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Quatre jeunes romanciers écrivent la vie

Clémence Boulouque, Tania de Montaigne, Nicolas Rey et Olivier Adam écrivent sur la vie, sur leurs vies.

VivreseaComment vit-on vraiment sa vie ?
Pour certains, c’est jouir de l’instant présent avec délectation, savourer un café au soleil, s’oublier dans le baiser de l’être aimé, jubiler seul au volant de sa voiture. Pour d’autres, c’est s’engager dans un combat ou dans une histoire d’amour qui nous révèle à nous-mêmes.
J’ai donné la parole à quatre écrivains. Ils ont à peine trente ans, une plume, un univers, et sont représentatifs d’une génération qui ne veut surtout pas se tromper de vie. Nicolas Rey est l’emblème de ces « hommes-ados » qui ont du mal à aimer, à s’aimer. Clémence Boulouque se tourne, elle, vers les cicatrices de son passé. Olivier Adam traque les failles du quotidien, le moment où tout bascule, tandis que Tania de Montaigne pose un regard satirique et malicieux sur notre société.
TR

Vivreboul

C’était un matin de septembre 2000, dans un pays étranger où j’étais partie en vacances. J’étais une toute jeune femme, jeune diplômée dont la carrière allait bien, et dont les tailleurs étaient de plus en plus jolis. Au réveil, ce jour-là, sous cette clarté du sud, quelque chose m’a hurlé que tout cela suffisait, que je me perdais dans le confort pour anesthésier ce que je souhaitais véritablement de la vie. J’ai pensé que, dans dix ans, je me regarderais dans la glace en chuchotant : « Ce n’était pas cela, dont tu voulais ». Alors j’ai démissionné, changé de vie. Et aujourd’hui, proche de mes rêves, je continue à me demander si je suis toujours fidèle à moi-même - à mes aspirations, pas à mes caprices. Les rêves peuvent être des déceptions, parfois. Il est plus facile de conjuguer le « j’aurais pu... » que de se donner les moyens de se réaliser, sans céder aux découragements passagers. Etre au plus près de soi. Une question qui m’obsède. La peur de me trahir, sans y être poussée, mais par confort ou par douce lâcheté. « Ne demande jamais ton chemin à quelqu’un qui le connaît, tu ne pourrais pas t’égarer », dit un proverbe. Je me demande, tous les jours, quel est mon chemin. Pas pour en être fière. Seulement pour que ses sillons me ressemblent.
Clémence Boulouque
Dernier roman paru : Chasse à courre (Gallimard)

Vivretani

Dans les écoles, on pense souvent qu’il est bon d’envoyer les enfants à la piscine, on se dit que quelqu’un qui sait nager ne peut pas totalement foirer sa vie. Dans mon école, la personne chargée de notre éducation « pisciniale » était un tortionnaire roux avec des claquettes et un slip vert à ficelle, prénommé Dominique (Dominique étant le prénom du tortionnaire roux, pas de son slip vert) mais que nous nommerons D. pour des raisons évidentes d’anonymat. Ce D. a toujours été persuadé que la peur de l’eau, c’est un genre qu’on se donne. La pédagogie de D. est restée quelque part entre les méthodes de la légion et celles du KGB. Grâce à D. rien qu’en entrant dans la piscine, j’avais un début de crise d’épilepsie. Grâce à D. j’ai vécu deux noyades et un torticolis mémorable. J’y ai gagné l’intime conviction que vivre vraiment ma vie, c’est rester loin de toute personne rousse se prénommant Dominique et sentant le chlore. Quand je ne suis pas happée par cette lutte contre les tortionnaires chlorés, vivre vraiment ma vie, c’est aussi écrire des livres dans le RER C quelque part entre Paris et l’Essonne. C’est arriver en gare de Juvisy, prendre le bus 17 ou 14, descendre place d’Oberkirch, mettre mes affaires au vestiaire, et aider des enfants un peu fâchés avec l’école à comprendre le rapport entre la vie et les multiplications à virgule, entre leur existence et les Compléments d’Objets Directs.
Tania de Montaigne
Dernier roman paru : Tokyo, c’est loin (Flammarion)

Vivrerey

Aller acheter mon poulet à la rôtisserie près de la mairie du 18e, le dimanche matin, sans avoir forcément la gueule de bois. En juillet, lire un article de Jean-Louis Le Touzet sur le Tour de France. Manger des crevettes roses. En décembre, boire un verre de vin chaud à Pralogan-La-Vanoise au bar des Fontanettes. Regarder ma copine en train de faire des danses. Écouter les messages interminables de Louis Lahner sur mon portable, lequel Lahner vient d’écrire un pur chef d’œuvre qui s’intitule Un pur Roman. Savourer une choucroute avec Pierre-Yves en pleine nuit chez Maître Kanter, et évoquer avec ma moitié sud les OGM qui transforment les sexes masculins de la nouvelle génération. Être content de pouvoir écrire la phrase précédente dans un magazine comme Psychologies. M’endormir sans Stilnox. Garder Eve, laquelle est née le 8 janvier 2003, et c’est bien la première fois que je me souviens de la date de naissance d’un être humain. Devenir imbattable en bronchiolite et biberons trois vitesses. Trouver marrant de déchirer un best-seller de 600 pages, page après page, juste pour plaire à Eve. Consommer une bière avec mon père au Bar du Tourisme, sans parler de choses précises, en me sentant bien comme jamais.
Nicolas REY
Dernier roman paru : Courir à trente ans (Diable Vauvert)

Vivreada

Comme tu croisais les doigts, et comme tout semblait bouffé par la lumière, sur ce bateau, cette traversée. Et comme tu priais, pour que ça s’arrête enfin, pour que vraiment ça s’arrête, le mauvais froid les pluies acides, le temps du saccage et de la perte. On s’approchait doucement et tu croisais les doigts. On s’approchait et c’était cette île au loin, mangée par la bruyère, la lande et la lumière crue, les étendues rases par-dessus la mer et le mauve. On s’approchait doucement, et ça se dessinait au loin, le port et les façades, aux crépis lézardés et rongés par le sel, les langues de sables, les mûriers la fougère. La chambre donnait sur la mer et des gamins sautaient des rochers. Le soleil en diagonal dessinait des ombres sur le lit. Souviens-toi comme nous dormions. Ta main paume ouverte dans ma main refermée. Et comme le soir tombait lentement sur nos corps reposés. Nos yeux lavés par le vent et le sable. Souviens-toi. Ces whiskies qu’on buvait sur le port, ces nuits à flâner sur la digue. On fumait sur les hauteurs, et les champs tombaient dans la mer. Et comme la mer nous emplissait, nous suffisait à vivre et respirer, comme nous étions liquides et ouverts, et pleins et transpercés, et tout à coup infiniment présents, infiniment vivants et rassemblés.
Olivier Adam
Dernier roman paru : Falaises (L’Olivier)

Karine Tuil faisait à l’origine partie de ce groupe d’auteurs, mais je lui ai récemment consacré une rubrique à part ICI


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2 réactions à cet article    


  • didier 20 février 2006 18:13

    Madame

    Vous écrivez sur une génération d’auteurs trentenaires, nécessairement narcissiques, qui ne peuvent guère écrire que sur eux - mêmes. Une vie centrée sur leurs désirs, leurs émotions, leurs attentes, leurs plaisirs, leurs nombrils... Un peu comme l’affligeant dernier prix Goncourt, « Trois jours avec ma mère. » Mais pour passer de leur « petite vie » à l’universel, il faut un immense talent qui leur fait défault. Chantre de l’immature, de l’inanité et du vide, enrobé d’une épaisse couche de vanité, ils collent à leur époque comme une moule à son rocher.


    • didier 20 février 2006 18:17

      Madame

      Vous écrivez sur une génération d’auteurs trentenaires, nécessairement narcissiques, qui ne peuvent guère écrire que sur eux - mêmes. Une vie centrée sur leurs désirs, leurs émotions, leurs attentes, leurs plaisirs, leurs nombrils... Un peu comme l’affligeant dernier prix Goncourt, « Trois jours avec ma mère. » Mais pour passer de leur « petite vie » à l’universel, il faut un immense talent qui leur fait défault. Chantres de l’immature, de l’inanité et du vide, enrobés d’une épaisse couche de vanité, ils collent à leur époque comme une moule à son rocher.

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