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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Propos sur bon sens, discernement et paradoxe

Propos sur bon sens, discernement et paradoxe


Si le paradoxe conserve son actualité, c’est bien parce qu’il a obéré notre capacité de jugement, agissant de telle sorte que le discernement et le bon sens semblent parfois déserter les préoccupations de nos sociétés contemporaines ; alors que discernement et bon sens restent des notions essentielles face à ce principe qui prend le contre-pied des certitudes logiques de la vraisemblance. De par leur complémentarité, le discernement et le bon sens impliquent la réflexion, la méditation, l’expérience, la lucidité. Relevant du domaine de la spéculation abstraite, ces notions sont au cœur du raisonnement et du questionnement humain. Depuis la nuit des temps, de la maïeutique de Socrate, la théorie des Idées de Platon jusqu’au positivisme d’Auguste Comte, en passant par la logique cartésienne, il semble que discernement et bon sens soient allés de conserve. Tout en accordant une valeur préférentielle au discernement que les sages et les penseurs ont toujours envisagé comme la capacité supérieure de l’esprit, la faculté de synthèse et d’analyse en mesure de formuler le concept et de distinguer ce qu’il y a d’intelligible dans le sensible, ils n’ont pu éliminer les ressources du bon sens et faire l’impasse sur le paradoxe qui pose les assises de la contradiction, ainsi le paradoxe de Socrate : "subir l’injustice vaut mieux que de la commettre". Les premiers obstacles à franchir seront donc la crédulité naïve et le goût du confort intellectuel qui font préférer l’esprit de certitude à l’esprit de vérité. De là dérivent la mauvaise foi, le fanatisme et les violences. Le doute méthodique est donc une saine et souhaitable pratique si, faisant la part des choses, nous ne cédons pas à un scepticisme réactionnel. Il est bon de se rappeler que la vérité se montre davantage qu’elle ne se démontre et que l’homme la distingue fréquemment sans être capable de la prouver.

Quant au bon sens, il apparaît comme un outil que le peuple, d’instinct, s’est plu à utiliser et dont il a fait bon usage en regard de ses expériences propres. Plus ressenti que pensé, il rejoint l’esprit logique et prémunit des dangers où les idéologues et utopistes risqueraient de l’entraîner. Il est donc un contrepoids nécessaire aux divagations abusives et perverses, car l’homme de bon sens perçoit naturellement ce qui est bon de ce qui est mal, ce qui est juste de ce qui ne l’est pas, guidé par cet instinct qui l’avertit des égarements toujours possibles de l’intelligence. C’est ce qu’il conviendrait de nommer "le jugement droit".

Le paradoxe semble s’immiscer comme un dé-régulateur, un empêcheur de tourner en rond, un trouble-fête qui exploite à plaisir nos ambiguïtés, nos divergences, nos excès ; nécessaire, il mise sur l’objection pour nous obliger à remettre en cause le procédé de nos réflexions et combinaisons les plus élaborées. Ainsi le paradoxe pose-t-il un doigt insidieux sur nos contradictions, se ressouvenant qu’il existe entre le concept et le jugement la même différence qu’entre l’intuition intellectuelle et l’affirmation réfléchie. Par ailleurs, il a également son utilité lorsqu’il soumet à notre discernement des opinions qui vont à l’encontre de celles communément admises. Proust, en fin psychologue, ne craignait pas d’affirmer que les paradoxes d’aujourd’hui seraient les préjugés de demain.

En faisant obstacle au parti pris, le paradoxe repose l’interrogation, en maniant et en jouant adroitement de la réfutation et de la protestation. Mais, dans certaines circonstances, il nous accule, sans complaisance, jusque dans nos retranchements et peut alors nous conduire, si nous sommes faibles et influençables, à nous déjuger et, s’il est gouverné avec habileté et éloquence, à nous inciter à des compromis et à un désaveu regrettables. Tout dépend de nos certitudes. Arrivés à ce point de non-retour, nous ne sommes plus seulement en phase avec le bon sens et le raisonnement, mais avec notre intime conviction, voire avec notre foi. Le domaine de l’évidence intellectuelle est étroit. Et la nature humaine si complexe, qu’elle ne mène pas obligatoirement à des solutions simples et des réponses évidentes. Si aujourd’hui, le paradoxe sévit en permanence, il serait temps de lui adjoindre bon sens, discernement et conviction, que nous avons trop souvent laissés sur le bord du chemin. Ainsi retrouverions-nous la sérénité de jugement, ne serait-ce que pour combattre le nivellement de la pensée qui nous guette, la désinformation qui nous assourdit, l’abêtissement qui nous menace. Les exemples sont légion, le débat est ouvert.


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11 réactions à cet article    


  • Olga Olga 17 juin 2008 12:34

    Armelle

    En tant que reine du paradoxe et manquant totalement de bon sens et de discernement, je me dois de vous rejoindre pour "combattre le nivellement de la pensée qui nous guette, la désinformation qui nous assourdit, l’abêtissement qui nous menace".

    John Ralston Saul dans son livre "vers l’équilibre" s’attarde sur la notion de "sens commun" (qui peut se comprendre comme le "bon sens"). Ce que j’en ai retenu, c’est que le sens commun (le bon sens) aurait tendance à pacifier les relations entre les personnes. Le peuple vaque à ses occupations et son bon sens le pousse à agir sans violence et dans une sorte d’intérêt mutuel avec ses voisins. Jamais un peuple ne se dira spontanément : abandonnons nos familles pour partir faire la guerre . Et pourtant les guerres se succèdent sans fin et les peuples y sont souvent sacrifiés. Ce sont donc les dirigeants de ces peuples qui manqueraient totalement de bon sens et de discernement. Ou alors, ceux qui accèdent au pouvoir, grâce au peuple, trahissent systématiquement le bon sens de ce peuple, en s’aidant de la désinformation et de l’abêtissement, qui sont les seules armes maniées de main de maître par les élites dirigeantes.

    Je m’en voudrais de terminer sans un petit texte qui montre toute l’étendue de ma paradoxale personne (Alain Delon sors de mon corps !).

    Je m’ennuie dans vos villes si sombres
    Je m’abime si souvent, je me nuis
    Je me fuis par amour de la nuit
    Chaque matin je m’évanouis, Je perds la vie
    Mon âme n’en veut plus de ces jours maudits
    Elle ne songe qu’à rêver et ne plus s’éveiller
    L’obscurité silencieuse, voilà mon paradis

     


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 17 juin 2008 13:54

      Il vous en prie.

      C’est beau et triste comme une lande irlandaise.

      "Nous étions jeunes et larges d’épaules

      Bandits joyeux, insolents et droles

      On attendais que la mort nous frole

      Elle nous a pris les beaux et les droles

      On the road again, again..."

      Vous connaissez la suite.

      Il faudra bien un jour qu’on nous pende.


    • Olga Olga 18 juin 2008 02:17

       

      SANDRO

      Tout ce qui est triste est beau.
      Enfin, toute création artistique triste est belle.
      Dans la vie c’est rarement le cas.
      Un jour j’irai voir cette lande irlandaise
      si vous m’assurez qu’elle est belle et triste
      Mais j’ai beaucoup de mal à partir sur la road
      Je voyage très peu si ce n’est par l’imagination
      Et dans ce domaine je suis très prolifique
      D’où ma vision sombre de la réalité quotidienne
      qui ne sera jamais à la hauteur de mon imaginaire
      A moi d’en faire un atout pour vivre un peu moins mal


    • jack mandon jack mandon 17 juin 2008 13:26

       

      @ Armelle

      Le joyeux facétieux G. Courteline disait

      « Il faut éviter le paradoxe, comme une fille publique qu’il est, avec laquelle on couche à l’occasion, pour rire, mais qu’un fou, seul, épouserait »

      Dans son discours sur la méthode, Descartes nous dit

      « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en tout autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont »

      Quant à la conviction, Nietzsche, dans son humain trop humain, nous dit :

      « Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges »

      Après ce bouquet d’optimisme propre à la philosophie,

      Jack Mandon nous dit à propos du discernement :

      Ce printemps brumaire a effacé définitivement mes perspectives montagneuses, je n’ai plus de discernement que celui du soleil qui brille au fond de moi.

      Merci Armelle pour ce texte d’actualité qui apporte un peu de chaleur à mes neurones frustrées par les frimas extérieurs.

      Jack Mandon

       

       


      • jack mandon jack mandon 18 juin 2008 09:12

        > Propos sur bon sens, discernement et paradoxe
        par jack mandon (IP:xxx.x80.64.138) le 17 juin 2008 à 13H26

         

        @ Armelle

        Le joyeux facétieux G. Courteline disait

        « Il faut éviter le paradoxe, comme une fille publique qu’il est, avec laquelle on couche à l’occasion, pour rire, mais qu’un fou, seul, épouserait »

        Dans son discours sur la méthode, Descartes nous dit

        « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée : car chacun pense en être si bien pourvu que ceux même qui sont les plus difficiles à contenter en tout autre chose n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont »

        Quant à la conviction, Nietzsche, dans son humain trop humain, nous dit :

        « Les convictions sont des ennemis de la vérité plus dangereux que les mensonges »

        Après ce bouquet d’optimisme propre à la philosophie,

        Jack Mandon nous dit à propos du discernement :

        Ce printemps brumaire a effacé définitivement mes perspectives montagneuses, je n’ai plus de discernement que celui du soleil qui brille au fond de moi.

        Merci Armelle pour ce texte d’actualité qui apporte un peu de chaleur à mes neurones frustrés par les frimas extérieurs.

        Jack Mandon

        PS : J’avais accordé ma frustration au féminin, confondant le coeur et la raison,hors, mes neurones, comme ceux de toute espèce vivante sont bien masculins.


      • SciFi SciFi 17 juin 2008 13:45

        Sujet intéressant.

        Le paradoxe est multiple :

        - Etymologiquement, c’est l’opinion qui va à l’encontre du sens commun. Mais le "sens commun" ne doit pas être confondu avec le "bon sens". Le paradoxe peut être utile dans ce cas, en fournissant une piste de réflexion nouvelle. L’histoire des sciences au sens large est pleine de paradoxes de ce type. Notons au passage que l’aphorisme de Proust n’est jamais mis en défaut, un nouveau système de pensée faisant consensus à la place de l’ancien.

        - Le paradoxe peut aussi être ce qui va à l’encontre du bon sens. Ce paradoxe là est visible tous les jours dans l’actualité, comme dans la vie professionnelle. Cela consiste par exemple à adopter un palliatif à une situation, sans prendre le soin de reposer correctement le problème et de trouver une solution "naturelle". Ou encore à demander des améliorations à un système ou une organisation, sans même se poser la question de savoir si toutes les réponses de bon sens ont été épuisées. Le pire c’est que les solutions paradoxales trouvées poseront un autre problème qui sera résolu selon la même méthode. C’est là que le discernement est important.

        - Ensuite viennent les paradoxes de logique, qui ne font que traduire les limites de nos constructions formelles.

        La première et la troisième catégorie de paradoxes m’ont toujours enseigné quelque chose. La seconde, au moins dans ma profession, est une source d’ennuis et de stress récurrents.

        Quand au bon sens, j’ai l’impression que plus les systèmes de pensée deviennent complexes, plus il est oublié. C’est souvent pour cela que la charrue se retrouve devant les boeufs.

         


        • frédéric lyon 17 juin 2008 16:59

          "Si le paradoxe conserve son actualité, c’est bien parce qu’il a obéré notre capacité de jugement, agissant de telle sorte que le discernement et le bon sens semblent parfois déserter les préoccupations de nos sociétés contemporaines"

          .............................

          Amusant, mais y-a-t-il du sens derrière tout celà ?

          "Le paradoxe conserve son actualité". .......Diable ! Mais, qu’est-ce à dire ?

          ......."c’est bien parce qu’il a obéré notre capacité de jugement". ........Diable ! Le paradoxe est d’actualité car il obère notre capacité de jugement ?

          ........."agissant de telle sorte que le discernement et le bon sens semblent parfois déserter les préoccupations de nos sociétés contemporaines"..........Diable ! Il semblerait que si ce bon vieux paradoxe a bien obéré quelque chose, ce soit vos propres facultés de discernement !

          A ce propos, expliquez-moi pourquoi la façon dont ce monsieur, ou cette dame, forme les lettres de l’alphabet, vous enseigne quoi que ce soit sur leur compte ?

          Et je vous dirais si ce paradoxe a obéré votre propre "bon sens".

           


          • Christophe Christophe 17 juin 2008 21:04

            @Armelle,

            Quant au bon sens, il apparaît comme un outil que le peuple, d’instinct, s’est plu à utiliser et dont il a fait bon usage en regard de ses expériences propres. Plus ressenti que pensé, il rejoint l’esprit logique et prémunit des dangers où les idéologues et utopistes risqueraient de l’entraîner. Il est donc un contrepoids nécessaire aux divagations abusives et perverses, car l’homme de bon sens perçoit naturellement ce qui est bon de ce qui est mal, ce qui est juste de ce qui ne l’est pas, guidé par cet instinct qui l’avertit des égarements toujours possibles de l’intelligence. C’est ce qu’il conviendrait de nommer "le jugement droit".

            A la différence des logiques extensionnelles formelles, le bon sens ne pourrait être, à la limite, qu’une logique intentionnelle non formelle ; différence fondamentale entre les raisonnements déductifs (logiques) et les raisonnements inductifs (humains donc naturels).

            Même si nous concevons d’un même terme pour associer logiques formelles et bon sens, il faut rappeler que l’un fonctionne en chaînage avant alors que l’autre fonctionne en chaînage arrière (voire certains travaux de Jerry Fodor) ; en fait tout les oppose si nous devons les comparer. C’est toute la richesse de notre langue que d’utiliser un même terme pour signifier deux approches qui sont très opposées.


            • JL JL 18 juin 2008 09:40

              Je n’ai pas compris ce texte, je m’en excuse. Pour ma part, j’aurais dans cette analyse, évoqué aussi la sophistique, laquelle nous fournit de nombreux paradoxes qu’on n’est pas toujours censé déceler : ainsi, l’expression "racheter ses RTT" relève du paradoxe, lequel relève du discouirs dominant, qui lui-même ... etc.


              • Marsupilami Marsupilami 18 juin 2008 10:57

                 @ L’auteur

                Merci pour ces réflexions intéressantes. La lecture de De la coïncidence des opposés et autres variations sur les contraires de Jacques Bonnet (éd. Le Cherche Midi) devrait te ravir...

                 


                • rocla (haddock) rocla (haddock) 18 juin 2008 11:11

                  Samplé comme article ,

                   

                  Quelques paradoxes :

                   

                  Une femme intelligente est une femme avec laquelle on peut être aussi bête que l’ on veut ...P Valéry

                   

                  Je ne suis pas toujours de mon avis ...du même

                   

                  Il n’ est ici-bas que des ignorants . Ceux qu’ on appelle savants sont des gens de qui l’ ignorance a des lacunes ....A Tchekhov

                   

                  Puisque le peuple vote conte le gouvernement , il faut dissoudre le peuple...B Brecht.

                   

                  Le contraire est toujours vrai ...Scutenaire .

                   

                   

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