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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Proust et Venise

Proust et Venise

Le rêve de Venise fut longtemps l’un de ceux qui a hanté l’imagination du jeune Proust. Pour des raisons diverses qu’il est facile de comprendre, puisque cette ville est en elle-même une quintessence de l’art, que cela soit celui de l’architecture, de la sculpture, de la fresque, de la mosaïque, de la peinture, de la littérature, de la musique, cette ville est bien selon Jean d’Ormesson « le rêve le plus réussi de toute l’histoire des hommes ». Ce rêve fut donc celui de Marcel comme de tant d’autres, artistes ou non, chacun aspirant à contempler cette accumulation de splendeurs qui invite à des sauts permanents dans le temps et n’est autre qu’un mirage qui a su tenir ses promesses. Ne disait-il pas lui-même : « Quand je suis allé à Venise, cela me paraissait incroyable et si simple que mon rêve fût devenu mon adresse ».

«  Pendant ce mois où je ressassai comme une mélodie, sans pouvoir m’en rassasier, ces images de Florence, de Venise et de Pise, desquelles le désir qu’elles excitaient en moi gardait quelque chose d’aussi profondément individuel que si ç’avait été un amour, un amour pour une personne – je ne cessai pas de croire qu’elles correspondaient à une réalité indépendante de moi, et elles me firent connaître une aussi belle espérance que pouvait en nourrir un chrétien des premiers âges à la veille d’entrer dans le paradis. Aussi, sans que je me souciasse de la contradiction qu’il y avait à vouloir regarder et toucher avec les organes des sens ce qui avait été élaboré par la rêverie et non perçu par eux – et d’autant plus tentant pour eux, plus différent de ce qu’ils connaissaient – c’est ce qui me rappelait la réalité de ces images qui enflammait le plus mon désir, parce que cela c’était comme une promesse qu’il serait contenté. ( … ) Certes, quand je me répétais, donnant ainsi tant de valeur à ce que j’allais voir, que Venise était « l’école de Giorgione, la demeure du Titien, le plus complet musée de l’architecture domestique au moyen-âge », je me sentais heureux. Je l’étais pourtant davantage quand, sorti pour une course, marchant vite à cause du temps qui, après quelques jours de printemps précoce, était redevenu un temps d’hiver, voyant sur les boulevards les marronniers qui, plongés dans un air glacial et liquide comme de l’eau, n’en commençaient pas moins, invités exacts, déjà en tenue, et qui ne se sont pas laissés décourager, à arrondir et à ciseler, en leurs blocs congelés, l’irrésistible verdure dont la puissance abortive du froid contrariait, mais ne parvenait pas à refréner la progressive poussée – je pensais que déjà le Ponte Vecchio était jonché à foison de jacinthes et d’anémones et que le soleil du printemps teignait déjà les flots du Grand Canal d’un si sombre azur et de si nobles émeraudes qu’en venant se briser aux pieds des peintures du Titien, ils pouvaient rivaliser de riches coloris avec elles. » ( Du côté de chez Swann )

Curieusement il y aura deux Venise pour Marcel Proust : celle qu’il a connue et visitée en compagnie de sa mère, de Reynaldo Hahn l’ami fidèle et de sa cousine Marie Nordlinger, artiste-peintre, en avril- mai 1900 et qu’il reverra seul la même année en octobre mais en faisant un large détour par Padoue afin d’y admirer les fresques de Giotto - et la Venise transposée mais non magnifiée ou idéalisée de « La Recherche ». Oui, la Venise de la « Bible d’Amiens » et de Ruskin en quelque sorte, et celle de l’œuvre.

On le sait Venise est par excellence une tentation de l’écriture. C’est Dante fasciné par la vision infernale de l’Arsenal comme le sera Marcel à son tour ; Pétrarque séduit par les beautés de la cité villageoise et marine, de la ville des révélations et des mystères ; Commynes émerveillé par le Grand Canal et ses palais ; Montaigne saisi par le spectacle de la place Saint-Marc ; Joachim du Bellay qui évoque en un sonnet sarcastique les Epousailles de la mer ; Montesquieu qui déplore que cette ville ne vous engage pas à être aimable et vertueux ; Charles de Brosses qui trouve le Palais des Doges d’un style exécrable ; Goethe qui lui préfère Rome ; Shelley qui plonge avec délice dans la noire et magnifique poésie de la cité lagunaire ; Madame de Staël qui trouve Venise éblouissante ; George Sand qui y vit auprès de Musset des amours tumultueuses ; Théophile Gautier qui nous décrit la douceur de ses clairs de lune ; Taine qui se contente de l’admirer comme une femme fatale ; Stendhal qui pense un moment s’y installer ; Edmond et Jules de Goncourt qui lui consacreront des pages enthousiastes, alors que Henry James avec « Les carnets d’Asper Jorn » et « Les ailes de la colombe » élève Venise au rang de mythe littéraire. De Marco Polo à Jean d’Ormesson, elle est longue la liste des écrivains qui ont parlé d’elle, fascinés par les mystères qu’ils y devinent, mais également troublés par ses faiblesses, ainsi Balzac qui voit la mort s’y profiler, Maurice Barrès et Zola qui parleront de son isolement au milieu des flots et en évoqueront la disparition dans une vision aussi mélancolique que tragique. Et je ne saurais oublier Chateaubriand qui y vint en 1806, découvre une Venise meurtrie et à l’abandon et s’écrie : « Que ne puis-je m’enfermer dans cette ville en harmonie avec ma destinée ! »

Aussi Proust, qui rêve de Venise, ne fait-il rien d’autre que de se couler dans une longue lignée de célébrants pour lesquels la Sérénissime est une source d’inspiration inépuisable. On sait que son voyage à Venise fut envisagé après les pèlerinages ruskiniens qui lui avaient fait découvrir l’esthétique du philosophe anglais, sorte de médiateur entre l’art et l’homme et dont il se consacrait à traduire « La bible d’Amiens », ne serait-ce que parce qu’il partageait avec le britannique une égale exaltation pour le rôle capital et la nécessité sociale du poète et la même conscience douloureuse du temps. Accompagné de sa mère, il descendit non au Danieli mais à l’hôtel de l’Europe devenu depuis lors le siège de la Biennale, où une photo nous le montre assis dans un fauteuil d’osier sur le balcon de l’hôtel qui ouvrait sur le Grand Canal.

« Quand à dix heures du matin on venait ouvrir mes volets, je voyais flamboyer, au lieu du marbre noir que devenaient en resplendissant les ardoises de Saint-Hilaire, l’Ange d’or du campanile de Saint-Marc. Rutilant d’un soleil qui le rendait presque impossible à fixer, il me faisait avec ses bras grands ouverts, pour quand je serais une demi-heure plus tard sur la Piazzetta, une promesse de joie plus certaine que celle qu’il put être jadis chargé d’annoncer aux hommes de bonne volonté. Je ne pouvais apercevoir que lui, tant que j’étais couché, mais comme le monde n’est qu’un vaste cadran solaire ou seul un segment ensoleillé nous permet de voir l’heure qu’il est, dès le premier matin je pensai aux boutiques de Combray, sur la place de l’église, qui le dimanche étaient sur le point de fermer quand j’arrivais à la messe, tandis que la paille du marché sentait fort sous le soleil déjà chaud. Mais, dès le second jour, ce que je vis en m’éveillant, ce pourquoi je me levai, ce furent les impressions de la première sortie à Venise, à Venise où la vie quotidienne n’était pas moins réelle qu’à Combray : comme à Combray le dimanche matin, on avait bien le plaisir de descendre dans une rue en fête, mais cette rue était toute en une eau de saphir, rafraîchie de souffles tièdes, et d’une couleur si résistante que mes yeux fatigués pouvaient, pour se détendre et sans craindre qu’elle fléchît, y appuyer leurs regards. Comme à Combray les bonnes gens de la rue de l’Oiseau, dans cette nouvelle ville aussi les habitants sortaient bien des maisons alignées l’une à côté de l’autre dans la grand’rue ; mais ce rôle de maison projetant un peu d’ombre à leurs pieds était, à Venise, confié à des palais de porphyre et de jaspe, au-dessus de la porte cintrée desquels la tête d’un dieu barbu avait pour résultat de rendre plus foncé par son reflet, non le brun du sol mais le bleu splendide de l’eau. Sur la piazza l’ombre qu’eussent développée à Combray la toile du magasin de nouveautés et l’enseigne du coiffeur, c’étaient les petites fleurs bleues que sème à ses pieds sur le désert du dallage ensoleillé le relief d’une façade Renaissance, non pas que, quand le soleil tapait fort, on ne fût obligé, à Venise comme à Combray, de baisser, même au bord du canal, des stores. Mais ils étaient tendus entre les quadrilobes et les rinceaux de fenêtres gothiques. J’en dirai autant de celle de notre hôtel, devant les balustres de laquelle ma mère m’attendait en regardant le canal avec une patience qu’elle n’eût peut-être pas montrée autrefois à Combray où, mettant en moi des espérances qui depuis n’avaient pas été réalisées, elle ne voulait pas me laisser voir combien elle m’aimait. Maintenant elle sentait bien que sa froideur apparente n’eût plus rien changé, et la tendresse qu’elle me prodiguait était comme ces aliments défendus qu’on ne refuse plus aux malades, quand il est assuré qu’ils ne peuvent plus guérir. Certes, les humbles particularités qui faisaient individuelle la fenêtre de la chambre de ma tante Léonie, sur la rue de l’Oiseau, son asymétrie à cause de la distance inégale entre les deux fenêtres voisines, la hauteur excessive de son appui de bois, et la barre coudée qui servait à ouvrir les volets, les deux pans de satin bleu et glacé qu’une embrasse divisait et retenait écartés, tout cela existait aussi à cet hôtel de Venise, où j’entendais ces mots si particuliers et si éloquents qui nous font reconnaître de loin la demeure où nous rentrons déjeuner, et plus tard restent dans notre souvenir comme un témoignage que pendant un certain temps cette demeure fut la nôtre ; mais le soin de les dire était, à Venise, dévolu, non comme il l’était à Combray et comme il l’est un peu partout aux choses les plus simples, voire les plus laides, mais à l’ogive encore à demi arabe d’une façade qui est reproduite dans tous les musées de moulages et tous les livres d’art illustrés, comme un des chefs-d’œuvre de l’architecture domestique au moyen-âge ; de bien loin et quand j’avais à peine dépassé Saint-Georges-le-Majeur, j’apercevais cette ogive qui m’avait vu, et l’élan de ses arcs brisés ajoutait à son sourire de bienvenue la distinction d’un regard plus élevé et presque incompris. » ( La Fugitive )

Dans cette Venise, délivrée depuis 1866 de l’occupation autrichienne et redevenue italienne à part entière et capitale de la Vénitie, où sa venue avait été à plusieurs reprises différée, il s’y rendait en 1900 avec des valises chargées d’une véritable bibliothèque ruskinienne pour y retrouver Reynaldo et sa cousine Marie, tous deux logés au Palais Fortuny Madrazo, Raymond Madrazo, fils et petit-fils de peintres à la cour d’Espagne, ayant épousé Mara Hahn, sœur du compositeur. Proust élabore alors une doctrine selon laquelle une œuvre doit être à la fois l’exposé d’une théorie et l’invention d’une fiction, de même qu’il considère que le monde n’est plus un bien à conquérir mais une apparence à élucider. La découverte de Ruskin grâce à l’ouvrage de Robert de la Sizeranne « Ruskin et la religion de la beauté », après celles d’Emerson et de Carlyle, l’incitait à s’interroger sur la conception des formes littéraires et esthétiques. Certes Le Temps perdu n’est encore qu’à l’état de projet, mais le voyage à Venise sera en quelque sorte le passage obligé de la maturation qui, progressivement, le conduira de « Jean Santeuil » dont il ne parvient pas à mener à bien la réalisation et dont il abandonne la rédaction après ce premier voyage à Venise, à « Du côté de chez Swann » qui ouvrira La Recherche. C’est en analysant la pensée de Ruskin, comme il l’avait fait de celles d’Edgar Poe et de Baudelaire, que Proust affermit le lent cheminement de sa faculté créatrice et de sa vocation littéraire. L’idée d’une construction ne le quittait plus et, dans sa traduction de Ruskin, l’écrivain cherchait déjà la forme future de son œuvre, si bien qu’il appliquera bientôt, pour son propre compte, les principes sur l’art que lui a transmis le philosophe et sociologue anglais.

Oui, à Venise tout est en état de gestation. Ruskin est l’étincelle qui incite Proust à passer de l’expérience de critique à celle de narrateur. Par ailleurs, il ne manquera pas d’appliquer à la genèse d’un livre, la genèse des monuments architecturaux et concevra son œuvre romanesque à la manière d’une cathédrale médiévale élaborée de la base au sommet en sorte que sa composition soit dans votre tête avant d’être couchée sur le papier. Toute œuvre, quelle qu’elle soit, doit être le fruit d’une création volontaire et obéir rigoureusement à un ordre et une méthode. C’est bien la raison qui a voulu que le commencement et la fin de « La Recherche » soient envisagés et combinés ensemble. N’écrivait-il pas à Mme Straus dès 1909 : « Je viens de commencer – et de finir – tout un long livre. »

Mais pour l’heure, les quatre voyageurs communient avec un égal enthousiasme au culte du passé, attentifs à surprendre le plus infime détail évoqué par Ruskin, examinant chaque façade, chaque colonnade, chaque fronton, inventoriant les chapiteaux, détaillant les statues, tandis que Mme Proust poursuit son travail de traductrice, que Reynaldo chante des mélodies italiennes et que Marie assiste Marcel dans son travail d’inventaire - « en cette heure d’orage et d’obscurité où les mosaïques ne brillaient plus que de leur propre et matérielle lumière et d’un or interne, terrestre et ancien ».

Les jeunes gens poussent le scrupule jusqu’à demander une échelle afin de distinguer un relief que, sans elle, ils ne pourraient voir. Leur visite scrupuleuse et attentive de la Sérénissime leur permet d’explorer les strates d’une ville qui a su changer tout en se polissant et dont les calli virent se croiser les êtres les plus étonnants : les Orientaux enturbannés et les Esclavons ( les slaves du sud qui combattaient pour la Sérénissime ), les bateleurs et les acrobates, les princes parés comme des gisants et les sénateurs aux robes écarlates. Proust est envoûté par les palais habités par les souvenirs, ces dédales et impasses qui ouvrent au loin sur la mer, le murmure sourd et monotone du flux venu gonfler les eaux exténuées des petits canaux. Aussi se plaît-il, après le souper, quand sa mère s’est retirée dans sa chambre, à sortir afin d’entrer en contact avec une Venise nocturne, plus secrète et presque inquiétante, qu’il découvre en suivant le lacis complexe des calli. Il y côtoie le petit peuple des artisans et des boutiquiers, des filles rieuses et des enfants encore attardés sur une aire de jeu, surprend la lune, pointée comme un phare sur les façades de marbre, faisant tour à tour saillir les sculptures et ferronneries d’une demeure ou luire le dôme lointain d’un baptistère.

« Ma gondole suivait les petits canaux ; comme la main mystérieuse d’un génie qui m’aurait conduit dans les détours de cette ville d’Orient, il semblait au fur et à mesure que j’avançais, me pratiquer un chemin creusé en plein cœur d’un quartier qu’ils divisaient en écartant à peine, d’un mince sillon arbitrairement tracé les hautes maisons aux fenêtres mauresques ; et comme si le guide magique eût tenu une bougie entre ses doigts et m’eût éclairé au passage, ils faisaient briller devant eux un rayon de soleil à qui ils frayaient la route. On sentait qu’entre les pauvres demeures que le petit canal venait de séparer, et qui eussent sans cela formé un tout compact, aucune place n’avait été réservée. De sorte que le campanile de l’église ou les treilles des jardins surplombaient à pic le rio, comme dans une ville inondée ». 

Cet extrait puisé dans « La Fugitive » nous décrit une Venise qui n’est déjà plus la ville découverte par le jeune Proust et éclairée par un guide – en l’occurrence Ruskin – mais la Venise dont il se souvient bien des années plus tard, transposée par sa mémoire. Car nous ne connaissons du séjour vénitien que ce que Marie Nordlinger a bien voulu nous en dire, étant donné qu’aucune lettre de l’écrivain, ou quasiment aucune, ne nous est parvenue de ces deux séjours consécutifs dans la péninsule italienne. Si Proust l’évoque dans l’édition définitive de « La Bible d’Amiens », ce n’est qu’en quelques lignes où il nous entretient de :

« Ces jours bénis, quand avec les autres disciples du maître, nous allions en gondole dans Venise, écoutant sa prédication au bord des eaux et abordant à chacun des temples qui semblaient surgir de la mer pour nous offrir l’objet de ses descriptions et l’image de sa pensée. »

A l’heure de « La Fugitive », rappelons-nous que Ruskin n’est déjà plus qu’un personnage proustien assez pâlot dont on ne retrouve les théories que dans les propos du peintre Elstir et de l’écrivain Bergotte, Proust ne subissant plus son influence depuis longtemps, bien que celle-ci ait été capitale. N’avouait-il pas à Céleste Albaret, à la fin de son existence, qu’il gardait un souvenir ébloui de son séjour à Venise et considérait la ville et Ruskin comme deux des découvertes qui avaient le plus marqué son esprit, bien qu’il ne citera qu’une seule fois le nom de Ruskin dans La Recherche. Ne faut-il pas à un moment donné tuer le père pour exister pleinement, au figuré bien entendu. Car, désormais, Marcel a franchi le pas ; son rôle d’exégète et d’érudit ne lui suffisant pas, son génie a pris le relais afin de composer une œuvre à part entière : la sienne. Ainsi s’est-il éloigné du monde et de la vie pour les recréer différemment et puiser dans sa mémoire et son imaginaire les matériaux en mesure d’édifier sa propre cathédrale, non de pierre, mais de mots.

« Mais tout à coup le décor changea ; ce ne fut plus le souvenir d’anciennes impressions, mais d’un ancien désir, tout récemment réveillé encore par la robe bleu et or de Fortuny, qui étendit devant moi un autre printemps, un printemps plus du tout feuillu mais subitement dépouillé au contraire de ses arbres et de ses fleurs par ce nom que je venais de me dire : Venise ; un printemps décanté, qui est réduit à son essence, et traduit l’allongement, l’échauffement, l’épanouissement graduel de ses jours par la fermentation progressive, non plus d’une terre impure, mais d’une eau vierge et bleue, printanière sans porter de corolles, et qui ne pourrait répondre au mois de mai que par des reflets, travaillée par lui, s’accordant exactement à lui dans la nudité rayonnante et fixe de son sombre saphir. Aussi bien, pas plus que les saisons à ses bras de mer infleurissables, les modernes années n’apportent point de changement à la cité gothique ; je le savais, je ne pouvais l’imaginer, ou, l’imaginant, voilà ce que je voulais, de ce même désir qui jadis, quand j’étais enfant, dans l’ardeur même du départ, avait brisé en moi la force de partir : me trouver face à face avec mes imaginations vénitiennes ; contempler comment cette mer divisée enserrait de ses méandres, comme les replis du fleuve Océan, une civilisations urbaine et raffinée, mais qui, isolée par leur ceinture azurée, s’était développée à part, avait eu à part ses écoles de peinture et d’architecture – jardin fabuleux de fruits et d’oiseaux de pierre de couleur, fleuri au milieu de la mer qui venait la rafraîchir, frappait de son flux le fût des colonnes et, sur le puissant relief des chapiteaux, comme un regard de sombre azur qui veille dans l’ombre, pose par taches et fait remuer perpétuellement la lumière. » La Fugitive

Oui, Venise est bien une étape décisive dans l’existence de Proust, en le mettant sur une voie où il ira plus loin que personne, conscient que l’on ne devient écrivain qu’en se soumettant d’abord à une pensée et à un art extérieurs à soi-même, d’autant que l’occasion s’était présentée, grâce à l’incomparable médiateur que fût John Ruskin, de se conforter dans l’idée que la tâche d’un écrivain est de re-dire, comme le fit Homère, ce qu’il a vu et ce qu’il a senti, de rendre sensible l’âme des choses, tant il est vrai que ce qui est grand se restreint à ce qui est humain. Il évoquera d’ailleurs en 1906, dans un article, aussi bien la Venise agonisante de Barrès que la Venise carnavalesque et posthume de Régnier, la Venise insatiable d’amour de Madame de Noailles que la Venise de Léon Daudet exerçant sur toute imagination bien née une fascination unique et une emprise inégalable.

« Le lendemain je partais à la recherche de ma belle place nocturne, je suivais des calli qui se ressemblaient toutes et se refusaient à me donner le moindre renseignement, sauf pour l’égarer mieux. Parfois un vague indice que je croyais reconnaître me faisait supposer que j’allais voir apparaître, dans sa claustration, sa solitude et son silence, la belle place exilée. A ce moment, quelque mauvais génie qui avait pris l’apparence d’une nouvelle calle me faisait rebrousser chemin malgré moi, et je me trouvais brusquement ramené au Grand Canal. Et comme il n’y a pas entre le souvenir d’un rêve et le souvenir d’une réalité de grandes différences, je finissais par me demander si ce n’était pas pendant mon sommeil que s’était produit, dans un sombre morceau de cristallisation vénitienne, cet étrange flottement qui offrait une vaste place entourée de palais romantiques à la méditation prolongée du clair de lune. »

Rentré fin mai 1900 à Paris, Proust se consacre avec sa mère à parfaire la traduction de « La bible d’Amiens », tandis que le roman, qui contient les moments essentiels de ce séjour, ne paraitra que 27 ans plus tard et 5 ans après la mort de leur auteur. Jeanne Proust, qui avait une connaissance approfondie de la langue anglaise, établira une première version dont la Bibliothèque nationale conserve le manuscrit et que son fils retouchera et annotera abondamment. En 1901 Marcel remettra sa traduction définitive à l’éditeur Ollendorf, ouvrant sa vie personnelle sur d’autres perspectives. Dans sa préface, il fera preuve d’une érudition rare et montrera comment John Ruskin lui permit de comprendre non seulement l’art gothique mais l’Italie, puis il s’emploiera à l’oublier et la page sera définitivement tournée. Il chargera d’ailleurs Marie Nordlinger d’achever la traduction commencée de « Sésame et le lys » pour lequel il fera néanmoins une admirable préface consacrée à la « lecture ».

