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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Racine ou La Leçon de Phèdre » Anne Delbée à La Contrescarpe

« Racine ou La Leçon de Phèdre » Anne Delbée à La Contrescarpe

Dans la petite salle du Théâtre de la Contrescarpe, située plusieurs mètres en sous-sol, Anne Delbée surgit sur la scène à grandes enjambées, très déterminée. Allure masculine avec ses pantalons à bretelles et sa veste sur chemise blanche trop grande, elle empoigne d'emblée le vers racinien, tel un toréador dans l'arène affrontant l'animal, muni d'une muleta invisible. Avec élégance et arrogance, elle se cambre, se cabre, exerce des volte-face, défie, brave l'alexandrin et le dompte.

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photo 1 © Emmanuel Orain

Car Anne Delbée est une comédienne pour qui la Tragédie, dont le goût remonte à l'enfance, est un art total, majeur, une raison de vie. Amante de Racine depuis des lustres, elle a monté Phèdre, en 1995, à la Comédie Française avec Martine Chevallier. Hippolyte, lui, avait les traits d'Éric Génovèse et elle avait fait appel au flamboyant Christian Lacroix pour les costumes.

Son envie de transmission est telle qu'elle revient seule en scène avec son spectacle "Racine ou la leçon de Phèdre", nous livrant une démonstration très physique de la force de la fatalité chez Racine et mettant en écho la vie mystérieuse du poète. Malgré un titre ambivalent, la grande tragédienne ne fait pas une conférence. Elle nous communique intensément son amour de la langue Racinienne : "Je désire plus que tout faire entendre ce qui résonne en moi chez Racine".

Elle commence par ce qui est essentiel dans la Tragédie : la diction de l'Alexandrin. Il doit être déclamé dans un souffle fluide sur une longueur de 12 pieds, en faisant toutes les liaisons, il faut donc l'étirer et le rendre sonore, les voyelles doivent porter. A la fin des 12 pieds, marquer une pause comme si une respiration était nécessaire pour se délecter du vers suivant.

En donnant une valeur tonique aux mots, elle démontre que les alexandrins pourraient être proférés sur une musique de jazz et même de rock, jusqu'à tenter sur un morceau de rapp. Ainsi, chaussée de lunettes noires, allure de rockeuse "croqueuse de diamants", micro en main, elle les chante, les rend mélodieux, elle nous en restitue le lyrisme jubilatoire. Elle module les vers, les enroule et, de sa belle voix grave, joue de toutes les fluctuations et intonations.

Soutenue par un décor et vidéos à l'appui d'Abel Orain, exaltée par la musique de Patrick Najean, elle retrouve l'ardeur de sa jeunesse, son exaltation, sa force, sa conviction intense de la beauté poétique de la tragédie racinienne, théâtre de feu donc théâtre de lumière : "À ses côtés, je retrouve l'éclatement de mon cœur d'adolescente".

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photo 2 © Theothea.com

Entremêlées à ce spectacle fervent, Anne Delbée nous glisse des anecdotes et des clefs sur la vie de son cher Racine qui vient après Molière et Les Corneille Thomas & Pierre. Elle nous offre le portrait d'un homme fascinant et imparfait. Orphelin à 3 ans, celui-ci recevra, grâce à sa grand-mère, une éducation janséniste au couvent de Port-Royal.

La célèbre comédienne La Marquise Du Parc, qui faisait partie de la troupe de Molière, deviendra sa maîtresse. Elle créera le rôle titre d'Andromaque, premier grand succès de Racine en 1667. Morte en couches en 1668, en suivirent des rumeurs d'empoisonnement compromettant Racine.

Après Phèdre, celui-ci n'écrit plus de pièce et rompt avec le monde théâtral en 1677, à l'âge de 37 ans. Phèdre sera son œuvre testament qui révèle toute sa vie : "l'enfant, l'adolescent, l'amant, le mal aimé, l'ami privilégié du Roi Soleil et le solitaire".

Anne Delbée, entièrement habitée par la Tragédie, s'y consacre corps et âme. En interprétant Andromaque, Antigone et surtout Phèdre, sa bien-aimée, elle est devenue leur complice et la lecture de ces grands textes lui ont donné le sentiment libérateur de pouvoir "changer le monde".

Enivrée par les vers raciniens, son spectacle est tonique et elle saluera le public avec la même énergie, les mêmes envolées saccadées, buste renversé, telle une danseuse effectuant des arabesques, signatures d'une grande dame du Théâtre qui, pendant 1 h 30, a joué une véritable déclaration d'amour. Enchantante, vibrante, elle a su captiver la petite salle très douillette de la Contrescarpe. Du pur style.

photo 1 © Emmanuel Orain

photos 2 & 3 © Theothea.com 

RACINE OU LA LECON DE PHEDRE - **.. Cat'S / Theothea.com - Conception, mise en scène & interprétation Anne Delbée - scénographie Abel Orain - Théâtre de la Contrescarpe

 

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montage photos 3 © Theothea.com

 


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