Fermer

  • AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox Mobile
  • Agoravox TV

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Portrait d’Edmonde Charles-Roux : une irrégulière dans le (...)

Portrait d’Edmonde Charles-Roux : une irrégulière dans le siècle

Ce début de l'année 2016 est, décidément, une hécatombe pour le monde de la culture. Le mois de janvier n'est pas encore terminé, et plusieurs géants, chacun dans son domaine de compétence, sont déjà morts en ces funestes jours : Pierre Boulez pour la musique classique et contemporaine, Michel Delpech pour la variété française, Michel Galabru pour le théâtre, Ettore Scola pour le cinéma, David Bowie pour le pop rock, Michel Tournier pour la littérature, et, maintenant, deux jours seulement après le décès de ce dernier, auteur du mémorable Roi des Aulnes et autre Vendredi ou les limbes du Pacifique, Edmonde Charles-Roux. 

 

L'ENGAGEMENT AU SEIN DE LA RESISTANCE

Cette grande dame des lettres, l'une des plus belles plumes de la langue française, Prix Goncourt en 1966 pour ce superbe roman qu'est « Oublier Palerme », où elle dénonçait ouvertement les sinistres pratiques mafieuses, vient, en effet, de nous quitter elle aussi, à l'âge avancé de 95 ans, ce 20 janvier 2016.

Mais si je tiens ici à lui rendre l'hommage qui lui est dû, c'est aussi, et peut-être surtout, parce qu'elle fut, tout au long de sa vie, une admirable femme de combat, toujours prête à défendre, parfois au péril de sa vie mais toujours animée d'un courage exemplaire, les causes les plus nobles et difficiles, ainsi qu'en témoigne son engagement, dans ses jeunes années, comme infirmière au sein de la Légion Étrangère, et puis, lors de la Seconde Guerre mondiale, comme l'une des plus illustres Résistantes.

 

UNE FEMME DE COMBAT : POUR LE FEMINISME ET CONTRE LE RACISME

Cette indéfectible droiture morale comme cette non moins enviable honnêteté intellectuelle, Edmonde Charles-Roux, femme de principes et de convictions, d'honneur également, qui détestait la lâcheté des compromis mous tout autant qu'elle aimait la force des grandes idées, les mit aussi au service quelques années plus tard, mais déjà bien avant Mai 68, du féminisme - d'un féminisme intelligent et non fanatique -, ainsi que l'atteste son précurseur travail, dans ces mêmes années 60, au sein de journaux, dits « féminins », tels que « Elle » ou « Vogue », dont elle fut l'exceptionnelle rédactrice en chef. C'est d'ailleurs pour avoir osé faire publier, à la « une » de ce magazine, la photo de la mannequin noire Donyale Luna, en cette époque où racisme et apartheid faisaient encore malheureusement leur odieuse loi dans certaines de nos démocraties occidentales, dont les riches et puissants États-Unis, qu'elle en fut injustement congédiée par la direction américaine. Il est vrai, qu'en ces tristes jours-là, ce notoire mais dérangeant idéaliste qu'était Martin Luther King n'en était encore qu'à faire, en matière de lutte contre l'injustice sociale et raciale de son pays, comme du monde en général, y compris en France, un rêve qui, pour immense et nécessaire qu'il fût, n'en était encore, hélas, qu'à ses débuts, que beaucoup de nos propres dirigeants européens, par ailleurs, jugeaient, eux aussi, chimériques !

 

UN EXEMPLE VIVANT, MÊME DANS LA MORT

Ainsi seront-nous nombreux, parmi ceux que l'on nomme un peu pompeusement les « intellectuels engagés », à regretter celle qui fut, pour ceux de ma génération, un exemple vivant, et qui, à n'en pas douter, le restera même, paradoxalement, dans la mort.

Mais si, en ce qui me concerne, je la pleure aujourd'hui, c'est également parce que cette femme, d'un caractère fort et intransigeant certes, mais aussi d'une grande générosité et bonté, me fit l'insigne honneur de me compter parmi ses derniers amis, même si, à cause de son grand âge, et de la compréhensible fatigue qui l'accablait, je ne l'a vis que très peu ces temps-ci. D'autant qu'elle avait quitté Paris, depuis longtemps déjà, pour aller s'installer à Marseille, où elle vécut, avant de s'y éteindre en une maison de repos, d'intenses et fécondes années avec l'homme de sa vie, qu'elle épousa en 1973 : le socialiste Gaston Defferre, artisan de la décentralisation et ancien Ministre de l'intérieur, pendant cinq ans, sous la présidence de François Mitterrand.

 

SOUVENIRS PERSONNELS

C'est de cette belle ville de Marcel Pagnol qu'elle m'écrivit, du reste, pour me dire, après que je l'aie sollicité, qu'elle acceptait volontiers, en tant que présidente de l'Académie Goncourt, d'être la marraine, à titre personnel, du prix littéraire - le prix Paris-Liège, récompensant annuellement, avec un montant de 10.000 euros, un essai, de langue française, en sciences humaines - que j'ai contribué à créer, il y a maintenant cinq ans, avec mes amis Jacques De Decker, Secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Langue et de Littérature françaises de Belgique, Jean-Pierre Hupkens, échevin de la culture de la ville de Liège, et Jean-Pol Barras, qui fut très proche - c'est lui qui me la présenta - d'Edmonde Charles-Roux.

Ainsi les souvenirs abondent-ils, en ma mémoire, lorsque j'évoque cette belle dame distinguée, un peu « vieille France » certes, avec son port altier et son langage châtié, mais néanmoins si attachante et humaine, si exquise dans ses manières et si raffinée dans ses goûts, si subtile dans ses jugements et si vraie dans ses sentiments, si fidèle à elle-même comme à ceux qu'elle avait élus en son cercle, plutôt restreint. Bref : authentiquement chevillée à sa sûre conceptions de la vérité tout autant qu'à son sens inné de la beauté. La chère Edmonde, c'était une esthète doublée d'une philosophe : qualités assez uniques, et d'autant remarquables lorsqu'elles sont, comme chez elle, indissociablement, et infailliblement, réunies !