Ainsi en est-il de la Venise réelle visitée à deux reprises par un Marcel Proust de 29 ans, vision d’azur et de printemps dans sa splendeur évanescente, gorgée de plaisirs et de beautés en un temps où le jeune homme avouait qu’il n’y a pas de créateur sans un maître et pour qui le philosophe anglais en était un, parce qu’il savait établir entre les choses et les êtres « cette mystérieuse concordance qu’on demande vainement à la science d’analyser ». Mais qu’en sera-t-il de la Venise transposée bien des années après par l’écrivain et que deviendra-t-elle revisitée par son esprit, transformée par ses souvenirs er réanimée par sa mémoire involontaire ? Lorsqu’il entreprend la rédaction de la dernière partie de « La Recherche », soit celle de La fugitive et Le temps retrouvé, il est orphelin depuis 10 ans, Agostinelli s’est tué en avion, la France est en guerre, plusieurs de ses amis ont été fauchés dans les combats et il vit reclus dans une chambre tapissée de liège, veillé par la seule et maternelle présence de Céleste Albaret. Les pages qui vont composer ce qui prendra plus tard le titre de « La Fugitive » sont celles qui le révèlent peut-être le plus intimement mais surtout apportent un éclairage essentiel sur la structure et la composition sensible de son œuvre. Il est par conséquent intéressant d’analyser la transition qu’opère l’écrivain pour passer de la réalité du voyage à son évocation littéraire. Dans la Venise de « La Recherche », Albertine apparaît et madame Proust n’est plus la collaboratrice qui aide son fils à traduire « La Bible d’Amiens », mais une femme vieillissante et d’une importance soudain considérable, alors même que la cité des eaux devient en quelque sorte le temps partagé entre l’œuvre que l’on aspire à écrire et celle que l’on redoute de ne pas achever, symbolisant à tout jamais ce qui ne cesse d’advenir entre le vécu et l’espéré.

« Je me disais non seulement : « Est-il encore temps ? » mais « Suis-je en état ? » La maladie qui, en me faisant comme un rude directeur de conscience, mourir au monde, m’avait rendu service ( car si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a semé, il restera seul, mais s’il meurt, il portera beaucoup de fruits ), la maladie qui, après que la paresse m’avait protégé contre la facilité, allait peut-être me garder contre la paresse, la maladie avait usé mes forces et, comme je l’avais remarqué depuis longtemps, notamment au moment où j’avais cessé d’aimer Albertine, les forces de ma mémoire. Or la re-création par la mémoire d’impressions qu’il fallait ensuite approfondir, éclairer, transformer en équivalent d’intelligence, n’était-elle pas une des conditions, presque l’essence même de l’œuvre d’art telle que je l’avais conçue tout à l’heure dans la bibliothèque ? Ah ! si j’avais encore les forces qui étaient intactes encore dans la soirée que j’avais alors évoquée en apercevant François le Champi ! C’était de cette soirée, où ma mère avait abdiqué, que datait, avec la mort lente de ma grand-mère, le déclin de ma volonté, de ma santé. Tout s’était décidé au moment où, ne pouvant plus supporter d’attendre au lendemain pour poser mes lèvres sur le visage de ma mère, j’avais pris la résolution, j’avais sauté du lit et étais allé, en chemise de nuit, m’installer à la fenêtre par où entrait le clair de lune jusqu’à ce que j’eusse entendu partir Mr Swann. Mes parents l’avaient accompagné, j’avais entendu la porte du jardin s’ouvrir, sonner, se refermer…

 (…)

« Alors, je pensais tout d’un coup que si j’avais encore la force d’accomplir mon œuvre, cette matinée – comme autrefois à Combray certains jours qui avaient influé sur moi – qui m’avait, aujourd’hui même, donné à la fois l’idée de mon œuvre et la crainte de ne pouvoir la réaliser, marquerait certainement avant tout, dans celle-ci, la forme que j’avais pressentie autrefois dans l’église de Combray, et qui nous reste habituellement invisible, celle du Temps.  »

( Le temps retrouvé )

Certes le temps presse, la maladie ne cessant pas de gagner du terrain. Heureusement avec « La Fugitive » et bientôt « Le temps retrouvé », il n’en est plus aux fondations mais aux galeries supérieures, aux rosaces, aux flèches. Autour de lui, lorsqu’il se penche, il voit venant mourir à ses pieds la mer immense des souvenirs, il entend le phrasé des milliers de pages qu’il a écrites, parfois à bout de souffle, souvent à bout de force. Et cette œuvre à qui la consacre-t-il, en dehors du temps et de la création littéraire, sinon à sa mère, cette mère qu’il a cru profaner et qui l’ouvre à l’éternité de l’art qui les fera perdurer ensemble.

« Et parce que derrière ses balustrades de marbre de diverses couleurs, maman lisait en m’attendant, le visage contenu dans une voilette de tulle d’un blanc aussi déchirant que celui de ses cheveux, pour moi qui sentais que ma mère l’avait, en cachant ses larmes, ajoutée à son chapeau de paille moins pour avoir l’air habillée devant les gens de l’hôtel que pour me paraître moins en deuil, moins triste, presque consolée ; parce que, ne m’ayant pas reconnu tout de suite, dès que de la gondole je l’appelais elle envoyait vers moi, du fond de son cœur, son amour qui ne s’arrêtait que là où il n’y avait plus de matière pour le soutenir, à la surface de son regard passionné qu’elle faisait aussi proche de moi que possible, qu’elle cherchait à exhausser, à l’avancée de ses lèvres, en un sourire qui semblait m’embrasser, dans le cadre et sous le dais du sourire plus discret de l’ogive illuminée du soleil de midi… »

C’est curieusement une mère en deuil qu’il choisit de nous décrire, probablement parce que la Venise du romancier, si éloignée de celle du visiteur, est hantée de spectres et de fantômes et semble concentrer en elle toutes les douleurs. Ainsi promène-t-il dans les calli désormais embaumées de tubéreuses le chagrin de la mort d’Albertine, auquel s’ajoute la peine inconsolée de la veuve d’Adrien et de la mère profanée. Venise offre à l’écrivain un labyrinthe nocturne, une atmosphère marine où le passé se décompose en une mélancolie poignante qu’aggrave le caractère inéluctable de sa déchéance. Ici Proust rejoint Balzac, Barrès et Zola dans la vision d’une Venise qui s’engloutit peu à peu en ses eaux crépusculaires et dont la mort est annoncée mais qui, grâce à la plume de l’écrivain, renaîtra de ses cendres, remontera à la surface comme un reflet retrouvé, car écrivait-il –

« Les années heureuses sont des années perdues, on attend une souffrance pour travailler. »

En effet, le roman s’achèvera sur une fête quasi vénitienne qui n’ensevelit qu’apparemment ses participants et que la puissance des mots a à charge de recréer, puis d’éterniser. Parvenu en ce point du roman, « La Recherche » prend une autre dimension, construction en boucle, en spirale, où chaque scène accentue sa force narratrice, où chaque personnage se dévoile et s’épaissit, construction topographique comme un pavage de mosaïque et topologique comme le colossal évangile de Venise.

« Tant de fois, au cours de ma vie, la réalité m’avait déçu parce qu’au moment où je la percevais, mon imagination qui était mon seul organe pour jouir de la beauté, ne pouvait s’appliquer à elle, en vertu de la loi inévitable qui veut qu’on ne puisse imaginer que ce qui est absent. Et voici que soudain l’effet de cette dure loi s’était trouvé neutralisé, suspendu, par un expédient merveilleux de la nature, qui avait fait miroiter une sensation – bruit de la fourchette et du marteau, même titre de livre, etc. – à la fois dans le passé, ce qui permettait à mon imagination de la goûter, et dans le présent où l’ébranlement affectif de mes sens par le bruit, le contact du linge, avait ajouté aux rêves de l’imagination ce dont ils sont habituellement dépourvus, l’idée d’existence, et, grâce à ce subterfuge, avait permis à mon être d’obtenir, d’isoler, d’immobiliser – la durée d’un éclair – ce qu’il n’appréhende jamais : un peu de temps à l’état pur.

(…)

« Mais qu’un bruit, qu’une odeur, déjà entendu ou respiré jadis, le soient de nouveau, à la fois dans le présent et dans le passé réels sans être actuels, idéaux sans être abstraits, aussitôt l’essence permanente et habituellement cachée des choses se trouve libérée, et notre vrai moi qui, parfois depuis longtemps, semblait mort, mais ne l’était pas entièrement, s’éveille, s’anime en recevant la céleste nourriture qui lui est apportée. Une minute affranchie de l’ordre du temps a recréé en nous, pour la sentir, l’homme affranchi de l’ordre du temps. Et celui-là, on comprend qu’il soit confiant dans sa joie, même si le simple goût d’une madeleine ne semble pas contenir logiquement les raisons de cette joie, on comprend que le mot de « mort » n’ait pas de sens pour lui ; situé hors du temps, que pourrait-il craindre de l’avenir ? »

Aussi est-il intéressant de savoir comment ces réminiscences successives vont découvrir des perspectives jusqu’alors inconnues, qui dépassent de beaucoup l’ordre du temps et plongent subitement le narrateur dans une sorte d’extase, un étourdissement que l’on éprouve parfois devant une vision ineffable, suggérées par des désirs qui ne sont connus que de l’esprit. Proust va vivre, en effet, un événement qui était déjà apparu, comme nous l’avons vu dans le texte cité à l’instant, au début de l’œuvre – mais qu’il n’avait pas encore pris soin d’analyser, considérant comme Chateaubriand et Nerval que ce n’était là qu’un phénomène intuitif, non un séisme d’une importance aussi capitale -, de façon à en redoubler la signification, celle d’une vie qui a su ressusciter son passé, celle d’un roman qui récapitule et achève sa propre course en se refermant. Cet événement n’est autre qu’une réminiscence nouvelle qui conforte la première, celle de la madeleine - et se produit au moment où le narrateur de « La Recherche » entre dans la cour de l’hôtel de Guermantes et bute malencontreusement contre un pavé mal équarri. L’impression ressentie, comme une « visions éblouissante » par ce soudain déséquilibre, lui procure une félicité étrange et parfaite et fait ré-apparaître Venise et les dalles du baptistère Saint-Marc, mal équarries elles aussi. Or cette coïncidence avec deux moments de sa propre vie n’est pas le fait d’un simple flash-back, elle est un acte de mémoire qui entraîne l’émergence d’une autre réalité, une irruption dans le temps d’une dimension – écrit-il – extra-temporelle.

