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Philippe le Bienheureux

Dépêche AP n° MIL105-1123061527 du 23.11.2006 22:45 : « Philippe Noiret est mort à l’âge de soixante-seize ans des suites d’une longue maladie. [...] ». Et chacun y est au plus vite allé de son petit couplet, à commencer par Chichi, talonné par Villepin. L’enveloppe corporelle du grand homme pas encore froide, en véritables hyènes les spin doctors de nos politiques font consciencieusement leur boulot. Mais dans le lot de tous ces courageux apologues aux ambitions électives, y en aura-t-il au moins un ou une qui, bravant le politiquement correct du moment, saura ne pas craindre les lobbies des ligues néohygiénistes, pour saluer l’aficionado de puros que fut Philippe le Bienheureux ?

Entre le 1/10/1930 et le 23/11/2006, Philippe Noiret, monté sur les planches en 1953 par la voie du Cours Roger Blinil et du Centre dramatique de l’Ouest, a donné au public plus d’un frisson d’humanité. Personnage attachant, dans la vie comme au spectacle, il nous laisse de grandes leçons de savoir-vivre. Le savoir-vivre commençant, comme beaucoup de messieurs Propre veulent à dessein l’ignorer pour pacifier leurs inconscients gravement perturbés, par le savoir aimer, et bien sûr aussi... le savoir s’aimer !

En mai 2001, faisant la couv’ de Club cigare (n°14), il a occupé cette place de choix seulement quatre ans plus tard dans L’amateur de cigare (n°45) ce qui lui fit dire au journaliste venu l’interviewer : « Cela fait dix ans que je vous attendais. » Remarque à prendre plus sous l’angle du trait d’humour que de la susceptibilité froissée, car malgré son prix d’interprétation à Venise (1962 pour Thérèse Desqueyroux), ses deux césars du meilleur acteur (1976 pour Le vieux fusil et 1990 pour La vie et rien d’autre), ses plus de vingt rôles au théâtre et ses plus de cent dix films, Philippe Noiret n’a jamais eu la grosse tête.

Surnommé pour la circonstance « L’homme aux 40 000 cigares » en regard de sa consommation quotidienne, il est resté loin derrière Sir Winston Leonard Spencer Churchill (1), mais la course à l’échalote ne faisant pas partie de son mode de vie, il n’a jamais mis son bon plaisir en concurrence avec qui ni quoi que ce soit ! Refusant de se prendre au sérieux, Philippe Noiret fumait en dilettante environ deux cigares par jour, toujours après les repas, et toujours des habanos. Sélectionnées avec soins dans « les bonnes maisons », ses vitoles étaient souvent des doble coronas (Double Corona de Punch ou Lusitanias de Partagas) mais il appréciait également le robusto qu’il qualifiait de « module intelligent ». Client régulier de Davidoff (2) à Genève durant sa jeunesse, il l’a abandonné lors du passage de la marque en République dominicaine (1989), pour aller faire ses courses à la maison Gérard Père & Fils (3) et à Paris chez Lemaire, la Boutique 22 et la Civette George V.

N’ayant jamais été adepte de la pipe ni de la cigarette, son intérêt pour le cigare lui est venu de l’exemple du père qui en dégustait de temps à autre. Quand il était au TNP, travaillant sous la direction de Jean Vilar, il voyait ses collègues de l’époque allumer des cigarettes à tout bout de champ, et ça ne l’inspirait pas du tout. C’est André Schlesser, comédien et propriétaire de l’Ecluse, qui le fascinait avec ses cigares en patte d’éléphant, des Voltigeurs que son père fumait également. Le premier cigare hecho a mano de Philippe Noiret est, selon ses souvenirs, un corona de Montecristo. Puis il est passé aux Châteaux de Davidoff, allant chercher son plaisir dans les plus gros modules car il comparait un barreau de chaise à un vin conditionné en magnum, affirmant à juste titre : « C’est là qu’il donne toute sa plénitude. »

Avec le recul d’un demi-siècle d’amateurisme cigarier, il fut le témoin de la longue évolution du jugement porté sur les fumeurs de cigares. Considéré comme un original, voire comme un type inquiétant à ses débuts, l’amateur de cigare fait figure d’esthète au moment où M. Noiret descend de scène. Ceci, bien sûr, en excluant les phénomènes de mode, toujours très éphémères car par nature versatiles. Quand il entra dans l’univers du cigare, les habanos occupaient le haut du pavé. Il y avait aussi les Flor de la Isabela, des philippins en patte d’éléphant dont la marque a été récemment relancée. Philippe Noiret aimait également les Toscani, mais uniquement dans leurs pays d’origine et... lors des tournages en plein air !

