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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Pour « The Limits of Control »

Pour « The Limits of Control »

Que ce soit au sein de la critique ou sur le Web (blogs, forums), les avis sont partagés sur le dernier Jarmusch, The Limits of control. Les critiques positives sont plutôt rares, c’est le cas au NouvelObs, « incontestablement beau », ailleurs c’est davantage du négatif qui en ressort [1], comme s’il fallait se mettre dans le costume d’un inspecteur des travaux finis pour soumettre ce film freestyle à un contrôle (technique). Mais, selon moi, c’est justement l’écueil qu’il faut éviter si l’on veut aborder The Limits of control dans toute sa singularité. Alors, OK, cette histoire d’un tueur mutique (Isaach de Bankolé) à la poursuite d’une cible, mâtinée de rencontres impromptues avec des guest stars (Tilda Swinton, John Hurt, Gael Garcia Bernal, Bill Murray, Alex Descas), peut vite nous conduire au bord de l’ennui. Cette balade en Espagne est, à la limite, du chiant. Parce qu’il ne s’y passe pas grand-chose. Parce que Jarmusch se fait plaisir, et n’essaie point de se faire comprendre par le spectateur. Et parce que c’est un film qui se plaît à prendre la pause et la pose, comme s’il était en Permanent Vacation. C’est, à bien des égards, un film de poseur qui s’assume comme tel. Mais, autant sur le moment, il peut ennuyer, autant sur la durée (quelques jours d’incubation tel un bon vin), il revient en mémoire pour monter en puissance séductrice. On y retrouve les haïkus filmés et le burlesque contemplatif de Jim Jarmusch, celui qui peut être agaçant, via gimmicks et anecdotes en veux-tu en voilà, mais aussi celui, rock’n’roll, nomade, qui nous sort - enfin - des sentiers battus du mainstream hollywoodien (gros standards, gros canevas cadenassés, gros budgets intimidants, gros montage épileptique) afin de nous conduire vers les chemins de traverse de la lenteur contemplative et de l’humour dilettante libertaire.

Jarmusch, c’est bien le cinéaste borderline des films indés (Down by law, Mistery Train, Dead Man, Ghost Dog) faisant l’éloge des terrains vagues, des graffitis voyous, des mauvaises herbes et des Broken Flowers, et on le retrouve tel qu’il est dans son dernier [2]. Certes, on peut se vouloir destroy en se la jouant anti-politique-des-auteurs, et donc contre « l’auteurisme » de The Limits of control, mais c’est selon moi passer à côté du film et le juger, paresseusement, à l’aune des professionnels de la profession et des critères académiques habituels : tradition du récit linéaire, scénario-arc, intensité dramatique et autres combines de faiseurs-artisans - « Je fonctionne à l’instinct. Ma volonté, avec The Limits of control, était de m’affranchir un peu du scénario. J’avais vraiment besoin de ne pas être contrôlé par l’histoire. » (Jarmusch [3]). On le sait bien, le danger, pour un artiste reconnu, c’est de trop verrouiller son univers, de s’enfermer dans sa pratique en livrant des œuvres mort-nées, bref des moules à gâteaux sans surprise. Sur ce plan-là, Jarmusch a toujours été clair (« Je fais des garage films comme il existe du garage-rock. ») et son dernier titre, The Limits of control, est largement programmatique : non au cinéma ripoliné de Jeunet et Hollywood, et en route pour le cinéma buissonnier. On the road again. A dire vrai, sur un site de critiques ciné du Net, l’un d’eux a mis 0 sur 5 à ce film mais cette sale note peut être vue comme un compliment : voilà un film-trip qui échappe, en s’en foutant comme de l’an 40, au scolastique et au scolaire. Aux diffuseurs et attachés de presse de reprendre avec malice ce 0 sur 5 sur les affiches pour vendre le dernier film de Jarmusch tel un gage de réussite dans le « foirage » intégral - à ne surtout pas confondre avec le cinéma nul, hein, tel Cinéman !

Loin de la glose du didactisme en état critique, The Limits of control est à savourer comme un café très noir, un bon riff de guitare déchiqueté signé Joe Strummer ou comme une voix éraillée à la Tom Waits qui fait du bien parce qu’ouvrant tous azimuts les horizons. Exit ici l’inspection, le pointage, la vérification, l’obsession du contrôle de notre époque : contrôle des billets, de maths, de vitesse, d’alcoolémie, de police, d’identité, technique, sanitaire, écologique, médical, judiciaire, antidopage et j’en passe. Pour apprécier ces Limits of control, il faut accepter de quitter l’obsession contemporaine du tout-contrôle qui peut vite virer au flicage du corps des contrôleurs, il faut se laisser prendre par la main (une qui ne sclérose pas mais fait bouger les lignes) et se remémorer, au passage, la fameuse phrase dalinienne : « Ne craignez pas la perfection, vous ne l’atteindrez jamais !  ». CQFD. Bref, vive le cinéma en tant qu’acte créatif libre ! Et non au phagocytage !

[1] « Mais à défaut d’abstraction métaphysique, le réalisateur révèle un monde climatisé digne d’une publicité haut de gamme. », in Studio Ciné Live n°10, décembre 2009, p.46.

[2] Le Champo à Paris (Quartier latin), qui a organisé samedi dernier une Nuit Jim Jarmusch, présente en ce moment une rétrospective de ses films, au programme : Broken Flowers, Down by law, Mistery Train, Permanent Vacation, Coffee and cigarettes, Dead Man, Stranger than paradise. A part ça, il existe un coffret DVD Collector Jim Jarmusch (chez BAC, Zone 2, prix vert Fnac : 89,99 €) réunissant 10 films de l’auteur : Permanent Vacation, Stranger than paradise, Down by law, Mistery Train, Night on Earth, Dead Man, Year of the Horse, Ghost Dog, Coffee and cigarettes et Broken Flowers

[3] In Trois couleurs octobre 2009, Le sphinx, p.73.

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1 réactions à cet article    


  • stephanemot stephanemot 14 décembre 2009 10:26

    L’industrie a atteint les limites, et c’est un luxe de pouvoir produire un film sans enjeu.
     
    Et puis avec Jarmusch il y a toujours matiere a se faire plaisir.

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