« Et presque tout de suite, je la reconnus, c’était Venise, dont mes efforts pour la décrire, et les prétendus instantanés pris par ma mémoire ne m’avaient jamais rien dit, et que la sensation que j’avais ressentie jadis sur deux dalles inégales du baptistère Saint-Marc m’avait rendue avec toutes les autres sensations jointes ce jour-là à cette sensation-là et qui étaient restées dans l’attente, à leur rang, d’où un brusque hasard les avait impérieusement fait sortir, dans la série des jours oubliés. De même le goût de la petite madeleine m’avait rappelé Combray. Mais pourquoi les images de Combray et de Venise m’avaient-elles, à l’un et l’autre moment, donné une joie pareille à une certitude, et suffisante, sans autres preuves, à me rendre la mort indifférente ?

« Le temps retrouvé »

Tout l’effort du personnage d’Elstir, l’artiste-peintre de « La Recherche », dont les théories ne sont autres que celles de Ruskin, ne consistaient-elles pas à changer le regard qui interroge en une vision qui illumine ? Sa leçon devait produire de beaux fruits. L’illusion comme le rêve est chargée de façonner un autre réel, un réel intérieur que Proust – à sa suite – considère comme plus vrai parce que l’artiste, entre-temps, s’est plu à dévoiler le sens caché des choses, ces choses qui se dissimulaient derrière les apparences trompeuses de la réalité.

« Me rappelant trop avec quelle indifférence relative Swann avait pu parler autrefois des jours où il était aimé, parce que sous cette phrase il voyait autre chose qu’eux, et la douleur subite que lui avait causée la petite phrase de Vinteuil en lui rendant ces jours eux-mêmes, tel qu’il les avait jadis sentis, je comprenais trop que ce que la sensation des dalles inégales, la raideur de la serviette, le goût de la madeleine avaient réveillé en moi, n’avait aucun rapport avec ce que je cherchais souvent à me rappeler de Venise, de Balbec, de Combray, à l’aide d’une mémoire uniforme ; et je comprenais que la vie peut être jugée médiocre, bien qu’à certains moments elle parût si belle, parce que dans le premier cas c’est sur tout autre chose qu’elle-même, sur des images qui ne gardent rien d’elle, qu’on le juge et qu’on la déprécie.

(…)

Or cette cause, je la devinais en comparant ces diverses impressions bienheureuses et qui avaient entre elles ceci de commun que je les éprouvais à la fois dans le moment actuel et dans un moment éloigné jusqu’à faire empiéter le passé sur le présent, à me faire hésiter à savoir dans lequel des deux je me trouvais ; au vrai l’être qui alors goûtait en moi cette impression la goûtait en ce qu’elle avait de commun dans le jour ancien et maintenant, dans ce qu’elle avait d’extra-temporel, un être qui n’apparaissait que quand, entre une de ces identités entre le présent et le passé, il pouvait se trouver dans le seul milieu où il pût vivre, jouir de l’essence des choses, c’est-à-dire en dehors du temps. Cela expliquait que mes inquiétudes au sujet de ma mort eussent cessé au moment où j’avais reconnu inconsciemment le goût de la petite madeleine, puisqu’à ce moment-là l’être que j’avais été était un être extra-temporel, par conséquent insoucieux des vicissitudes de l’avenir. Cet être-là n’était jamais venu à moi, ne s’était jamais manifesté, qu’en dehors de l’action, de la jouissance immédiate, chaque fois que le miracle d’une analogie m’avait fait échapper au présent. »  ( Le temps retrouvé )

Mais revenons à Adèle Weil, morte depuis plus de dix ans et demandons-nous pourquoi est-ce une mère en deuil et si visiblement affligée que l’écrivain choisit de présenter dans son voyage littéraire, alors que la réalité du séjour à Venise fut sans doute l’un des moments les plus heureux de leur vie où mère et fils ont été le plus étroitement proches, à travers leur travail en commun sur Ruskin ? Oui, pour quelle raison cette rêverie solitaire s’achève-t-elle sous une treille assombrie et au bord d’une eau ténébreuse qui transmet d’étranges et funèbres murmures ? Il est vrai que Venise, ville de mirages et d’illusions - surtout en ces années 1900 où tourisme et restauration n’étaient pas à l’ordre du jour - est le décor idéal pour une œuvre qui tente d’éclairer la nuit du monde et de l’âme, et dont l’auteur est un homme qui a perdu tous ceux qu’il aimait et, après avoir été le prisonnier de ses amours, l’est désormais de son œuvre. D’autant qu’au chagrin de la mère disparue – comme a disparu l’Albertine du roman – s’ajoute le remords de la mère profanée et, comme chez Dostoïevski, la dialectique de la faute et de l’expiation qui ne trouvera sa délivrance que dans l’œuvre rédemptrice. Proust se blâmait sans doute des pensées incestueuses qu’il avait pu avoir à l’intention de sa mère et se reprochait inlassablement les soucis qu’il lui avait causés par sa paresse et l’inquiète tendresse qu’il lui avait inspirée. Ce désir de punition est déjà lisible dans Sodome et Gomorrhe et se précise davantage encore dans La Fugitive. Ecoutons-le :

