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Raul Ruiz, mille vies et une seule mort

Raul Ruiz est mort, ce vendredi matin 19 aout à Paris. Eric Donfu, qui l'a bien connu, livre ici un témoignage et quelques souvenirs, différents des hommages multiples qui lui sont rendus.

Raul Ruiz est donc mort, ce vendredi matin, victime d’un cancer, des suites d'une infection pulmonaire à 70 ans. Et il sera inhumé au Chili, sa première patrie. Il y a des gens, comme lui, dont l’imagination rend la mort improbable. « Trois vies et une seule mort » a –t-il pourtant appelé un de ses films. Et bien aujourd’hui, il me vient un titre pour Raul Ruiz : « 1000 vies et une seule mort ». Car cet homme, immigré Chilien au léger accent, si calme et gentil, avait en fait un œil et une oreille aiguisés, toujours en quête du détail qui donne naissance à une histoire. Et toujours armé d’un petit cahier sur lequel il notait tout. Il était capable de vous soutenir, le plus sérieusement du monde, que des tribus primitives naissent toujours avec une corne au milieu du front, et que, une fois, un de ses membres a même pris le métro, à Paris. Il vous trouvera même un livre avec des photos de ces visages à cornes.

Le fantastique dans le quotidien

 C’est une des multiples histoires qu’il m’a racontée, lors d’un diner chez lui, boulevard de Belleville (dans le dixième arrondissement de Paris précisait-t-il), alors que nous dégustions un bœuf au chocolat… Ou quand il m’emmena, rue de Belleville, dans un petit restaurant chinois d’une tribu du nord de la chine ou ils sont tous géant… Et que je croisais en effet de très grands chinois. Je me souviens aussi d’une histoire qu’il m’avait présentée comme réelle. Dans son immeuble, il avait un voisin, très gentil, qui vivait avec son fils. Un jour, des gens tambourinent à sa porte en lui lançant « Ouvre ou je te tue ». Paniqué, il se posta à côté de la fenêtre ouverte, avec une poignée de terre dans la main, quitte à aveugler l’assaillant et le projeter par la fenêtre. Il appela aussi la police, qui arriva rapidement. Une fois les assaillants arrêté, il comprit qu’il y avait erreur sur l’étage. En réalité, il s’agissait de trafiquants, qui cherchaient son voisin, l’homme avec son fils, qui était en réalité un trafiquant, avec un complice, qui n’était pas son fils mais un nain…. Qui rentrait dans le monde de Raul Ruiz était conquis par le personnage et ses multiples vies. Des vies qu’il trouvait aussi chez les grands romanciers français qu'il aimait Balzac, ou Proust, dont il adapta " le temps retrouvé" (1998) comme il réalisa aussi les "Âmes fortes" (2001) d'après Jean Giono.

Les années havraises de Raul Ruiz

Je l’avais rencontré au Havre, alors qu’il codirigeait la maison de la culture, (qui ne s’appelait pas encore le Volcan). Victime d’une cabale locale, « parce qu’il faisait des films avec l’argent de la maison ». Je l’avais soutenu, auprès de Jack Lang, notamment, mais en vain. . Jack Lang qui lui rend hommage en tant que l'auteur d'une œuvre "originale et rare", "symbole accompli du métissage des cultures latino-américaines et européennes" Ce cinéaste d'une immense érudition et d'une infinie curiosité, "digne héritier des Lumières" qui avait choisi la France comme terre d'accueil » comme le souligne aujourd’hui le Président Sarkozy, poursuivant « C'est en France que ce conteur hors pair avait réalisé une grande partie d'une œuvre faisant appel à tous les genres cinématographiques, à la fois baroque et audacieuse, marquée aussi bien par les films de la Nouvelle Vague que par les romans de Stevenson ». Il a été cependant un peu malmené au Havre, à la fin des années 80. Il n’avait pourtant de cesse que d’associer les forces locales à ses productions, comme ce fut le cas pour le film « tous les nuages sont des horloges » qui associait les élèves de l’école d’Art du Havre. 

Un patrimoine méconnu

 D’ailleurs, le Volcan est aujourd’hui propriétaire d’une dizaine de films de Raul Ruiz, méconnus et qui constituent désormais un patrimoine précieux. Car depuis sa « capitulation » comme il appelait sa conversion aux films grands publics, Raul Ruiz a fait tourner les plus grands et s’est imposé comme un monument du 7e art. Cet "inlassable créateur" dont l'univers "d'une profonde originalité, imprégné de surréalisme, peuplé de trouvailles formelles fascinantes, reste largement inexploré" souligne aussi le ministre de la Culture, Frédéric Mitterrand. Et, si le public l'a plébiscité pour les grands films servis par Marcello Mastroianni, Michel Piccoli, Catherine Deneuve, Isabelle Huppert ou Arielle Dombasle, « on ignore souvent qu'il a tourné une centaine de longs métrages dont beaucoup restent encore à découvrir ou à redécouvrir", a aussi souligné le ministre. A ce sujet, il me rappelait régulièrement l’existence de ces films havrais, qu’il voulait que l’on protège. Je me souviens notamment d’un film réalisé avec la compagnie de danse Bouvier Obadia qui se nommait « Derrière le mur »…, Je lui avais promis un hommage, au Havre, avec projections. Malheureusement, cet hommage se fera maintenant sans sa présence physique, mais toujours avec sa présence spirituelle.

