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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Poètes, vos papiers !

Poètes, vos papiers !

La parution d’« Octobre en wagon » de la célèbre poétesse russe Marina Tsvetaïeva est le prétexte pour évoquer quelques destins tragiques et vies extraordinaires, quelques grands poètes exilés venus en France contre leur gré. Le lecteur attentif y décélera des résonances avec notre monde actuel...

Ghérasim Luca et Paul Celan, deux poètes roumains aux destins liés :

A notre époque, Ghérasim Luca aurait été expulsé de France car celui que le philosophes Gilles Deleuze considéra comme le "plus grand poète français vivant" qui a passé quarante ans en France sans papiers ! Il naquit en Roumanie dans un milieu juif ashkénaze, comme son ami Paul Celan. Luca, qui se définira lui-même comme "l’étran-juif", interrompra toute activité artistique pendant la guerre, victime de la politique antisémite du pouvoir roumain. Le poète va répudier sa langue natale, "coupable des plus innommables atrocités" (André Velter). Il adoptera le français. Début 1994, il reçoit un avis d’expulsion de son appartement, officiellement pour des raisons d’hygiène. Le 9 février, il se suicide en sautant dans la Seine.

L’ami de Ghérasim Luca, Paul Celan, était aussi poète, mais il écrivait en allemand, car bien que fils d’une famille juive, ses parents étaient d’origine allemande. En 1942, ses parents qui refusent de se cacher, sont envoyés dans un camp d’internement où son père est probablement mort du typhus et où sa mère est abattue d’une balle dans le dos. Paul Celan est aujourd’hui considéré par beaucoup comme le plus grand poète de langue allemande de l’après-guerre. Cependant, après la guerre, sa langue natale lui parut insupportable et il se mit à truffer ses poèmes de mots étrangers et de tournures empruntées à l’hébreu. Paul Celan se suicida comme son ami Luca : il se jeta dans la Seine dans la nuit du 19 au 20 avril 1970, sans doute du pont Mirabeau : un symbole !

Mahmoud Darwich, Mohammed Dib, deux poètes arabes si différents :

Mahmoud Darwich (محمود درويش) est un poète engagé. Il apprend vite que les frontières sont fragiles. Né en Palestine, son village fut rasé entièrement et sa famille dut fuir au Liban. De retour "chez elle", la famille découvre que son village a été remplacé par une colonie juive et s’installe alors à Dair Al-Assad. Mahmoud Darwich a donc grandi arabe en Israël. Il sera emprisonné plusieurs fois pour ses écrits et devra s’exiler en 1971. Il a milité au sein de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) dont il est élu membre du comité exécutif de l’OLP en 1987. Mais il quitte l’organisation en 1993 pour protester contre les accords d’Oslo. Ayant vécu en exil pendant plus de trente ans, il pourra sous conditions rentrer en Palestine, où il s’installe à Ramallah en Cisjordanie.

Mohammed Dib est Algérien. En 1959, alors qu’il aborde la guerre d’indépendance dans Un Été africain, il est expulsé d’Algérie par la police coloniale en raison de ses activités militantes. André Malraux, Albert Camus, Jean Cayrol interviennent pour qu’il puisse s’installer en France. A la différence de nombreux autres auteurs algériens de sa génération, il n’élèvera pas la voix contre les responsables de cet exil forcé. Sa révolte se fera plus intérieure, plus profonde. Il est le premier écrivain maghrébin à se voir décerner le Grand prix de la Francophonie de l’Académie française ; c’était en 1994. Il est mort en 2003.

Deux poétesses russes dans le wagon d’Octobre :

Nous le disions en début d’article, Octobre en wagon est paru récemment, en octobre 2007 (aux éditions Anatolia). Marina Tsvetaïeva y raconte son retour en Russie pour rejoindre à Moscou ses deux filles, car la Révolution d’Octobre vient d’éclater. Elle devra ensuite s’exiler à Prague et en France où elle a vécu pendant quatorze ans, malheureuse et déprimée. Elle retourna en URSS avec son mari Sergueï Efron en 1939 et mit fin à ses jours en 1941. Son livre, un témoignage impitoyable de la vie en Russie pendant la révolution, effraya les éditeurs aussi bien sympathisants qu’adversaires de l’Union soviétique.

