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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Racine et l’essence de la tragédie

Racine et l’essence de la tragédie

Je lis en ce moment le fameux essai de Roland Barthes sur Racine (Sur Racine, Seuil, 1963). Il y a quelques observations intéressantes, des formules bien tournées, mais que de mots inutiles, que de théories artificielles et diffuses ! Le limpide Racine méritait plus de clarté. Et Barthes ne pose jamais la question essentielle à propos d’une mécanique aussi précise que la tragédie racinienne : quel est le moteur de cette tragédie ? Chez les Grecs, c’est le destin ; chez Corneille, c’est le conflit entre la passion et le devoir. Mais chez Racine, ce n’est ni l’un ni l’autre. Face à une construction aussi rigoureuse que la tragédie racinienne, il ne devrait pas être compliqué de dégager une thèse solide à ce sujet. Puisqu’il faut tout faire soi-même de nos jours, je vais donc tâcher de m’y atteler.

 La tragédie racinienne est issue de deux facteurs, dont la rencontre est proprement explosive. Le premier facteur, c’est la souveraineté, le pouvoir royal. La souveraineté est une valeur sacrée pour Racine. Ici, quelques petites observations biographiques ne sont pas superflues. Tout d’abord, il faut savoir que Racine est un orphelin, qu’il a à peine connu son père. La figure paternelle a donc été nécessairement sublimée chez lui. En second lieu, il faut savoir que Racine, né en 1639 et mort en 1699, n’a jamais connu, durant toute son existence, d’autre souverain que Louis XIV, roi magnifique et autoritaire. Quoi qu’il en soit, que l’on accorde du crédit à des données de cet ordre ou qu’on s’y refuse, le roi, chez Racine, est toujours tout-puissant. Il ne doit de comptes à personne, la vie et la mort de ses sujets sont l’effet instantané de sa volonté. C’est le cas de Néron dans Britannicus, de Roxane dans Bajazet, de Mithridate, de Thésée dans Phèdre, d’Assuérus dans Esther, etc. Si un roi juste est donc une image vivante de la divinité, un roi animé d’intentions hostiles est une chose absolument terrifiante. (Saint-Simon rapporte d’ailleurs, dans ses Mémoires, que Racine serait mort de chagrin après un refroidissement de Louis XIV à son égard.)

 C’est ici que le second facteur entre en jeu. Il y a chez Racine un sentiment plus impérieux que tous les autres, un sentiment qui porte ceux qu’il atteint, hommes ou femmes, aux dernières extrémités, au suicide, au meurtre, à l’oubli de toutes les lois humaines et divines : c’est la passion amoureuse. La conjonction la plus dangereuse qui se puisse concevoir, la plus grandiose aussi, ce sera donc un roi amoureux. C’est le cas de Pyrrhus à l’égard d’Andromaque, de Néron à l’égard de Junie, de Mithridate à l’égard de Monime, de Roxane à l’égard de Bajazet, de Phèdre à l’égard d’Hippolyte, d’Assuérus à l’égard d’Esther. Une fois que le souverain est mis en présence de l'objet de son désir, le chantage peut commencer, le rapport de force s'instaurer, la cruauté se manifester pleinement, et, comme disait Nietzsche : Incipit tragœdia. Tel est, me semble-t-il, le moteur originel de la tragédie racinienne.

 (Pour être tout à fait complet, le motif consubstantiel à la tragédie racinienne est un roi dévoyé : il n’y a pas de sentiment amoureux chez Agamemnon ni chez Athalie, mais des souverains portés à des entreprises homicides, du fait de la volonté des dieux dans un cas, d’une nature perverse dans l'autre. Mais les critiques littéraires ont généralement du mal à exprimer les choses ainsi, car pour distinguer ce qui est dévoyé, il faut déjà avoir une notion, même infime, de ce que c’est que la voie…)


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13 réactions à cet article    


  • rosemar rosemar 29 octobre 2012 18:46

    Bonjour Laconique


    Chez Racine ,la fatalité ,le « fatum’ » antique interviennent aussi:par exemple Phèdre est la petite fille du soleil et subit la vengeance de la déesse Vénus...vengeance implacable puisque Vénus suscite en elle un amour interdit ,incestueux même....C’est aussi de la mythologie...

    Bonne soirée

    • Laconique Laconique 29 octobre 2012 20:56

      C’est tout à fait exact. Dans Iphigénie aussi d’ailleurs le destin joue un grand rôle. Mais dans cet article j’ai essayé d’émettre une théorie et j’ai dû, je le reconnais, forcer un peu la dramaturgie de Racine pour la faire rentrer dans le moule de cette théorie… De toute façon, une œuvre littéraire, surtout de la richesse de celle de Racine, sera toujours plus complexe que tous les discours qu’on peut tenir à son sujet !


    • Georges Yang 29 octobre 2012 19:22

      Racine c’est la passion et le pouvoir et accessoirement la passion du pouvoir

      Vous avez été bref, c’est dommage on pourrait développer pendant des pages entières


      • Laconique Laconique 29 octobre 2012 20:57

        Le pouvoir a exercé une véritable fascination sur Racine. « J’étais né pour régner », déclare Créon dans La Thébaïde, sa première pièce, et je suis sûr que Racine pensait la même chose en ce qui le concernait…


      • Dwaabala Dwaabala 30 octobre 2012 05:56

        De toute façon, une œuvre littéraire, surtout de la richesse de celle de Racine, sera toujours plus complexe que tous les discours qu’on peut tenir à son sujet !

