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Pourquoi il n’y a plus de comédies italiennes en 2010

C’est une question qui m’est venu à l’esprit en apprenant que Mario Monicelli s’est suicidé en se défenestrant de la fenêtre d’une chambre d’hôpital à 95 ans...

En 2010, il n’y a plus vraiment de comédie italienne satirique, féroce et lucide, toujours juste, comme dans les années 70. On me dira, il n’y a plus non plus de véritable cinéma français, celui-ci oscillant entre les grosses machines, bien lourdes, se voulant comiques, toujours avec les mêmes acteurs, et les chroniques des errements sentimentaux d’« adulescents » trentenaires, pauvres petites filles riches, et pauvres petits garçons encore chez Papamaman parfois à trente-cinq ans perdus dans leurs névroses.

Et pourtant, il y en aurait plus que jamais besoin en observant le contexte social. Ce n’est pas une opinion de « vieux con » de constater cela, simplement une réalité. Mais aujourd’hui la satire passe mal, les individus sont comme des lemings se précipitant directement vers l’abîme, des lemmings aveugles, qui ne veulent pas voir le gouffre s’ouvrant sous leurs pieds, qui ne veulent même pas en entendre parler, comme ils se fichent du futur et de ce qui pourrait advenir.

On soupçonne que ce n’est pas seulement la découverte de son cancer de la prostate dont l’issue était fatale, mais aussi à cause du désespoir qu’il devait ressentir devant la médiocrité crasse du dirigeant actuel de l’Italie, aussi vulgaire et grossièrement matérialiste qu’un VRP ayant hérité d’une vieille tante, celle de l’époque qui veut que la banalité devient une valeur et rester dans la norme une obligation de plus en plus impérative visiblement. Berlusconi est largement aussi corrompu que ses prédecesseurs, plus encore peut-être, largement aussi compromis, et paradoxalement, beaucoup plus populaire, contrairement aux dirigeants italiens des années 70. Berlusconi annonce la couleur : le fric, les putes, la drogue et le mépris total du peuple, qui trouve ça très bien, qui a les mêmes rêves malpropres de toutes manières.

Le troupeau médiocre ne veut surtout pas que l’on remette en cause ces rêves-là. Avant il n’osait pas le dire, maintenant il assume sa nullité et son inappétence au savoir. Il y est encouragé par les politiques et la publicité, qui parlent sans cesse des « vrais » gens, des gens « simples » qui ne sont pas prétentieux comme tous ces empêcheurs de tourner en rond qui faisaient des films de moralistes qui mettaient le doigt sur la bêtise du troupeau, ses pulsions débiles et irréfléchies, la vacuité.

On ne doit rien dire, pas critiquer, rien remettre en cause, on ne doit pas bouger, on doit consommer en silence, et acheter ce que l’on nous dit d’acheter, placer ses économies en banque et mourir sans faire de bruit, se soumettre au tout économique. Par peur de perdre ce qui reste encore du confort matériel des Trente Glorieuses, et le confort intellectuel, qu’il engendrait, qui demeure par contre une réalité bien vivace. Certains ont fait la chronique des années 70, les décrivant comme des « années de plomb », au cinéma, elles étaient insolentes et libres, plus ou moins désespérées aussi car leurs auteurs voyaient très bien ce qui s’annonçait ; l’égoïsme, l’avidité, le voyeurisme et l’extimité poussée à l’absurde, la bêtise reine. Et les valeurs de la bourgeoisie étroite d’esprit, moquées dans le cinéma italien de ces années là ont fini par essaimer dans toute la société, on rêve de pouvoir consommer le plus longtemps possible, comme les zombies et les monstres des films de Lucio Fulci au début des années 80, tout le reste devenant superflu, y compris les aspirations à l’élèvation intellectuelle ou spirituelle.

En 2010, il n’y a plus vraiment de comédies italiennes, il y a deux ou trois réalisateurs qui surnagent en racontant leur vie, comme Nanni Moretti, qui reste quand même très en deça de leurs prédécesseurs, leurs errements narcissiques n’étant pas d’un grand intérêt.

