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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Pi » ou « 2012, L’Odyssée de l’espèce » !

« Pi » ou « 2012, L’Odyssée de l’espèce » !

Avec L’Odyssée de Pi (Life of Pi, 2012), le réalisateur apatride Ang Lee réussit un petit coup de maître, son Avatar à lui. En racontant l’histoire improbable d’un face-à-face sur un radeau de fortune, au milieu de l’Atlantique, entre un jeune Indien doutant de sa foi et un tigre à dents de sabre, le cinéaste réalise à la fois un formidable conte initiatique, sur le rapport de l’homme à l’animal, à l’environnement, à la survie et à sa propre animalité, une interrogation digne d’un objet théorique godardien sur la fascination enfantine des hommes pour les histoires, qu’elles soient vraies ou totalement fausses, ainsi qu’un film en 3D volontiers hybride, crossover, à cheval entre le blockbuster hollywoodien sidérant (cf. les séquences stupéfiantes des planctons phosphorescents, des poissons volants et de l’île carnivore des suricates) et le film intimiste d’auteur se déroulant quasiment en huis clos : loin du fracas du tout-à-l’image actuel adepte d’un montage épileptique, on reste longtemps sur un même plan d’eau, une mer d’huile, en compagnie des deux personnages isolés. Bref, L’Odyssée de Pi, du 4,5 sur 5 pour moi. Et, au fait, depuis quand n’avait-on pas vu notre Gégé national aussi bon ? Dans une courte apparition de cuistot revêche à tendance raciste, Gérard Depardieu, plus hénaurme que jamais, trouve le ton juste – en plus d’être un habile storyteller, Lee est un bon directeur d’acteurs… sachant les dompter ! – et rappelle à quel point, au-delà de ses frasques people, il reste l’un des tout meilleurs au monde pour camper l’humaine nature, dans toute sa palette émotionnelle.

Bien sûr, devant le jeune Pi Patel et Richard Parker, le féroce tigre du Bengale, on pense au mythe de Robinson Crusoé ou au mémorable Seul au monde (2000) de Robert Zemeckis mais surtout à Avatar. Cependant, soyons tout de même sincères, au niveau invention de formes et de mondes, Avatar est au-dessus de Pi mais franchement, n’en déplaise aux fans transis de James Cameron, la distance n’est pas incommensurable entre les deux. Question bémol, il y a des images dans Avatar qui voisinent avec le kitsch, la croûte translucide de Montmartre et le poster pour ados geeks : un bleu sulpicien est à l’œuvre, notons-le, autant dans Avatar que dans Pi. Avatar est au-dessus parce que Cameron est un imagier redoutable doublé d’un narrateur hors pair, doté d’un puissant sens du rythme. Pour autant, Ang Lee, ce n’est pas un « croûteur », loin s’en faut ! Il est si l’on veut, en restant dans le registre pictural, un « petit maitre », ce qui est déjà pas mal. Et son Odyssée de Pi est une belle machine théorique. On peut la défendre pour son artifice total. Artifice de l’image qui est d’ailleurs en accord avec l’idée selon laquelle on préfèrera toujours une bonne histoire à une mauvaise même si la première est fausse ; on retrouve alors la maxime de John Ford si chère à Clint Eastwood : « Quand la légende est plus belle que la réalité, imprimez la légende  ».

Conceptuellement, le dernier film d’Ang Lee se tient bien : si plastiquement il est moins puissant qu’Avatar, qui est sans nul doute le plus grand film actuel à exploiter avec maestria la 3D (avec Hugo Cabret de l’ami Scorsese), il a pour lui d’être intelligemment construit et d’oser l’audace plastique : ses tableaux d’Epinal, dans leur simplicité même (un océan immense piqué d’une minuscule barque), confinent à l’abstraction totale, on se croirait parfois plongé dans une toile minimale d’Olivier Debré ou un grand bleu de Miró. Dans sa narration, dans son côté machine à rêves tocs qui trouvent quand même la voie de la féerie, Ang Lee réalise un bel objet filmique bien rond ; il suffit de prendre son Hulk (2003), mille coudées au-dessus du 2e Hulk (2008) bourrin de Louis Leterrier, pour s’apercevoir que Lee est un artiste, un vrai, sachant angler et faire des choix, et non pas un simple Yes Man ou un tâcheron de base. Il a de la ressource, du talent, j’aime bien ce cinéaste touche-à-tout, éclectique, ouvert d’esprit, il y touche sans en avoir l’air et, de par sa double culture (états-unienne/chinoise), il est bien trop subtil par rapport aux producteurs US mercantiles et financiers actuels, souvent sans une once de culture artistique, qui polluent hélas de trop le Hollywood contemporain – mais il faut quand même ici rendre à César ce qui appartient à César : bravo à la Fox d’avoir misé sur cette adaptation cinématographique du roman de Yann Martel réputé depuis un bail inadaptable.

Si Avatar est à n’en pas douter une date dans le cinéma contemporain, par exemple impossible de voir le dernier Ridley Scott (l’inégal mais ambitieux Prometheus) et le dernier Ang Lee sans les comparer à l’objet puissant qu’est Avatar, je pense malgré tout que Pi, plus modeste, plus Disney, amène sa petite pierre a l’édifice d’une réflexion sur la puissance ou non de l’image cinématographique à l’ère des jeux vidéo, du numérique à tout va et des procédés technologiques dernier cri [CGI, 3D, format Imax, etc.]. Au fond, Pi est un film pour l’intellectuel Jean-Luc Godard ! L’Odyssee de Pi ou quand le blockbuster rejoint l’intimité et le vertige théorique du cinéma d’auteur : merci Ang Lee !


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5 réactions à cet article    


  • Fred94 28 décembre 2012 14:32

    J’ai bien aimé ce film mais, Ang lee aurait du rester sur le conte jusqu’au bout au lieu de dévoiler crument ce qu’il s’est vraiment passé. Une évocation aurait suffit au spectateur pour comprendre la métaphore des animaux.


    • lulupipistrelle 28 décembre 2012 18:16

      Je n’ai jamais vu Avatar (sauf les 5 premières minutes à la maison, mais j’ai pas tenu plus longtemps : les images étaient à gerber, et l’histoire cousue de fil blanc) et je n’irai certainement pas voir ce film qui se présente, si je comprends bien comme ... une insupportable leçon de morale...




      • Shawford Agoranymous666 28 décembre 2012 18:18

        Ton paradis à toi va donc être bien morne, Lilipupu smiley


      • Fred94 28 décembre 2012 18:25

        Il n’est pas question de morale dans ce film mais d’un voyage onirique né de l’imagination du personnage pour survivre.


        • Castel Castel 2 janvier 2013 08:52

          C’est un film très esthétique. Par contre, le message transmis est difficile à saisir.
          Quand le tigre et Pi contemple l’océan, il y a un aperçu de dieu. Le film suggère donc l’idée de dieu dans la contemplation et dans la capacité à contempler. La fin est moins important : c’est bien l’aventure avec un tigre et l’expérience métaphysique qui est central.

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