Marina Tsvetaïeva était la rivale d’une autre grande poétesse russe : Anna Akhmatova qui est l’auteur notamment de Requiem, son sombre chef-d’oeuvre sur la terreur stalinienne. Les autorités jugeant ses travaux socialement peu pertinents, Akhmatova sera condamnée comme élément bourgeois et sa poésie sera interdite de publication à compter de1922 et pendant plus de trente ans. Son second mari, l’historien et critique d’art Nikolaï Pounine, sera arrêté en 1935 et mourra dans les camps staliniens en 1953. Son fils sera arrêté et déporté en 1938. Mais Akhmatova ne se résoudra pas à émigrer, refusant de trahir sa langue et sa culture. Elle dut cependant se trahir elle-même pour faire libérer son fils qui a été de nouveau arrêté en 1949 et condamné à quinze ans de travail forcé. Elle écrivit en effet quelques poésies à la gloire de Staline dans l’hebdomadaire Ogonyok, ce qui permit à son fils d’être libéré en 1956. Après la mort de Staline, Anna Akhmatova sera lentement réhabilitée.

Ces vies torturées de poètes et de poétesses, ces destins tragiques que je vous ai contés, rappellent ce que notre littérature et notre identité culturelle doivent aux apports étrangers.


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6 réactions à cet article    


  • Adama Adama 20 décembre 2007 14:23

    Très bon article, surtout en ce qui me concerne sur Celan, qui est sans doute le plus grand poète Français du 20ème siècle.

    En ce qui concerne Darwish, son village al-Birwa était un nid de terroristes Arabes qui avaient pris les armes contre les Juifs lors de la guerre d’indépendance, ceux-ci ont fuient leurs villages après avoir combattu et ce sont enfuient vers ce qu’on appelle actuellement la Jordanie et cisjordanie.

    Un village juif a été construit par la suite près de son village al-Birwa qui lui fut abandonné et de nombreuses maisons tombèrent en ruines, c’est moins romantique que dans la bio pleurnicheuse de Darwish, mais c’est la vérité !


    • La Taverne des Poètes 20 décembre 2007 19:26

      "Soirs tendres de Paris, que vous m’êtes amers ;

      Pour l’exilé, Paris obscur c’est un enfer,

      Quand le ciel gris et rose au-dessus de la Seine

      Se repose en tremblant tout son coeur crie et saigne.

      Mohammed Dib. Complainte (Ombre gardienne. Edition La Différence)


      • La Taverne des Poètes 20 décembre 2007 20:25

        "Comme d’habitude

        Ma cellule m’a sauvé du trépas,

        De l’engourdissement de la pensée et des ruses

        Pour venir à bout d’une idée éculée.

        A son plafond, j’ai vu le visage de ma liberté,

        Le jardin d’orangers,

        Et les noms de ceux qui, hier, égarèrent leurs noms

        Dans la tourbe des champs de bataille."

        (Mahmoud Darwich « Cellule sans murs » dans « La terre nous est étroite » NRF Poésie / Galimmard)


        • Bernard Dugué Bernard Dugué 20 décembre 2007 21:27

          Bel hommage à Marina, mais pour l’évocation, tu aurais pu taper dans l’âge d’Argent russe, Blok, Maïakovski, Ivanov, Berdiaev, etc. Ou alors le destin des peintres expressionnistes, suicidés en Allemagne, Ce qui ne m’empêche pas de plusser pour la mémoire du patrimoine


          • La Taverne des Poètes 20 décembre 2007 22:49

            Il pourrait y avoir une suite avec des poètes d’autres nationalités. Avec la même thématique. A voir.


          • La Taverne des Poètes 21 décembre 2007 12:35

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