Orienté exclusivement habanos, il a essayé toutes les marques et connu toutes les bizarreries, par exemple les El Rey del Mundo capés claro-claro presque verts. Il s’est montré particulièrement critique vis-à-vis de Cohiba (4) dont il jugeait les cigares « trop chers pour ce que c’est ». Et pourtant, il n’était pas dans la vie du genre à regarder à la dépense. D’ailleurs, quand il arrivait en fin de contrat et que ses réserves en banque atteignaient la cote d’alerte, il organisait avec Monique Chaumette, son épouse, et Jean Rochefort, son ami de toujours, un dîner caviar pour « appâter la chance » affirmant en grand seigneur : « C’est déjà emmerdant d’être pauvre, alors s’il faut en plus se priver ! ». Et côté chance, il est allé à la pêche au gros ! Mais sans son incroyable talent, la chance seule n’aurait évidemment pas suffi.

Philippe Noiret ne s’est jamais considéré comme une star et ce n’était pas le but de sa vie. Affirmant qu’il faisait ce métier pour jouer la comédie et gagner sa vie, il s’est du coup immunisé contre l’égocentrisme cinématogène. Son amour du travail bien fait l’a conduit à apprécier tant les réalisations artistiques que les productions artisanales. Selon lui, un havane était un objet trop bien fait pour qu’on le maltraite. Professionnel accompli, il assumait également tous les rôles joués dans ses films, y compris ceux comme Les masseuses (1962) tournés pour des raisons purement alimentaires. Il faut dire à sa décharge qu’à l’époque il devait donner la réplique à Pierre Fresnay au Théâtre de la Michodière sur un texte de Paul Valéry et au dernier moment, Fresnay l’a désavoué ! Il fallait alors trouver de quoi faire bouillir la marmite...

Pour revenir au cigare, Philippe Noiret était plutôt un fumeur solitaire, préférant les comités restreints aux réunions de clubs. Il ne fumait pas le matin, sauf exceptionnellement à la suite d’un petit déjeuner à l’anglaise au Kenya où il dégusta un cigare en regardant les éléphants. Mais traditionnellement il fumait surtout après le dîner, s’accordant ainsi de longs moments de rêverie. Il a également connu une période d’abstinence de plusieurs années. Saturé, il s’était donné le temps de prendre du recul et voulait se distancer de ce qui était selon lui devenu une manie. « J’avais fait du cigare ce que d’autres font de la cigarette, je l’allumais, je l’éteignais, je le rallumais, plus pour me tenir compagnie que par plaisir. C’était devenu une manie et je n’aime pas être esclave des manies. ». Il s’y était remis avec délectation et demeurant soucieux de ne pas laisser le plaisir se transformer en habitude. Cependant, il ne se déplaçait jamais sans sa valise à cigares et il s’approvisionnait très peu en duty free.

Reste maintenant à savoir si lors de ses funérailles et des hommages qui lui seront rendus, les politiques amateurs de cigares auront assez d’audace pour le saluer une dernière fois cigare au bec. Nous serons à ce moment-là très vite et très clairement fixés sur le sens qu’ils donnent aux mots amitié, solidarité et... bien sûr, courage !

1. Cf : « In memory of our glorious sir eponym » Article n°4 de Volutes & Volumes publié sur Le Portail des Auteurs le 29/01/2004 ou « Amazing sir Winston Churchill » publié sur AgoraVox le 13/02/2006 dans Culture & Loisirs.

2. Cf : « La légende de Zino » Article n°39 de “Volutes & Volumes » publié sur Le Portail des Auteurs le 26/11/2004.

3. Cf : « Rencontre avec Vahé Gérard » Article n°74 de “Volutes & Volumes » publié sur Le Portail des Auteurs le 30/09/2005.

4. Cf « ¡ Viva Cohiba ! » Article n°107 de “Volutes & Volumes” Publié sur Le Portail des Auteurs le 19/05/2006.

Photo : http://images.google.fr/images?q=tbn:_DslWczIWLZMDM:http://ilrestodelcarlino.quotidiano.net/2006/11/23/cuts/img212641.jpg

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12 réactions à cet article    


  • pingouin perplexe (---.---.79.70) 27 novembre 2006 13:34

    Ben... j’en suis pour ma part resté à la clope que je délaisse progressivement en faveur du tabac à rouler smiley Ceci dit, un bravo au service public pour la rediffusion, hier soir, du film « le vieux fusil ». A mon avis, aussi, un monument du cinéma demeure « la vie et rien d’autre ». Il est certainement un peu dommage qu’il ait pu prêter à d’éventuelles controverses politisées. Ce qui se révèle clairement dans ce film a, au moins au niveau esthétique, la teneur d’un essai sublime sur le savoir aimer. Le moment le plus magistral : je dirais la fin du film. Cette lettre lue de l’officier désabusé à celle qu’il aime éclaire à merveille qu’un homme et une femme peuvent ouvrir un horizon hors de la folie criminelle d’une époque. Bref, un monument, que l’on doit à Bertrand Tavernier.


    • Antoine Diederick (---.---.101.56) 27 novembre 2006 15:18

      merci pour cet article...

      Mais Noiret n’était-il pas plus qu’un fumeur de cigare ?


