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"Plénièrement" de Julien Gracq

Il est des écrivains qu’on fréquente selon les aléas du temps, au gré des rencontres ou des hasards. Il en est d’autres qui nous aimantent, s’inscrivent en nous parce qu’ils détiennent cette mélodie secrète, complice qui harmonise notre verticalité intérieure. Ils s’affirment comme lumière face à l’ombre ravisseuse. Julien Gracq appartient à cette famille d’écrivains qui aident à se réapproprier des parcelles d’évasion.

Est-il besoin de le présenter ? Né en 1910, de son vrai nom Louis Poirier, agrégé d’histoire et de géographie, il enseigne dans divers établissements : lycées de Quimper, Nantes, Amiens et au lycée Claude-Bernard de Paris. Il mène en parallèle son activité d’écrivain.
Son premier roman, Au château d’Argol, date de 1938. Refusé par Gallimard, il est publié à compte d’auteur chez José Corti, éditeur auquel il restera fidèle. Il n’en vend que 150 exemplaires, mais il est remarqué par André Breton qui en fait l’éloge.
Peu enclin aux compromis et aux honneurs, il écrit un pamphlet en 1950, La littérature à l’estomac, dans lequel il fait une critique pointue et en règle du milieu littéraire. Ce texte acéré, vif, publié la première fois dans la revue Empédocle, reste d’une vibrante actualité ! Cette prise de position le conduit, en toute cohérence, à refuser l’année suivante, le 3 décembre 1951, le prix Goncourt qu’on lui décerne pour son livre Le rivage des Syrtes. Ce refus fait grand bruit à l’époque...
À ce jour, Julien Gracq est l’auteur de vingt livres : romans, récits, essais, théâtre...

Son dernier livre, Plénièrement, (Éditions Fata Morgana) parle d’un homme rare, taillé dans la pierre de Merlin, porteur d’une flamme apte à embraser les consciences et les cœurs, encore et toujours. Un homme qui a su cristalliser tous les rêves d’une jeunesse révoltée en quête de liberté et tendue vers une aube toujours plus belle. Cet homme, c’est André Breton (fondateur du surréalisme, s’il est nécessaire de le rappeler...) Dans ce court texte (moins abscons que son précédent essai André Breton. Quelques aspects de l’écrivain, paru chez José Corti en 1948), Julien Gracq nous présente André Breton dans son rayonnement et sa force tout en interrogeant le surréalisme « situé et daté » pour en extraire la promesse éventuelle d’une permanence sans cesse à reconsidérer. Breton y apparaît donc comme l’intercesseur incontournable, celui qui déclare dans son poème Vigilance : « Je ne touche plus que le cœur des choses, je tiens le fil. » Breton dont le désir le plus cher était d’appartenir à la famille des grands indésirables ; Julien Gracq traduit ce désir comme une marque de pureté dans ce monde qui s’affranchit par le déni.
Revenir à Breton aujourd’hui, c’est affirmer l’existence d’une réalité à intégrer et à dépasser pour nous incarner autres sur les versants du devenir. C’est oser prôner la valeur aurifère absolue de la révolte et de l’utopie là où s’étale la fange mercantile, pragmatique, et où la vie d’un homme ne pèse pas plus que feuille morte.
Le mérite de Julien Gracq, dans ce livre, repose sur une conscience aiguë de l’importance vitale de ce que Breton nous a transmis, car c’est bien de transmission, dans l’acception initiatique, dont il s’agit. Mais qu’on ne se méprenne pas : le surréalisme n’est pas un humanisme pas plus, comme le précise Gracq : « [...] qu’un système de pensée qu’on remet objectivement en délibéré dans les colloques ou des « décades ».
Julien Gracq n’est pas homme à se fondre dans un collectif, aussi n’a-t-il jamais part aux activités du groupe surréaliste. Il préférait rencontrer André Breton en lisière, seul à seul. Durant ces échanges, Breton lui apparaissait plus vulnérable, en proie parfois au doute.

André Breton : l’homme en colère, merveilleusement.

Les dernières phrases de son livre, Julien Gracq ne les écrit pas, il les assène : « [...] Il est bon, il est particulièrement sain aujourd’hui d’observer avec Breton une fois encore - qui sait ? peut-être une dernière - l’homme dans la plénitude d’exercice intransigeante de ses prérogatives [...] Sachant que toute revendication efficace de la liberté passe d’abord par l’exercice intégral de la sienne. Pleinement convaincu aussi, et le prouvant, et ne ressentant pas le besoin de s’en excuser, que, dans l’histoire de la sensibilité du moins, le monde appartient par droit légitime aux violents. »
À quand la réinvention du monde par une violence explosante-fixe  ?

La seconde partie du livre, Une journée chez Élisa, est écrite par Pierre Alechinsky ; il raconte ses impressions lors d’une visite, en 1969, de l’appartement-atelier d’André Breton au 42, rue Fontaine.

par Fabrice PASCAUD (son site) lundi 19 juin 2006 - 3 réactions
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