Il y a bien quelques films raillant le « système » Berlusconi qui feraient preuve d’un peu de verve, mais qui sont aussi des plus lourdes dans leur dénonciation didactique et surtout leur esprit de sérieux, et donc qui ne fonctionnent pas vraiment. L’autre problème de ces films est qu’il s’adresse à une clientèle « bobo », libérale-libertaire, qui dénonce Berlusconi certes mais profite aussi dans le même temps à plein de la société de surconsommation, et qui donc ne remettent finalement pas grand-chose en cause, surtout pas leur confort matériel et leur statut social. Ce sont les mêmes bourgeois « de progrès » que l’on trouve déjà dans les films d’Ettore Scola il y a trente-cinq ans, de bonne volonté, mais perclus de contradictions et absolument incapables d’agir pour que le monde change un tout petit peu, ou dans « les Damnés » de Visconti dont j’aime bien la critique par Pauline Kael qui en parle comme du chef d’oeuvre qu’il est mais aussi comme de la description de la fascination que « les gitons comme Helmut Berger exercent sur les vieilles pédales progressistes que l’on allait écouter dans les amphis bondés de mai 68 », ceux-là étant largement moqués dans les films de l’époque.

Il y a eu de 1959 à 1979 environ une « parenthèse enchantée » dans la création de films en Italie, gràce à quelques génies de la pellicule qui donneront au cinéma des chefs d’oeuvre divers dans des genres extrêmement différents, du « peplum » au western (Leone oeuvra dans les deux), du réalisme au délire, en passant par le film épique comme « le Guépard » de Visconti, ou l’étude de moeurs satirique comme savait en faire Dino Risi et Mario Monicelli, dans les films à sketchs de ces années-là dont bien sûr « les Monstres » ou « les nouveaux Monstres », ou enfin les thrillers politiques aussi haletants sinon plus que la plupart des « blockbusters » américains, dont les oeuvres de Francesco Rosi et les « giallos » qui théorisent la terreur moderne, celle qui nait des non-lieux aseptisés et immaculés, inhumains et sans âme. Derrière les noms connus, Fellini, Sergio Leone, Vittorio de Sica, on retrouve aussi ceux de Age et Scarpelli, Antonioni au début de sa carrière, voire, dans un genre totalement différent de ce qu’il tournera par la suite, Dario Argento. On remarque d’ailleurs que même le « Z » italien à travers les dizaines de bandes « survivalistes » tournées à l’époque par tonneaux avait une conscience politique.

Quant à la comédie italienne, cela avait pourtant mal commencé, avec les films à « téléphones blancs » de l’époque fasciste, où l’ont riait des cocus, des femmes volages et des portes qui claquent, ou des belle-mères. Il y en a un écho dans les décors de l’hotel où travaille le personnage de Roberto Benigni dans « la Vie est belle », un film que l’on trouve soit très beau soit carrément ignoble car de très mauvais goût. J’ai cité ce film, certains ont cru voir un renouveau du cinéma italien gràce à ce réalisateur, mais il n’en est rien car si il ne manque pas de talent, il n’a pas la finesse de ses ascendants ni leur acuité dans la description des travers de l’époque.

les_monstres_2.jpgLa comédie italienne la plus intéressante sait bien que le bonheur ne réside pas dans l’application d’utopies certainement généreuses au départ, mais dans la vie ressentie et vécue vraiment, « à grands rênes », dans la beauté qu’elle offre si l’on veut bien la voir, dans le parfum des femmes, l’amitié comme rempart au désespoir face à la sottise, comme dans « Mes chers amis ». L’on y part à l’aventure en « virée tzigane », sans se soucier de l’endroit où l’on atterrit, pourvu que l’on partage un moment avec ceux que l’on aime. Par son goût de l’absurde et de son sens de la dérision des conventions les plus stupides, la comédie italienne de l’âge d’or n’est pas si éloignée que ça des comédies anglaises des studios Ealing qui étaient d’ailleurs beaucoup moins morales.

C’est Milo Manara dans une courte BD qui avait bien résumé ce que pourrait donner le cinéma actuel et les ravages de la publicité, le Casanova de Fellini, sa morale aristocratique, son goût pour la douceur de vivre d’un monde disparu y finissait vendant des couches contre l’incontinence dans un spot à la télévision.

Nous sommes tous acteurs de ce spot dans notre société. Les "Vitteloni" n’y ont pas leur place, et encore moins "Rocco et ses frères".

En photos, Toto, comique italien qui avait la tête de Buster Keaton, passé des comédies à téléphone blanc au néo-réalisme, une photo extraite de "les monstres"
par Amaury Watremez (son site) jeudi 2 décembre 2010 - 24 réactions
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  • Par sisyphe (xxx.xxx.xxx.40) 3 décembre 2010 10:21
    sisyphe

    Le formidable cinéma italien , comme l’avait annoncé et montré Fellini et d’autres, est sous perfusion, à cause de deux raisons essentielles : 

    - la première, et la plus importante, c’est la télévision, qui s’est imposée dans les foyers, au détriment de la fréquentation des salles obscures 
    - la seconde est économique ; comme les cinémas espagnol, anglais, russe, et européen en général, le cinéma italien est victime de la puissance financière du cinéma US, et de ses blockbusters planétaires, avec produits dérivés, séries, etc....
    Le seul cinéma européen a avoir échappé à ce massacre, est le français, pour une raison très simple ; son financement par des taxes sur les entrées, même des productions étrangères (donc US). C’est ce qui lui permet de survivre, et d’assurer un certain nombre de productions annuelle. Ne parlons pas de leur qualité ; c’est une autre histoire, mais, au moins, de nouveaux réalisateurs peuvent émerger, et produire, de temps en temps, de bons films, et, en général, la machine continue à tourner. 

    En Italie, les réalisateurs monstres sacrés, maîtres de la comédie, sont tous morts ; les Risi, Visconti, Antonioni, Fellini, Ferreri, Monicelli, Rosi, ne sont plus là pour pointer avec quelle ironie jubilatoire les travers de la société. 

    Seuls Begnini, Moretti, comme Almodovar en Espagne, Frears, ou Loach en Grande Bretagne, arrivent encore à produire de temps en temps quelques films, mais Cinecitta s’est vidée de son formidable élan vital, et les autres capitales européennes sonnent creux... 

    Dans un monde entièrement dominé par la télé, et les productions US (films, séries), les cinémas nationaux ne sont plus, hélas, rentables, et seuls quelques auteurs peuvent arriver à trouver les moyens de production pour leurs oeuvres. 

    A cet égard, les Français peuvent vraiment remercier leur système de financement  ; un réel protectionnisme,  qui combine l´avance sur recettes et les obligations de financement des chaînes de télévision, et qui commence à être copié dans toute l´Europe, ayant réussi à éviter d’être laminé par le géant US...

    Il reste toutes ces merveilles de comédie "sociale" italienne, dont, pour moi, le maître demeure Dino Risi, avec quantité de chefs d’oeuvre, 
    Espérons que la généralisation, en Europe, du système de financement à la française, permettra à de nouveaux auteurs et réalisateurs de prendre la succession de leurs géniaux aînés, et lutter efficacement contre l’omnipotente TV ; mais, en ces temps de vaches maigres, ce ne sera pas facile de lutter contre un objet domestique et (relativement) gratuit, pour redonner le goût des salles obscures payantes.. 

    Il est à noter, également, que le public de cinéma, depuis une trentaine d’années, a considérablement changé ; il est, aujourd’hui, essentiellement composé d’adolescents et de jeunes, et le cinéma mainstream, essentiellement US, s’adresse en priorité à eux. 

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