      • CAMBRONNE (---.---.64.254) 27 novembre 2006 16:11

        @l’Auteur

        En tant qu’ancien fumeur de pipe et occasionnellement de bons cigares je comprend votre éloge de Philippe Noiret fumeur de puros .

        C’est un choix , il aurait probablement gagné quelques années de plus en s’abstenant , mais pour qu’en faire ?

        J’ai choisi depuis trois ans l’abstinence et je ne regrette rien , ni d’avoir arrété car il fallait le faire ni d’avoir tiré sur ma bouffarde pendant trente ans. C’est une autre écôle , on la nettoie , on la bourre on l’allume , on la laisse s’éteindre , on la rallume . En cas de PB à régler on gagne du temps en la nettoyant , en la bourrant , en l’allumant . La pipe est une compagne et c’est un bel objet .

        Je ne regrette pas non plus d’avoir mis fin à ces amours car c’est un baiser qui tue .

        Salut et fraternité .


        • Cochonouh Cochonouh 27 novembre 2006 16:45

          Grand acteur.

          Trop intelligent pour mourir de tabagisme passif.


          • Marsupilami Marsupilami 27 novembre 2006 16:50

            @ Cochonnouh

            Excellent. Je ris sous cape...


          • (---.---.243.107) 27 novembre 2006 18:10

            C’est navrant de réduire ce grand homme à son amour pour le cigare...

            Il méritait largement mieux comme hommage sur Agoravox.

            Un admirateur de l’artiste.


            • jamesdu75 jamesdu75 27 novembre 2006 22:16

              Bravo pour l’article. Je m’étonné que depuis Jeudi personne n’ait fait d’article sur ça.

              Ca mort m’a beaucoup touché pour une raison certaine, je l’ai rencontré lors de la 1ere de Pére et Fils. Il était impressionant, c’est le mot à dire. Lui serré la main, qu’il met sa main son mon épaule et brrrrrr. J’avait pas ressentis ça depuis le bisous de veronika Loubry et celui de Mariah Carey


              • Yvance77 (---.---.65.203) 28 novembre 2006 01:15

                Oh punaise ! Bravo pour cet excellent post sous un prisme particulier.

                C’est comme ces fumées que l’on capte et qui par evanescence nous attirent l’âme vers de divines hauteurs.


                • (---.---.37.70) 28 novembre 2006 07:28

                  Bref, c’était un junky qui est mort de son vice.

                  Un con, quoi..


                  • jamesdu75 jamesdu75 28 novembre 2006 11:22

                    Il avait quand même 76 ans c’est pas tout jeune non plus. Donc c’est loin d’être une mort prématuré.


                  • Yannos (---.---.130.12) 29 novembre 2006 22:14

                    Et vous qui bien sûr n’êtes ni junkie ni con, de quoi mourrez-vous ?


                  • (---.---.114.114) 28 novembre 2006 14:04

                    Témoignage de « Peintre » issu du forum de : http://www.poignee2cigares.com/

                    Juste une petite anecdote qui me revient pour situer le bonhomme :

                    Il y a déjà quelques années, j’étais sur le plateau de « L’assiette anglaise », une ancienne* émission de Bernard Rapp (qui est aussi parti trop vite ...). Parmi les invités, entre autres, Charlotte Rampling et Jean-Michel Jarre (ils étaient encore ensemble à l’époque et je les avais accompagnés après une séance photo pour le prochain « concert » en Chine), Roland Topor, Claude Chabrol, Bernadette Lafont ... et Philippe Noiret (qui faisaient leur promo pour une sortie de film dont je ne me souviens plus, « Masques », je crois...). Bon, vous voyez d’ici la brochette !!!

                    Eh bien, à la fin du tournage de l’émission, direction « Le Pied de Cochon » (le studio étant dans le secteur) avec tout ce petit monde plus l’équipe technique (ingé son, électros, etc...). A 3h00 du matin, dispersion...sauf tous les sus-cités que Philippe Noiret invite à son pied à terre parisien (pas loin non plus, rue St Honoré...).

                    A l’époque, je ne fumais pas encore le cigare, mais la pipe (comme Chabrol d’ailleurs...) et j’avais été impressionné par la taille des vitoles qu’il fumait (Topor lui tenait sacrément bien compagnie aussi...).

                    Eh bien, vers 7h00/8h00 du matin, on était encore en train de refaire le monde dans un brouillard alcoolo/fumigéne (et refaire le monde avec un Roland Topor « cuit », c’est pas triste !), quand Philippe Noiret redescend de la chambre où sa femme s’était écroulée de fatigue en disant de sa fameuse voix tonitruante :

                    « Bon, c’est pas tout, on ne va pas se quitter comme ça, je réserve où pour le déjeuner ?!!! »

                    Voilà une nuit que je n’ai bien sur jamais oubliée ....

                    (* Eh oui, entre cette émission, Bernard Rapp ou Roland Topor, tout cela « date » un peu ....)

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