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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Poètes, vos papiers ! (II)

Poètes, vos papiers ! (II)

Emprisonnés, chassés ou assassinés, le sort des poètes résistants ou dissidents a parfois été cruel. L’écrivain Michel Del Castillo rend hommage à deux d’entre eux. J’ai choisi de vous parler de trois de plus : Czesław Miłosz, Nazım Hikmet et de Raúl Rivero, lequel est aussi journaliste.

Un poète qui passe dix-sept années de sa vie en prison, un autre assassiné chez lui par le pouvoir de son pays. Destins...

Michel Del Castillo rend hommage à deux poètes :

Il a consacré sa pièce La Répétition (2002) à Jean Senac. Récemment, il évoque Miguel de Unamuno dans un livre et sur le blog de Pierre Assouline.

Jean Senac est assassiné à Alger le 30 août 1973, dans son logement-cave. Le "poète qui signait d’un soleil" se savait traqué par le FLN et n’ignorait pas que sa vie était menacée de façon immédiate. Il s’était d’abord enrôlé dans le FLN puis il avait dénoncé le coup d’Etat militaire de Boumedienne. Il avait un autre "défaut", celui d’être ouvertement homosexuel et de prôner la libération de son corps ("Ce pauvre corps aussi / Veut sa guerre de libération"). Le poète était engagé dans la lutte révolutionnaire et rêvait d’une Algérie ouverte à toutes les cultures. La pièce de Michel Del Castillo qui lui fut consacrée en 2002, donnait la parole à un fils de harki qui osait déclarer que, si les Français ont commis des crimes lors de la guerre d’indépendance de l’Algérie, le FLN en a perpétré également. Cette impudence fit que la France empêcha par tous moyens de produire la pièce. Michel Del Castillo parvint très difficilement à la faire jouer.

La stature de Miguel de Unamuno est évoquée par Pierre Assouline sur son blog "La république des idées". Fait rare : un célèbre écrivain, Michel Del Castillo, est venu apporter son commentaire sur le blog. Le 12 octobre 1936, dans le grand amphithéâtre de l’université de Salamanque dont il était le recteur, Miguel de Unamuno, livre un combat désespéré contre le pouvoir dictatorial en pronoçant, lors d’une grande cérémonie franquiste, un discours retentissant. "L’un de ces moments où la conscience morale de l’Es­pagne s’est exprimée avec une puissance et une dignité incomparables", déclare Castillo. Sous les cris de "Viva la muerte !" et les "Mueran los intelectuales !" (mort aux intellectuels !), Miguel de Unamuno termine son discours par ces mots : "Cette université est le temple de l’intelligence. Et je suis son grand prêtre. C’est vous qui profanez son enceinte sacrée. Vous vaincrez parce que vous disposez de la force brutale ; vous ne convaincrez pas car il vous manque la raison. Je considère comme inutile de vous exhorter à penser à l’Espagne. J’ai terminé". S’en suivit un silence de mort puis un flot d’injures venant des phalangistes. Michel del Castillo raconte cette journée historique dans son Dictionnaire amoureux de l’Espagne (Plon). Démis de ses fonctions, assigné à résidence, Miguel de Unamuno mourut peu après "de tristesse et d’écoeurement" dit Castillo. Le texte du discours dit ce 12 octobre 1936 n’a jamais été publié, précise encore l’écrivain dans son commentaire. "On ne possède des deux apostrophes du vieil homme que des notes prises par des témoins, très vite exploitées par la propagande et sans doute déformées par le souvenir". Autre première victime de la dictature franquiste, Federico Garcia Lorca, fut assassiné par des tueurs de l’Escuadra Negra le 19 août 1936. Le poète, qui était revenu en Espagne sachant les risques qu’il encourait, fut jeté dans la fosse commune et Franco décida l’interdiction totale de ses oeuvres.

Czesław Miłosz, Nazim Hikmet, deux directions opposées :

Czesław Miłosz, le poète anti-totalitaire : qui est à ne pas confondre avec son cousin français d’origine polono-lituanienne, Oscar Venceslas de Lubicz-Milosz, est mort en 2004 à l’âge de 94 ans. La vie de ce poète polonais, né en Lituanie, fut une longue suite de ruptures. 1937, "Premier exil" : Varsovie. 1939 : il doit fuir la Pologne et se réfugie en Lituanie. 1940 : il quitte ce pays soumis à l’invasion de l’Armée Rouge. Retour à Varsovie où il rejoint la résistance polonaise. 1951 : c’est en dissident du régime de Varsovie qu’il demande l’asile politique à la France, pays qui ne le retiendra pas. 1960 : il s’expatrie aux Etats-Unis.

Czesław Miłosz a reçu le prix Nobel de littérature en 1980. Ce n’est qu’à cette date que ses poèmes furent autorisés à la publication dans son pays natal. Aujourd’hui, l’un de ses poèmes est gravé sur le mémorial des ouvriers des chantiers navals de Gdańsk, victimes de la répression politique alors qu’ils manifestaient :

"Toi qui as fait tant de mal à un homme simple
En éclatant de rire à la vue de sa souffrance
Ne te crois pas sauf
Car le poète se souvient.
"

Le mémorial de Yad Vashem en Israël lui a attribué la qualité de Juste parmi les Nations. Le nom de Czesław Miłosz est resté associé à La Pensée captive (1953), devenu un classique de la pensée anti-totalitaire.

Nazım Hikmet, libre dans sa tête : Hikmet était, à l’opposé, un communiste convaincu. Il a passé dix-sept années en prison à cause de ses poèmes, dont quinze années de 1938 à 1950 à la suite d’un procès monté de toutes pièces. Le chef d’accusation ? "Activités anti-nazies et anti-franquistes". C’est en faisant une grève de la faim en 1950 qu’il attire l’attention de l’opinion publique internationale et qu’il est libéré. Il quitte alors définitivement la Turquie pour l’URSS. Bien que titulaire du prix international de la paix en 1955, il sera déchu de la nationalité turque et termina sa vie en exil comme citoyen polonais. "Etre captif, là n’est pas la question, écrivit-il en prison, il s’agit de ne pas se rendre. Voilà."

Comme il faut bien conclure, j’évoquerai Raúl Rivero, poète et journaliste cubain. Arrêté en mars 2003, il fut condamné en quelques jours à vingt ans de prison, avec 74 autres dissidents, pour avoir réalisé des activités subversives contre le régime castriste de Cuba. En prison, il n’eut le droit que d’écrire des poèmes d’amour, tous adressés à sa femme et dont certains furent même refusés. En 2004, il a été libéré de prison, après de fortes pressions internationales. Il vit maintenant en Espagne. Journaliste opposant, Raul Rivero reçut le Prix mondial de la liberté de la presse Unesco/Guillermo Cano 2004 alors qu’il était encore emprisonné. Mais Raul Rivero se veut surtout poète et emploie la poésie comme moyen de résister. Dans Souvenirs oubliés, il distille quelques lignes bien senties envers Fidel Castro sans le nommer : "Un homme malade et revêche s’est efforcé au fil des ans de se rendre maître du pays, de l’amour, de la haine et du rêve".


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13 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 31 décembre 2007 14:17

    Un bel hommage à des hommes et des femmes (ne pas les oublier) libres et assassinés par l’intolérance d’une conception réductrice de la société


    • La Taverne des Poètes 31 décembre 2007 16:57

      LE SONGE

      J’aimerais lorsque tu dors
      - vaincre l’abeille des morts
      - que soulève sur tes lèvres
      - le premier mot de la fièvre
      - et l’exode des ruisseaux.

      - J’aimerais prendre cette eau
      - la jeter contre nos herbes
      - et m’oubliant dans le verbe
      - croire au seul bruit de ta peau.

      Jean Senac (Les Désordres)


      • moebius 31 décembre 2007 23:46

        bonne année poéte


        • moebius 31 décembre 2007 23:54

          mais la poésie c’est ça .... ....et pour que se soit ça, la poésie qui est partout doit etre un peu moins pouet pouet. Oh ! ça n’est qu’un point de vue... ....