        Exact, et c’est sans doute pour cela que les R. Barthes qui ont apporté le fin mot, l’inouï, l’indépassable à une génération finissent par devenir insupportables...


        • Laconique Laconique 30 octobre 2012 17:48

          Barthes n’écrivait pas trop mal malgré tout, et il avait un sincère amour de la littérature. Je le trouve quand même plus sympathique que Foucauld ou Deleuze, pour rester dans la même époque.


        • Dwaabala Dwaabala 1er novembre 2012 10:27

          Je me souviens de mes émotions à la lecture tardive et dépouillée d’esprit critique ou analytique, des tragédies de Racine, bien longtemps après l’école.
          Elles ont balayé tout le reste.
          Je n’exclus pas de relire Racine, le reste, si. Sauf à le capter par hasard sur France-Culture.


        • jack mandon jack mandon 30 octobre 2012 12:34

          Bonjour Laconique,

          Platon pousse au respect et nous encourage à élever le débat.

          Pourquoi le peuple grec de l’antiquité qui avait une vie culturelle humainement saine et intelligente commença à écrire des drames complexes où des individus sombraient dans leurs vies, à la merci des dieux ?

          Pour Nietzsche, une vérité de la vie peut être trouvée dans la tragédie.

          Le véritable art doit être le reflet de la vie et doit par conséquent être amoral, parce que la vie en son sens le plus profond n’est pas morale, mais plutôt organique.

          Pour pallier cette révolution des concepts, le classicisme a édicté la règle des trois unités, unité de temps, de lieu et d’action.

          Ce formidable surmoi culturel n’a pas été sans provoquer des dégâts collatéraux, et cela vous le décrivez fort bien dans votre article.

          Jusqu’au moment ou le barrage se rompit sous la pression romantique qui mit l’emphase sur les expériences émotionnelles subjectives et esthétiques au dépend de l’analyse rationnelle.

          Le balancier du mouvement pendulaire ne cesse pas d’osciller entre le coeur et la raison.

          Bref votre article est l’occasion d’élever le débat.

          Merci Platon, pardon Laconique !


          • Laconique Laconique 30 octobre 2012 17:50

            Merci pour vos remarques. Je ne connais pas très bien la tragédie grecque, mais, comme vous le sous-entendez, la tragédie classique, surtout celle de Racine, est un mélange de fidélité et de d’innovation par rapport à celle-ci. Chez les Grecs, l’individu est seul, pris entre ses pulsions et l’influence souvent cruelle des dieux ; chez Racine, l’élément politique est plus accentué, c’est ce que j’ai essayé d’exprimer.

            On pourrait dire beaucoup de choses sur les rapports entre Platon et la tragédie ! Et comme Nietzsche a pris le contre-pied de Platon à peu près sur tout, il n’est pas étonnant qu’il ait commencé son œuvre par un éloge de la tragédie traditionnelle des Grecs. C’est un éternel débat : ivresse ou maîtrise de soi, démesure ou modération…


          • jack mandon jack mandon 31 octobre 2012 19:34

            Bonsoir Laconique,

            Mon approche est moins littéraire que psychologique, voire philosophique.

            Je trouve très intéressant que vous mettiez en balance,

            l’ivresse et la maîtrise de soi, la démesure et la modération…

            Dans ce mécanisme je vois un lien fonctionnel entre l’ivresse ou la démesure qui sous entendent le mode hystérique du comportement, dimension dramatique pure, contrebalancé dans l’antiquité par la présence contraignante des dieux, remplacé chez nos classiques par la règle des trois unités d’essence obsessionnelle, structurante et dominatrice, que vous désignez par la maîtrise et la modération.

            Je veux dire que les mécanismes sont identiques à plusieurs siècles de distance.

            Cela peut paraître banal, peut être que je regarde avec des grands yeux des petites choses mais votre article m’a parlé à ce niveau de conscience et je vous en remercie.

            Vos articles, comme les miens sont relativement à l’écart de l’actualité du monde, cela nous épargne

            les histoires stériles.

            Je vous souhaite une bonne soirée

            Jack


          • Montagnais Montagnais 30 octobre 2012 16:42
            La majestueuse tristesse est la marque et le plaisir de la tragédie.. de la vie aussi.

            Qu’elle est belle Anne-Marie Duff, en « Berenice » revisitée par Hollinghurst, dite en Anglais, au Donmar à Londres jusqu’au 24 novembre.

            Fragile, rayonnante d’amour et d’élégance.. Les compliments s’adressent autant à l’actrice qu’à Bérénice..

            L’Anglais s’empresse d’ajouter : Pour ceux qui aiment Shakespeare, y’a pas photo.. Racine semble stérile, dit Charles Spencer, chez lui, Racine, tout le monde souffre, chacun accomplit finalement son devoir, et personne ne meurt.

            Perfide.. si étranger à la grandeur..

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