« Le soleil continuait de descendre. Ma mère ne devait pas être maintenant bien loin de la gare. Bientôt elle serait partie, je serai seul à Venise, seul avec la tristesse de la savoir peinée par moi, et sans sa présence pour me consoler. L’heure du train s’avançait. Ma solitude irrévocable était si prochaine qu’elle me semblait déjà commencée et totale. Car je me sentais seul, les choses m’étaient devenues étrangères, je n’avais plus assez de calme pour sortir de mon cœur palpitant et introduire en elles quelque stabilité. La ville que j’avais devant moi avait cessé d’être Venise. Sa personnalité, son nom, me paraissaient comme des fictions mensongères que je n’avais plus le courage d’inculquer aux pierres. Les palais m’apparaissaient réduits à leurs simples parties et quantités de marbre pareilles à toutes autres, et l’eau comme une combinaison d’hydrogène et d’azote, éternelle, aveugle, antérieure et extérieure à Venise, ignorante des Doges et de Turner. Et cependant ce lieu quelconque était étrange comme le lieu où on arrive et qui ne vous connaît pas encore, comme un lieu qu’on a quitté et qui vous a déjà oublié. Je ne pouvais plus rien lui dire de moi, laisser rien de moi se poser sur lui, il me contractait sur moi-même, je n’étais plus qu’un cœur qui battait, et une attention qui suivait anxieusement le développement de « Sole mio ». J’avais beau raccrocher désespérément ma pensée à la belle courbe caractéristique du Rialto, il m’apparaissait avec la médiocrité de l’évidence comme un pont non seulement inférieur, mais aussi étranger à l’idée que j’avais de lui qu’un acteur dont, malgré sa perruque blonde et son vêtement noir, nous savons bien qu’en son essence il n’est pas Hamlet.

(…) Et plus loin :

« Si bien que ce bassin de l’Arsenal, à la fois insignifiant et lointain, me remplissait de ce mélange de dégoût et d’effroi que j’éprouvai la première fois que, tout enfant, j’accompagnai ma mère aux bains Deligny, et où, dans ce site fantastique d’une eau sombre que ne couvraient pas le ciel ni le soleil et que cependant, borné par des chambrettes, on sentait communiquer avec d’invisibles profondeurs couvertes de corps humains, je m’étais demandé si ces profondeurs, cachées aux mortels par des baraquements qui ne les laissaient pas soupçonner de la rue, n’étaient pas l’entrée des mers glaciales qui commençaient là, dans lesquelles les pôles étaient compris, et si cet étroit espace n’était pas la mer libre du pôle ; et dans ce site solitaire, irréel, glacial, sans sympathie pour moi, où j’allais rester seul, le chant de « Sole mio » s’élevait comme une déploration de la Venise que j’avais connue, et semblait prendre à témoin mon malheur. »

Et deux pages plus loin, on lit encore ceci :

« Ma mère ne devait pas être loin de la gare. Bientôt elle serait partie. Et c’était déjà la Venise où je resterais sans elle, qui s’étendait devant moi. »

Ainsi Venise aura-t-elle eu le pouvoir d’initier l’œuvre puis de la clore après que son auteur ait fait l’expérience, ô combien difficile et souvent cruelle, d’un monde, le sien et celui des Guermantes, qui se noie dans les artifices et les douleurs, ainsi que Venise dans ses eaux ténébreuses d’où les brouillards montent comme de la cendre humide. Proust a prêté volontairement aux dernières pages de son roman l’atmosphère qui fut celle de la Venise nocturne qu’il parcourut seul en quête de ses plaisirs et de ses inquiétudes, monde qui s’enfonce lentement dans la mort mais que la plume de l’écrivain ressuscitera comme un éternel printemps, ainsi qu’il le fera du jardin de Combray, du baiser maternel, du tintement ferrugineux de la petite cloche et de ce passé qui descendait si loin. Car comment sauver de l’oubli les êtres aimés et les personnages fictifs et les lieux, les saveurs, la beauté ? Comment donner sens et forme à la vie qui ne fait que passer ? Comment enfermer, ou plutôt circonscrire, dans une enceinte les êtres qui s’empressent à nous fuir, les choses qui se plaisent à nous quitter ? Par quel moyen ? Le seul possible : la transmutation littéraire.

Aussi pour goûter plus parfaitement les impressions qui nous atteignent, l’écrivain nous invite-t-il à les rendre plus claires jusque dans leurs profondeurs. « La Recherche » n’est autre qu’une œuvre de survie. Proust n’a-t-il pas proclamé à plusieurs reprises que tout devait revenir : le fleuve à sa source, l’homme à son enfance. Mais comment y parvenir sinon en se perpétuant, ce qui est, de toute évidence, la meilleure façon de se consoler du « chagrin d’être » aurait dit le philosophe et moraliste roumain Emil Michel Cioran. Aussi l’œuvre a-t-elle ce privilège immense, qu’elle soit de pierre ou de mot, de permettre à l’auteur d’échapper à l’écoulement et à l’effritement de ce qui l’entoure, en visant à l’ordre le plus construit et à l’architecture la plus rigoureuse, conclusion de ce que la leçon de Venise fut pour l’incomparable écrivain du Temps perdu et retrouvé.

Armelle Barguillet Hauteloire


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4 réactions à cet article    


  • La mouche du coche La mouche du coche 13 septembre 2012 08:47

     smiley Très bel article, où vous auriez pu peut-être parler un petit peu de vous pour que l’on vous découvre vous Armelle, à travers Proust, mais il était déjà assez long.  smiley


    • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 13 septembre 2012 10:48

      à La mouche du coche :

      Pour me connaître un peu, il suffit d’aller sur mon profil ou sur mon blog signalés l’un et l’autre ci-dessus. Mais merci de votre appréciation.


    • Surya Surya 13 septembre 2012 14:19

      Bonjour Armelle,
      J’attends toujours vos articles avec impatience. Celui ci, comme les autres, ne m’a pas déçue.
      Très bonne journée à vous,


      • Georges Yang 13 septembre 2012 18:58

        Vous auriez pu faire un article similaire sur Nietszche, lui aussi amoureux de Venise

        « Quand je cherche un autre mot pour musique, je ne trouve jamais que Venise. »

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