Le monde de Raul Ruiz lui survivra

Car le monde de Raul Ruiz existe et existera sans lui, grâce à sa formidable boulimie de films, des films ou le fantastique n’est jamais loin, l’image parfaite, et la musique envoutante. Des films qui font appel à des ressorts psychologiques, et des scénarios multiples. Je me souviens que ce qu’il m’avait dit sur une technique de scénarios. C’est l’histoire d’un homme qui prend un train qui croise la reine d’Angleterre. Le film devient alors l’histoire de la reine d’Angleterre. Et son premier film « la maleta » c’est tout simplement l’histoire d’un homme qui se promène avec une valise. Et dans sa valise, il y a un homme beaucoup plus petit que lui. Et quand cet homme est fatigué de porter cette valise, il redevient petit, et rentre dans la valise portée par l’autre homme qui a repris sa taille normale… Oui, son œil malicieux me manquera, même si je sais qu’un cinéaste ne meurt pas, tant que ses films sont projetés. D’ailleurs, le film que Raul Ruiz, s'apprêtait à tourner au Portugal sur une bataille napoléonienne devrait être terminé et sortir dans les salles, a indiqué Paulo Branco, son producteur portugais. Je perds un ami, victime d’un cancer, à 70 ans. Merci Raul, pour ton humanité et ton humour rares, pour ton apport au Havre et pour ton talent si modeste mais si grand. Un monument du 7e art, auquel le film français avait déjà consacré il y a plus de quinze ans un numéro spécial « ce qui est rare » m’avait –il confié….

Eric Donfu


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3 réactions à cet article    


  • Alexandre Partick 20 août 2011 13:32

    Merci pour ce bel hommage,qui renforce mon attachement à un cinéaste que je n’ai que très peu découvert, encore.


    • liberateur 20 août 2011 14:37

      Et,aussi, pour moi, qui était un inconditionnel...Merci Eric Donfu, pour avoir dévoilé une partie méconnue de ce géant, qui était aussi un conteur ludique...


    • Jean-Pierre Jean-Pierre 21 août 2011 17:50
      J’ai vu des films de Raoul Ruiz vers la fin des années soixante-dix, le début des années quatre-vingt.
      Nous avions la chance d’avoir à Nantes, à cette époque, une annexe de la Cinémathèque de Paris. C’était un lieu de découverte du cinéma qui sortait de la marchandise cinématographique à laquelle sont condamnés les gens de mon espèce.
      Raoul Ruiz était présent à la projection. Il y avait à voir « l’hypothèse du tableau volé », « dialogue d’exilés », et peut-être « colloque de chiens ».
      Les films étaient un bonheur de beauté, de lucidité, d’humour.
      C’était une écriture cinématographique, pas une collection d’idées, un discours, de la littérature ou des bavardages.
      Les échanges avec Raoul Ruiz, à la suite de la projection étaient simples, généreux, intelligents.
      Je me souviens juste d’un reproche qui lui avait été fait, de délaisser « le peuple ». Il a simplement expliqué qu’il ne pouvait pas faire parler des paysans bretons de par son origine chilienne, qu’au Chili il aurait pu faire un film avec des paysans chiliens. En France, il ne pouvait rencontrer les gens que par le cinéma, par ce qu’il connaissait, par des éléments plus universels.
      Il était étonnant que cette réflexion sur l’engagement au côté du « peuple » est été faite, le film « dialogue d’exilés » étant une belle illustration cinématographique du rapport entre les petites gens et les intellectuels en France.
      Si je ne trompe pas, le personnage expliquait comment les Chiliens en exil se rencontraient, quelle que soit leur origine sociale, et comment, peu à peu, les intellectuels s’intégraient à l’élite culturelle française, et comment les gens issus de couches sociales « inférieures », selon la culture dominante, glissaient dans la galère. Alors le Chili ne comptait plus et les intellectuels n’avaient plus aucun rapport avec les prolos.
      Il nous avait fait part de sa faim de filmer. Il avait raconté que travaillant pour la télévision française, il récupérait les chutes de pellicules, les restes de bobines, il les collait bout à bout, et après le travail, avec son équipe, ils continuaient à filmer l’histoire d’un homme qui volait. Cet homme sortait par la fenêtre de son bureau du premier étage et volait dans Paris. La caméra était montée sur le toit d’une camionnette. Nous avons pu voir un bout du travail en cours. A-t-il abouti  ?
      J’ai perdu de vue Raoul Ruiz après « les trois couronnes du matelot », « le territoire » et « la ville des pirates ». Le Cinéma « le Versailles » a disparu, où Henri Alekan nous avait parlé de l’image du film « Le territoire ». La cinémathèque de Nantes a mis la clé sous la porte. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est une fenêtre sur le monde qui s’est fermée pour moi.
      D’autres fenêtres se sont ouvertes, dans d’autres domaines, mais depuis quelque temps les gens comme moi sont refoulés dans des camps, sans barbelés, sans tortures, presque sans capos, mais tout aussi déshumanisants.
      Le cinéaste de cette époque-là disait beaucoup de choses, posait beaucoup de questions, son cinéma était un véritable dialogue, une maison ouverte aux passants, le genre qu’on ne trouve pas dans les supermarchés, ou dans les épiceries fines, de la culture.


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