? Pas sûr...

Après sa « trilogie de la mort » (Gerry, Elephant et Last Days), on s’attendait forcément à un nouvel objet hautement zarbi de la part de Gus Van Sant (GVS), à un film-concept formaliste qui lorgne de plus en plus vers l’abstraction radicale, glaciale et dénuée de vie façon Stanley Kubrick - on se rappelle encore des longs couloirs confinés d’Elephant qui évoquaient les lignes abstraites, tracées au cordeau à la Mondrian, du cinéaste culte de Shining et de Full Metal Jacket. Paranoid Park, c’est un peu ça encore car GVS est un vrai « cinéaste artiste », un plasticien qui travaille magnifiquement ses images au point que chaque photogramme pourrait finir exposé, par exemple, sur une cimaise immaculée du MOMA de New York (soulignons que l’image est signée Chris Doyle, le chef opérateur de Wong Kar-Wai), mais, à part ça, voilà dans son ensemble un film-puzzle plus souple, plus aérien et plus doux que ses trois précédents, et ça, c’est tant mieux, GVS évolue : on quitte la distanciation qui faisait notamment la caractéristique des films précédents - son personnage principal, Alex, 16 ans, sorti tout droit de MySpace, look GAP, jean trop grand et moue boudeuse, nous est (enfin !) sympathique parce que touchant, humain (trop humain). Paranoid Park aurait pu s’appeler aussi Polaroid Park tant il saisit magnifiquement l’instantané (de la vie).

Pour autant, bien que son film « glissant » à souhait s’inscrive dans une sorte de mécanique des fluides et de mouvement perpétuel (mèches des ados dans le vent, voitures sur le pont de Portland qui circulent en accéléré, ombres de nuages au galop, caméras vidéo et Super 8 sur skates et autres coussins d’air, ralentis, répétitions de plans, constructions en flash-backs qui viennent contrarier le défilement traditionnel du récit...), on a plutôt l’impression qu’à travers cette nouvelle mythologie (autour) de l’adolescence (coupable, ici, du genre « un Crime et Châtiment dans le milieu du skateboard » dixit GVS himself), celui-ci tend tout de même quelque peu vers le surplace en lorgnant une nouvelle fois - après les jeunes tueurs décérébrés d’Elephant et la rock star déchue et suicidaire de Last Days - vers l’innocence perdue. Il s’agit de l’adolescence égarée dans un océan de solitude, incomprise des adultes, se créant une bulle (ici le Paranoid Park) pour survivre face à la difficulté d’exister et ainsi, peut-être, mieux se retrouver. Bien sûr, ça marche parce que GVS n’a pas son pareil pour saisir au vol les gestes, les sensations, les joies, les affres et autres crispations de cet âge ingrat, que d’aucuns aiment souvent présenter comme la période la plus heureuse de la vie parce qu’elle représente la jeunesse rieuse et triomphante au seuil de l’âge de tous les possibles, mais cet âge peut être également la période la plus pathétique et la plus difficile de la vie humaine. « Une chose est incontestable : l’adolescence m’inspire. Cette période de bouillonnement, de fragilité et d’indécision offre un matériau de fiction quasi infini .  » (GVS, in Première n°368, octobre 2007, page 45.)

Pour survivre dans ce décor plutôt banal, « sans qualités » qu’est Portland, les jeunes se créent un autre monde, un nouveau monde, un terrain de je(u) construit illégalement sous l’autoroute : leur propre monde sous la forme d’un parc d’attractions qu’est ce spot Pop de skate mal famé, sorte de Paranoid Crack, où se retrouvent des oiseaux de nuit, des écorchés de la vie, des junkies, des Wassup Rockers* à la Larry Clark et des voltigeurs casse-cous qui aiment surfer sur les nouvelles vagues bétonnées de ce paradis artificiel, loin du grand corps social majoritaire refusant leur intégration, tels qu’ils sont, dans la société. « J’étais moi-même un skateboarder quand j’étais jeune. Cette activité a transcendé toutes les décennies. C’est une culture qui a pour moi une signification. C’est une partie de ma vie, comme la musique, qui a traversé les années. (...) Vous faites du skate sur du ciment. Vous êtes un outsider, vous n’êtes autorisé nulle part. » (GVS, in Rue89, La méthode Gus Van Sant par Laurent Mauriac, 25 oct. 2007.)

Il s’agit bien d’un film-trip, mélancolique, contemplatif, à la construction explosée, lorgnant du côté du docu-fiction. D’ailleurs, le film évite tout jugement final (sur)plombant, il finit par une espèce de flottement, de bulle d’air et c’est le meilleur du film : tel un post-scriptum, on voit des images en Super 8 de jeunes s’éclatant sur leur planche à roulettes, en boucle, en pleine voltige. Touche finale d’un film en suspens, loin de tout sentimentalisme parce qu’il sait s’arrêter au seuil de l’adolescence taciturne. Le film ne sur-plombe pas son héros, il respecte l’âge moral de son ado de 16 ans à l’allure fragile, pris dans les mailles d’un crime trop grand pour lui. On suit alors son désarroi, sa peur au ventre, sa culpabilité et sa solitude de plus en plus pesante, le plongeant inexorablement dans les limbes de l’incommunicabilité propre notamment à cet âge, dans l’entre-deux de l’intime et du collectif, de l’enfance qui s’accroche et de la responsabilité de l’âge adulte. Un ado en déroute, écartelé entre retranchement du monde et émancipation de soi : c’est cette tempête sous un crâne que nous montre GVS mais sans surenchère, sans pathos, sans démonstration. La bande son, véritable paysage sonore fait notamment de cris d’oiseaux stridents (cf. la scène puissamment poétique de la douche, entre l’expiation et le châtiment du gosse semblant peu à peu se noyer sous l’eau), de compositions-comptines de Nino Rota au tempo chaloupé, de ballades folks, d’électro et de musique classique, est extra-ordinaire. L’atmosphère est ouatée et on assiste à des échappements libres, à des temps suspendus, à des chorégraphies de corps suspendus en plein vol et à des p(l)ages de solitude aérienne où l’on fait corps avec les skateurs, grâce à de longues scènes de skate quasi méditatives. GVS nous montre bien ce Paranoid Park comme un monde en soi, une communauté, un lieu clos à l’abri de la société (triste) des adultes, faite de menaces et de duplicités. C’est un endroit mythique. Jared, un pote skateur, dit à notre Alex : « Personne n’est jamais prêt pour Paranoid Park », ça crée du désir du fait de l’interdit de la chose. Cet endroit réputé dangereux, de par son odeur de soufre, devient presque érotique car il fait office de lieu secret et sacré, de cercle infernal dans lequel on revient sans cesse - sauf notre Alex, héros outside(r) devenu outlaw qui, pour racheter sa faute (un inspecteur de police cartoonesque est à ses trousses), devra certainement renoncer à ce lieu-sanctuaire qu’est... Paranoid Park. Décidément, entre le bien et le mal, le skate(-travelling), pour paraphraser un certain Godard, est encore une affaire de morale. Tant mieux.

* Film éponyme (2006) auquel on pense parce qu’il s’agissait de suivre également une bande de skateurs, même si ce Larry Clark s’intéresse effectivement à un monde en marge comme le GVS, mais aussi et surtout à l’Amérique des ghettos, des communautés et des signes identitaires - curieux croisement entre un ghetto de jeunes latino-américains de South Central à Los Angeles et le fameux « nine stairs » de Beverly Hills.

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2 réactions à cet article    


  • Juliette Goffart 6 novembre 2007 09:03

    Un très bel article. Je suis tout à fait d’accord avec vous, Gus Van Sant passe à autre chose dans Paranoid Park. Comme vous le dites si bien, il a l’art de capter l’instant ! Ceci dit, je ne pense pas qu’il y ait vraiment de « surplace », pas plus que dans Last Days, en tout cas ! Je partage plutôt le point de vue de Cyril Neyrat des Cahiers du cinéma : le sacré ne concerne plus une transcendance, il est devenu immanent... GVS saisit un des moments les plus beaux de l’adolescence : le moment de l’échappée hors du monde parental , hors du monde scolaire, le premier instant de l’’indépendance, mais aussi de la prise de risques. Cet « hors-monde », c’est bien sûr le Paranoid Park, mais cela, vous l’avez déjà très bien expliqué !

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