          • JL JL 1er janvier 2008 09:25

            Bloavez mad La Taverne et bonne année à tous les agoravoxiens de bonne volonté.

            Je forme le vœu que le 4 février prochain la réforme permettant la ratification du traité européen par le parlement soit rejetée. L’affaire est trop grave :

            Le TCE contient la Charte des droits fondamentaux qui contient en germe le droit d’expression pour les Sociétés anonymes. Ceci veut dire que lorsque cette Charte entrera en vigueur, on pourra dire adieu au CSA et à l’équilibre des temps de paroles pendant les campagnes électorales, comme c’est le cas aux US au nom de la liberté d’expression accordée aux médias. Autrement dit, adieu à ce qu’il reste de la démocratie.

            http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=31254#commentaire1580708


            • La Taverne des Poètes 1er janvier 2008 12:05

              « Le droit d’expression pour les Sociétés anonyme » : Sociétés anonyme ou personnes morales ?


            • JL JL 1er janvier 2008 19:26

              Dans « Orwell se retourne dans sa tombe », une vidéo accablante sur l’état de la démocratie aux USA, qui dure 1H45, on peut lire et entendre notamment vers la 57è mn :

              http://www.reopen911.info/11-septembre/

              « La liberté d’expression est un droit qui appartient aux citoyens. Dans les années 70 est apparue cette nouvelle idée de ’liberté d’expression commerciale’, curieuse expression qui donne aux corporations le statut de citoyens.. (Par la suite) les juges ont estimé que contraindre les médias allait à l’encontre de la liberté d’expression. Cette décision autorise les propriétaire des médias à faire ce qu’ils veulent avec les médias dont ils sont propriétaires … Ce détournement du premier amendement de la constitution des USA a fait de celui-ci une barrière a notre compréhension de la démocratie »

              L’article II-71 de la CCDF (Liberté d’expression et d’information) stipule : « La liberté des médias et leur pluralisme sont respectés ».


            • JL JL 1er janvier 2008 19:27

              J’oubliais : « La liberté de la presse est entière ; il suffit d’avoir les milliards nécessaires. » Alfred Sauvy


            • La Taverne des Poètes 2 janvier 2008 01:01

              Oui, mais Orwell n’est pas l’auteur du TCE. Vous parliez du TCE...


            • La Taverne des Poètes 1er janvier 2008 19:10

              Orange fait de la délation : Dans le prolongement de cet article qui évoque aussi les dangers qui pèsent sur la liberté de la presse, lire l’édito du Monde du 25.12.07, « La presse surveillée » qui rappelle que l’année 2007 fut en France une année de pression accrue de la justice pour contraindre les journalistes à révéler leurs sources.

              Deux affaires en cours en témoignent dont une relatée par le quotidien breton « Le Télégramme » du 21 décembre : un de ses journalistes qui avait refusé - comme le code de procédure pénale lui en donne le droit - de révéler à la justice la source d’un article portant sur un meurtre lié au milieu nantais venait d’être victime d’une redoutable première. Sur réquisition du parquet, l’opérateur téléphonique Orange a fourni à la police judiciaire le relevé des appels passés par ce journaliste à partir de son portable. Cette communication s’est effectuée sans que ni l’intéressé ni sa hiérarchie n’en soient tenus informés.


              • Pelletier Jean Pelletier Jean 2 janvier 2008 17:47

                @la Taverne des poètes,

                merci pour ces témoignages de courage et de liberté, quoi de plus beau pour ouvrir une année nouvelle.

                je te souhaite une bonne, heureuse et courageuse année 2008.

                bien à toi.

                Jean pelletier


                • La Taverne des Poètes 2 janvier 2008 18:02

                  Merci, à vous de même Jean. Ces deux articles étaient aussi le prétexte de parler de ces poètes par un biais thématique. Meilleurs voeux pour 2008.


                • Fabrice (---.---.158.245) 3 janvier 2008 17:41

                  Merci beaucoup pour cet hommage. Comme le soulignait Ferré : le poète qui ne se soumet pas est un homme mutilé...

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