Cette amitié, faite de respect, de confiance et d'admiration tout à la fois, qui me liait à elle, fut renforcée, comme définitivement scellée, lorsque je découvris un jour, à ma grande surprise, le formidable éloge que, sans pourtant m'avoir consulté à ce sujet et sans que je le sache donc, elle consacra, dans le principal quotidien de la cité phocéenne, à mon livre illustré, Le Dandysme - La création de soi, sur l'histoire, précisément, du dandysme.

 

UNE EMINENTE FEMME DANDY

Car Edmonde Charles-Roux, femme d'une rare élégance, tant morale que physique, fut également à sa manière, par sa distinction naturelle certes, mais aussi par sa noblesse d'âme comme par son indomptable esprit de liberté, une éminente femme dandy, ainsi que le prouve, au plus haut point, son amour pour Coco Chanel, créatrice de mode et incomparable styliste, amie des plus grands écrivains et artistes de son temps, à laquelle elle dédia, en plus de s'habiller quasi exclusivement de cette griffe (en tailleurs, de préférence), une magnifique monographie, publiée assez récemment par les Éditions de La Martinière.

Cette passion pour Chanel, elle l'avait déjà déclarée, en 1974, dans un livre emblématiquement intitulé, tel un implicite contrepoint au célèbre Irrégulier dans le siècle de l'estimable Julien Benda, L'Irrégulière, ou mon itinéraire Chanel.

Car, oui, cette grande bourgeoise à l'allure aristocratique, mais dame de cœur également, au verbe aussi haut que sa voix était posée, et qui aimait l'aventure (voir son roman Isabelle du désert, inspiré par le personnage d'Isabelle Eberhardt) tout autant qu'elle incarnait la rigueur et qu'elle dominait les codes du gotha, fut elle-même, par son art de cultiver le paradoxe en ce vingtième siècle qu'elle traversa quasiment de part en part, une « irrégulière ».

Il ne serait donc pas exagéré de dire, à son endroit, ce que Jules Barbey d'Aurevilly écrivit, dans Du dandysme et de George Brummell, pour caractériser ce « prince des dandys » et « arbitre des élégances » qu'était ce même Lord Brummell : « Ainsi, une des conséquences du Dandysme, un de ses principaux caractères (…) est-il de produire toujours l’imprévu, ce à quoi l’esprit accoutumé au joug des règles ne peut pas s’attendre en bonne logique. (…). C’est une révolution individuelle contre l’ordre établi, quelquefois contre nature (…). Le Dandysme, (…) se joue de la règle et pourtant la respecte encore. Il en souffre et s’en venge tout en la subissant ; il s’en réclame quand il y échappe ; il la domine et en est dominé tour à tour (…) ».

Barbey conclut :

« Pour ce jeu, il faut avoir à son service toutes les souplesses qui font la grâce, comme les nuances du prisme forment l’opale, en se réunissant. C’était là ce qu’avait Brummell. Il avait la grâce comme le ciel la donne et comme souvent les compressions sociales la faussent. ». Le portrait tout craché, en effet, d'Edmonde Charles-Roux !

 

AU PANTHEON DES GRANDES FEMMES

Qu'il me soit donc permis, en guise de conclusion à cet hommage, de citer ici les paroles de Coco Chanel, pour en revenir à elle, en personne : « La mode passe, le style reste. (…) La mode se démode, le style jamais », se plaisait-elle à dire, soulignant là son caractère intemporel plus encore qu'actuel, du vrai style, en majesté.

Car ces propos de Chanel au regard du style, on pourrait légitimement, et aisément, les appliquer, aujourd'hui, à la souveraine Edmonde Charles-Roux, qui me manquera comme elle manquera à beaucoup d'autres de mes pairs : elle demeurera, dans notre souvenir, éternelle : au panthéon des grandes femmes !

 

 DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

 

* Philosophe, auteur, notamment, de Le Dandysme - La création de soi (François Bourin Éditeur), Oscar Wilde - Splendeur et misère d'un dandy (Éditions de La Martinière), Lord Byron (Gallimard-Folio Biographies) et Le Testament du Kosovo - Journal de guerre » (Editions du Rocher). A paraître : David Bowie, le dandy absolu


Moyenne des avis sur cet article :  2.3/5   (10 votes)




Réagissez à l'article

2 réactions à cet article    


  • Laulau Laulau 22 janvier 16:15

    l’une des plus illustres Résistantes.

    L’exagération dans la flatterie dessert votre propos.


    • colere48 colere48 22 janvier 17:14

      L’auteur un laudateur zélé

      ...Cette indéfectible droiture morale comme cette non moins enviable honnêteté intellectuelle, Edmonde Charles-Roux, femme de principes et de convictions, d’honneur....

      Pour beaucoup d’entre nous , loin de cette apologie, Edmonde Charles-Roux restera liée à la ville de Marseille dont elle avait épousé l’indéboulonnable maire, Gaston Defferre, laissant sa marque notamment dans les affaires politiques, sociales et culturelles

      Elle restera la femme influente de celui qui voulait rejeter ses compatriotes réfugiés !

      « Qu’ils aillent se réadapter ailleurs. » Cette phrase, prononcée en juillet 1962 par Gaston Defferre à propos des rapatriés d’Algérie, les pieds-noirs ne l’ont pas oubliée. Cinquante ans plus tard, ils continuent de vouer une rancune tenace aux Defferre !

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès