• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Proust, les cent ans de la Recherche

Proust, les cent ans de la Recherche

Cent ans nous séparent de la publication, en 1913, d’un livre appelé à dominer son siècle, immense cathédrale de mots qui occupera son auteur jusqu’à sa mort. Et cette œuvre qui le dévorera et à laquelle il consacrera ses forces, son énergie et sa ferveur, comment cet écrivain l’envisageait-il, qu’avait-il à écrire de si important pour qu’il y sacrifiât son existence et acceptât une ascèse unique dans l’histoire de la littérature ? On l’avait cru occupé à décrire des femmes à la mode, à étudier à la loupe les sentiments les plus anodins, alors que l’élève de Darlu s’attachait à exprimer, dans un roman, toute une philosophie. Il a avoué dans une lettre à la princesse Bibesco " que son rôle était analogue à celui d’Einstein", et il est vrai que le travail colossal de la « Recherche » s’apparente à celui d’un savant et a nécessité des qualités identiques aux siennes : le don d’observation, la volonté de découvrir des lois et la probité devant les faits. Le premier thème est celui du temps qui détruit, ce temps dont l’écoulement transforme nos corps et nos pensées, le second celui de la mémoire qui conserve. Lorsque, plongeant une petite madeleine dans une tasse de thé ou de tilleul il tressaille, attentif à ce qui se passe en lui, à ce moment-là le temps perdu est retrouvé et, par voie de conséquence, il est vaincu « puisque toute une part du passé a pu devenir une part du présent ». Pour l’écrivain, ce n’est que par la création que l’homme, meurtri par la réalité, déstabilisé par les mouvements désordonnés de la vie, tente de sauver quelque chose du naufrage et de le fixer dans l’œuvre d’art. Aussi, au sommet de l’échelle humaine, Proust place-t-il les poètes et les artistes, car leur combat est de chercher l’absolu hors du monde et du temps, et, grâce à l’art qui réalise cette gageure, d’en sortir vainqueurs. A ce propos, il est intéressant de souligner que Baudelaire plaçait les hommes dans un ordre assez semblable : « Il n’y a de grand parmi les hommes que le poète, le prêtre et le soldat, l’homme qui chante, l’homme qui bénit, l’homme qui sacrifie et se sacrifie. Le reste est fait pour le fouet  » - écrit-il dans « Mon cœur mis à nu ».

Chez Proust, la recherche du temps perdu est en quelque sorte la recherche du moi égaré ; le moi retrouvé étant pour chacun la possibilité de sauver quelque chose de soi-même grâce à la création. Il semble que nous ayons affaire ici à un moi superficiel qui se disperse dans les futilités mondaines, dans un dilettantisme pédant de la phrase et de la métaphore, or, il n’en est rien, car derrière cette apparence trompeuse se cache un Proust tragique, qui se cherche soit dans l’intensité de la sensation esthétique, soit par la révélation que suggère la mémoire involontaire. « Les idées formées par l’intelligence pure- note Proust - n’ont qu’une véritable logique, une vérité possible, leur élection est arbitraire – seule l’impression, si chétive qu’en semble la matière, si invraisemblable la trace, est un critérium de vérité et à cause de cela mérite seule d’être appréhendée par l’esprit  ». L’auteur nous livre ici l’un des fondements de sa philosophie qui attribue à la résurrection de l’impression, en partie modifiée par l’oubli, mais de nouveau vivante dans le phénomène du souvenir involontaire, le pouvoir de susciter en nous le sentiment fugitif de l’extra-temporalité et du temps vécu à l’état pur. Il semble donc que Proust ait dévolu à l’art un rôle privilégié qui peut se définir d’un mot, celui de révélateur, et que le problème posé soit celui de l’élargissement de la perception. Révélation et également traduction de l’impression, telle est la tâche de l’art et, par conséquent, celle de l’homme qui a décidé de conformer sa vie à l’authenticité d’une vérité intérieure. C’est pourquoi, il y a dans la « Recherche » un mode d’emploi et une éthique pour s’en approcher.

Proust, réaliste et scientifique, constate et enregistre les métamorphoses et les destructions que le temps inflige aux êtres, tandis que le philosophe, qu’il est également, se refuse à accepter la mort lente des personnages qu’il a animés et aimés, parce qu’en des moments rares, l’intuition de lui-même l’a révélé comme « une être absolu ». Cette certitude, il est vrai, Proust l’a éprouvée en de brefs instants où, soudain, une part du passé redevenait présente par le seul pouvoir de la mémoire et que les sentiments, qu’il croyait abolis, réapparaissaient au plus profond de lui en des flashs saisissants. C’est ainsi que la saveur de la petite madeleine, que l’enfant Proust trempait autrefois dans la tasse de thé de sa tante Léonie, fait remonter chez l’adulte qu’il ait devenu et qui accomplit alors le même geste, non seulement des souvenirs mais des vies mortes, ensevelies au plus secret de la mémoire. Grâce au souvenir involontaire, nous ne participons pas seulement à une renaissance des choses mais à la résurrection d’une part perdue de nous-mêmes. Le génie - avait écrit Baudelaire – c’est l’enfance retrouvée à volonté.

Depuis Stendhal, le roman, c’était la province et une certaine conquête d’un génie provincial sur Paris, capitale de l’ambition, tels Lucien Leuwen ou Jean Sorel. Aussi le roman de Proust est-il, peut-être, le premier exemple d’un roman parisien. Combray et Balbec n’y figurent que comme des lieux de villégiature, les classes moyennes n’y apparaissent que dans la domesticité ; le monde qui nous est dépeint est bien celui de la puissance et de la fortune. Que tant d’inépuisables réalités aient pu être tirées de ce milieu étroit, arbitraire et fragile ne cessait pas d’émerveiller André Maurois, alors que Jean Guitton soulignait que l’ingéniosité de l’écrivain avait été de comprendre que plus la matière est banale, plus le talent se révèle et qu’un écart si visible rend sensible au lecteur l’opération même de l’art.

Proust n’a cessé de jouer avec l’illusion en prestidigitateur : tout en usant des outils les plus tangibles, des faits les plus concrets, il a, grâce à sa méthode d’introspection, modifié notre perception. Sa « Recherche », bien que privée d’action, est en définitive une épopée de l’âme. On y est en transhumance dans des steppes de perplexité et de solitude, on a l’impression que pèse un ciel d’apocalypse, on y devine, dans le rire d’une jeune fille, une détresse qui confine au désespoir. On ne peut nier l’influence que Proust exerce sur son lecteur. Peu d’écrivains ont suscité un tel engouement, une telle dévotion. Peu sont lus avec autant de curiosité, peu ont inspiré un si grand nombre d’études. Cette "Recherche" est à l’origine de centaines d’autres, comme si on renvoyait, par un jeu de miroir, à cet auteur qui s’est intéressé à presque tout ce qui concerne l’homme, son image magnifiée par les effets causés par sa propre réflexion. Rien d’étonnant que des créateurs tels que lui, dont l’esprit fut si fécond, produisent bien après leur mort des résonances telles qu’elles nous prouvent que l’univers rêvé peut s’établir en une unité plus probante que la réalité perdue. C’est dont que la « Recherche » est sortie victorieuse des ornières du temps. Elle ne s’y est pas enlisée à l’exemple d’autres romans trop encombrés d’un réalisme pesant. Rien ne pèse dans l’univers de Proust. D’autant moins, que ce qui compte pour l’écrivain, c’est que l’art libère les énergies, transgresse les frontières, éclaire les ténèbres et outrepasse les limites du temps, si bien que l’artiste, enseveli dans la nuit du tombeau, ne cesse plus de dialoguer avec les générations futures.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

 


Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (8 votes)




Réagissez à l'article

11 réactions à cet article    


  • Jean-Pierre Llabrés Jean-Pierre Llabrés 30 octobre 2013 12:12

    S’agissant de CULTURE et de LITTÉRATURE, il est bon de corriger :

    Cent ans nous sépareNT de la publication...
     smiley


    • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 30 octobre 2013 12:27

      Merci Jean-Pierre. Inattention regrettable, en effet.


    • La mouche du coche La mouche du coche 31 octobre 2013 08:50

      Ah Armelle. Comme c’est gentil de nous faire un bel article sur Marcel Proust et de nous le rappeler à notre souvenir. smiley Je l’ai lu pendant 10 ans sans me lasser, quand tous les autres livres me tombent maintenant des mains. J’essaye de ne plus le lire maintenant mais c’est dur. Mille bises où vous voulez. smiley


    • amiaplacidus amiaplacidus 30 octobre 2013 16:04

      Je n’ai jamais trouvé assez de temps pour partir à sa recherche.

      Il est vrai qu’au delà de « Longtemps je me suis couché de bonne heure », je m’endors !


      • jack mandon jack mandon 30 octobre 2013 18:17

        Bonsoir Armelle,

        Voici sans doute l’instant proustien.
        un repli saisonnier, un moment du soir, un état d’âme esseulé...
        Toujours fidèle à Marcel, une affinité, des dispositions littéraires,
        une sensibilité auditive.
        J’ai du mal à progresser dans son écriture. Les boulimiques ont de la chance.
        Le style magnifique, les études que l’ont peut en faire sont convaincantes.
        même pour les analyses psychologiques je fatigue. Sa manière d’être sensible ?
        C’est sans doute la plus belle expérience des littéraires.
        Son tour de force, à la fin de la recherche, il boucle la boucle en décidant d’écrire
        le livre que l’on vient de lire.
        La douceur et la paix qui se dégage de son écriture inclinent au sommeil.

        Heureusement le soldat Armelle nous réveille encore et toujours.

        Merci.


        • antonio 30 octobre 2013 18:27

          Proust : l’amour de mes seize ans...et ça ne s’est pas arrêté depuis !


          • igorencore igorencore 30 octobre 2013 20:14

            @ l’auteur
            Merci pour votre article
            Je connais des unijambistes qui se vantent de n’avoir jamais lu une seule page de Proust , ils font des concours avec ceux qui se vantent de ne jamais avoir lu une seule page de Céline.
            Je connais hélas des cul de jatte qui se vantent de n’avoir jamais lu ni l’un ni l’autre....
            Et tout ce très petit monde en parle pourtant....
            En revanche
            Je ne partage pas du tout ce qu’en dit Jack Mandon
            La douceur et la paix chez Proust. ?
            Pas du tout
            La violence de l’intensité et l’harmonie déchirante des regrets qui se télescopent et se répondent en écho jamais éteints.


            • jack mandon jack mandon 31 octobre 2013 06:19

              igorencore,

              Votre intervention intéressante fait écho harmonieusement à l’article d’Armelle.
              Il est toujours important, même si ce n’est pas facile, de tenter une explication.
              Le climat proustien est tellement habité, riche et contrasté qu’il peut en devenir
              épuisant, ce que je traduisais très subjectivement.
              Dans le contexte de l’Agora, nous ne prenons pas le temps de nous poser pour,
              entendre, voir et sentir l’information essentielle qui nourrit l’âme.
              On peut oser une parenthèse. Vous évoquiez Céline, c’est à dire deux grands
              écrivains qui font font parler d’eux, par ceux qui les aiment et tous les autres.
              C’est un formidable coup publicitaire à tous les temps et pour longtemps.
              Mais voilà, et cette fois objectivement, selon nos dispositions visuelles,
              auditives ou kinesthésiques, nous réceptionnons les informations de manières
              à nous rendre la tâche plus ou moins aisée.
              Pour le visuel que je suis, Marcel Proust transmet sans doute trop d’informations
              d’un seul coup, une densité d’expression que je ne canalise pas bien.
              D’ailleurs en opposition à la paix dont je parlais, pourquoi le soldat « Armelle »
              relativement à Armelle que je respecte, peut être dans le sens défenseur et
              serviteur d’une cause, d’une valeur, d’une identité.
              Mais au fond, le soldat c’est aussi un champs de bataille, une violence
              et la forme la plus opposée à l’amour, c’est à dire la mort. Cet espèce de
              grouillement grouillant de la vie qui implose et explose...Proust.
              Pour cette raison, cet homme à la sensibilité douloureuse,
              souvent chahuté et raillé par Colette, par exemple, cette sensorielle
              épicurienne qui lui était antinomique, mal aimé par son père médecin,
              au antipodes de l’art, en bon scientifique.
              Tout ça pour vous donner raison :
              La violence de l’intensité et l’harmonie déchirante des regrets qui
              se télescopent et se répondent en écho jamais éteints.

              C’est une guerre intérieure qui peut avoir des effets collatéraux sur les lecteurs.
              D’où l’aspiration à la paix ou au sommeil pour beaucoup d’entre eux.
              La sensibilité humaine a ses complexités et ses paradoxes.
              De toute façon l’expression artistique dans son ensemble traduit
              cet éternel dilemme d’une soif d’infini dans une finitude douloureuse.
              Il est culturellement compréhensible qu’elle arbore le symbole définitif
              de la croix, même si « IN HOC SIGNO VINCES », l’espérance, ou du Tao
              plus enveloppant, plus ventral et féminin dans la volute.
              Voici donc brièvement tout ce que le petit Marcel véhicule
              dans son âme cancérienne...vivre son rêve et rêver sa vie.

              Merci à tous. C’est tellement mieux de tenter de mettre des mots
              sur tout ce qui nous échappe toujours...propos cancériens.


              • Dwaabala Dwaabala 31 octobre 2013 10:34

                Un bien bel article. Il va a l’essentiel.
                Il reste l’inénarrable : la délectation.


                • L'enfoiré L’enfoiré 1er novembre 2013 19:16

                  Merci Armelle, vous m’avez donné l’envie d’aller jeter un coup d’oeil du côté de cet auteur dont je n’ai rien lu étant jeune.
                  Merci Jack pour me donner quelques précisions.
                  Aujourd’hui on a appris la mort de Gérard de Villiers
                  Un auteur très prolifique de ma jeunesse.
                  Qui n’a pas lu les SAS avec Son Altesse Sérénissime Malko Linge ?
                  Des romans de gare comme on dit.
                  Et pourtant, ils ne quittent pas les présentoires des magasins. Très actuel, même un peu en avance sur l’actualité.
                  Le Carré, Tom Clancy n’y étaient pas totalement arrivé.


                  • volt volt 2 novembre 2013 02:10

                    belle évocation suivie de quelle précision que sur ce fil il soit parlé de céline et proust, les deux extrêmes, l’asthmatique au souffle sans fin, face à l’océanique en flamenco.

                    mains de la recherche ? swann ; tête ? guermantes ; cul ? sodome ; ventre ? prisonnière ; cœur ? fugitive ; seins ? jeunes filles ; chapeau ? retrouvé.

                    Quant à ces cuisses du tout début qui glissent, déjà dans une lettre tardive (des tribades, vinteuil à venir..), dans une lettre tardive de stendhal, mais de toujours ces tribades, Le sujet, fugitives elles étaient, et désormais à cannes.

                    Y a-t-il eu refoulement de proust, même céline parlant de ce prout, de l’arangon, du fœtus tartre, qu’ils soient remerciés d’avoir œuvré à cette discrétion,  il fallait taire sur l’impressionnisme - déjà ces hurlements sur manet.

                    La recherche est une incantation et un aquarium surtout, terrible photo, lumière comme personne n’osa de si cru, il aurait discrètement dessiné 68, enfin discrètement, entendons-nous. 

                    24 ans donc, étrange décision, tu ne fais plus rien d’autre,

                    un mois,

                    et à voix haute surtout, lentement attention tout,

                    en main, combien de billets d’avions, de tours du monde ?

                    mais qui se doute de perdre du temps sur marcel, d’abord, pour tout gagner –

                    -     donc tu as réussi à perdre tout ce temps ! huit volumes ?

                    -     il m’a dit ose d’abord, il a pas arrêté.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès