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Raymond Carver, Ecrivain (1/3)

La publication en cours, aux Editions de l’Olivier, des œuvres complètes de Raymond Carver, est l’occasion de redécouvrir, mais aussi de découvrir, un écrivain américain majeur.

 Ray, une vie

« Ray » (pour ceux qui le connaissaient) est né en 1938 dans l’Oregon, et s’est éteint cinquante ans plus tard dans l’état de Washington, dans lequel il était revenu après y avoir passé son enfance et son adolescence. Il a vécu une part importante de sa vie d’adulte en Californie. Les éléments biographiques nous disent milieu familial modeste mais pas misérable, père ouvrier dans une scierie et alcoolique, mariage et paternité précoces, emplois divers, situation financière parfois précaire, cours d’écriture à l’université de Chico auprès de l’écrivain John Gardner, alcoolisme, professorat, publications discrètes, cures de désintoxication, chutes et rechutes, Alcooliques Anonymes, victoire sur l’ennemi intime, succès international, cancer, remariage deux mois avant son décès. Des hauts et des bas, le chaos et l’espoir, une vie.

Raymond Carver, trahisons et vérité

 L’émergence de Raymond Carver écrivain est une histoire longue et laborieuse.

 La première publication d’une de ses nouvelles date de 1960, dans la revue de l’université de Chico (Californie). L’histoire s’intitule « The Furious Seasons », et elle sera, trois ans plus tard, sélectionnée par la revue littéraire December pour un numéro nommé « Distinctive Short Stories in American and Canadian Magazines  ».

Dans les années qui suivent, plusieurs de ses nouvelles sont publiées dans des revues, puis paraît en 1976 son premier recueil, Will You Please Be Quiet, Please ? (Tais-toi, je t’en prie) édité par Gordon Lish. C’est un succès critique, et Raymond Carver sera finaliste du National Book Awards (Prix littéraire américain) en 1977. Mais il va mal, perdu dans l’alcoolisme dont il essaie pourtant de sortir.

En 1981, paraît son second recueil, What We Talk About When We Talk About Love (Parlez-moi d’amour), et là c’est un succès d’une autre ampleur, à la fois critique et public, qui est au rendez-vous. Sauf que, quelque part, il y a maldonne. Gordon Lish, très influent dans son milieu, homme d’affaires avisé qui « sent le vent », et certainement lui aussi créateur, est intervenu de façon drastique sur le manuscrit de Carver : coupes claires dans les nouvelles (allant jusqu’à supprimer plus de la moitié du texte), modifications du nom de personnages, de titres de nouvelles… Les nouvelles ainsi parues, et qui vont emporter l’adhésion du public, ont un style sec, nerveux, dur, « minimaliste », mais…ce n’est pas vraiment Raymond Carver.

Son désarroi va être immense, comme en témoigne la longue lettre qu’il écrit à Gordon Lish à cette occasion (publiée dans Débutants). Carver vient de recevoir la version du recueil « retouchée » par son éditeur. Il le supplie de ne pas publier cette version dans laquelle il ne se reconnaît pas, tout en admettant la pertinence et même le génie de quelques transformations ici et là. Mais il ne peut accepter ni supporter que ces histoires, écrites à des moments très difficiles et encore trop récents, et qui signent à la fois l’importance cruciale pour lui de l’écriture et son retour à la vie (« Je ne veux pas en faire un mélodrame mais je suis revenu de la tombe pour me remettre à écrire des nouvelles »), il ne peut accepter donc que ces histoires soient à ce point révisées : « S’il-vous-plaît, Gordon, pour l’amour de Dieu, aidez-moi et essayez de comprendre…Nom de Dieu, j’en deviens presque dingue…Je crois que mieux vaut tout arrêter…Vous avez amélioré un si grand nombre de ces nouvelles, Dieu sait, partout où la révision est restée légère, par petites touches. Mais pour les autres, pour ces trois-là, me semble-t-il, je risque de crever si elles sortent sous cette forme. Même si elles sont plus proches d’œuvres d’art que les nouvelles originales, et que des gens les liront encore dans cinquante ans d’ici, elles n’en sont pas moins capables de causer ma mort, je suis sérieux, tant elles sont intimement liées à ma convalescence, ma guérison, ma récupération d’une certaine estime de moi-même, d’un sentiment de valeur en tant qu’auteur et qu’être humain. »

Raymond Carver a une nouvelle femme dans sa vie (la poétesse Tess Gallagher), il est enfin sorti de l’alcoolisme, mais tout est encore fragile. Il conclut sa lettre à Gordon Lish, auquel il est par ailleurs sincèrement attaché et à qui il doit déjà beaucoup, par ces mots : « S’il-vous-plaît, faites le nécessaire pour arrêter la fabrication du livre. S’il-vous-plaît, essayez de me pardonner cette rupture ». Mais il a signé le contrat avant d’avoir lu la version de l’éditeur, et ce dernier ne se laisse convaincre par aucun argument de Carver, littéraire, affectif, ou financier. Et c’est la version de Lish qui paraît en 1981 sous le titre What We Talk About When We Talk About Love. Version dans laquelle des fins amputées, modifiées, ont fait disparaître en grande partie l’humanité et la compassion mélancolique de Carver, privant les nouvelles de leur véritable portée, voire de leur sens initial. Trahison de l’écrivain, trahison de l’homme.

Devenu célèbre (mais sur un malentendu), et désormais délivré de l’emprise de Gordon Lish, Raymond Carver publiera de son vivant, chez d’autres éditeurs plus respectueux de son travail, d’autres recueils de nouvelles, notamment en 1983 Cathedral (Les vitamines du bonheur), considéré par beaucoup comme son chef-d’œuvre. Il est également, outre ses shorts stories, l’auteur de poèmes, de préfaces et d’articles critiques.

Si certaines des nouvelles du second recueil (What We Talk…) seront publiées sous leur forme originelle dans des revues de façon éparse (une sera reprise dans Cathedral), Carver n’aura pas vu de son vivant, malgré ses efforts, la publication de ce recueil tel qu’il l’avait soumis à Lish, et qu’il avait choisi d’intituler Beginners, du titre d’une des 17 nouvelles qui le composaient. Ce n’est qu’en 2009, 21 ans après sa disparition, que Beginners (Débutants), le manuscrit original, paraîtra aux Etats-Unis grâce aux recherches et au travail de William L. Stull et de Maureen P. Carroll, poussés et encouragés par Tess Gallagher.

Peu à peu, et grâce à des gens qui l’aimaient, la vérité de Carver aura émergé.

En France

C’est ce même désir de réhabilitation qui guide en France l’édition en neuf volumes de ses œuvres complètes, déclenchée par la parution américaine de Beginners. Olivier Cohen (premier et seul éditeur français de l’écrivain) et son équipe, ont estimé, à la lecture du vrai Raymond Carver, qu’il était désormais nécessaire de tout recommencer, de tout reprendre à zéro en quelque sorte.

La volonté d’être au plus près du texte original est la ligne directrice de cette aventure éditoriale : traduire et publier Beginners, plus les textes et les nouvelles inédits. Respecter le choix connu de l’auteur pour l’ordre des histoires à l’intérieur d’un recueil et le titre de ce dernier. Restituer leur titre aux nouvelles. Réviser toutes les traductions antérieures qui demandaient à l’être : certaines traductions françaises de Carver dans les années 80 ont été faites dans un esprit « d’amélioration », courant à l’époque. On « arrangeait » le style d’un auteur, que l’on trouvait « trop » ou « pas assez », qui ne correspondait pas exactement à l’idée que certains se faisaient de ce que devait être la littérature. C’est tout ce travail de restauration de la réalité d’une œuvre qui est en cours actuellement, avec en guise de premier volume, symboliquement et comme en hommage, Débutants.

Raymond Carver a été beaucoup trahi. En publiant l’ensemble de son œuvre dans cet esprit de fidélité, Les Editions de l’Olivier lui rendent justice. Et nous permettent enfin de lire cet écrivain unique dans sa façon de raconter la vie.

 

Parus en 2010 et 2011  :

Volume 1, Débutants. Volume 2, Parlez-moi d'amour (version Lish). Volume 3, Tais-toi, je t'en prie. Volume 4, Les Vitamines du bonheur. Volume 5, Les Trois Roses jaunes. Volume 6, Qu'est-ce que vous voulez voir ?

A paraître en 2012  :

Volume 7, Les Feux. Volume 8, N'en faites pas une histoire. Volume 9, Poésie.

 

 N. B. : Je remercie Nathalie Zberro, chargée de l’édition des œuvres complètes de Raymond Carver, qui a longuement répondu à mes questions, et à d’autres que je n’avais pas pensé lui poser.

 

Raymond Carver, Ecrivain (2/3)

Raymond Carver, Ecrivain (3/3)


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1 réactions à cet article    


  • SANDRO FERRETTI SANDRO 23 janvier 2012 12:29

    Merci d’avoir rallumé les spots sur Carver, le nouvelliste des boire et déboires, le chroniqueur du fuel lourd et des alcools forts.
    Il y a du John Fante dans son oeuvre comme dans sa vie ( en particulier les relations difficiles avec les éditeurs.).
    L’Amérique à cette époque, traitait mal ses « songes-writer », ce n’est pas Brautigan et son coup de flingue final qui me contredira.

    Ceci- dit, ne croyez pas que les procédés des éditeurs aient fondamentalement changé. Hormis le fait qu’aujourd’hui méme les comités de lecture - les mal-nommés- ne vous lisent plus, lorsque vous avez «  hameçonné » un éditeur, gare aux coupes sombres, aux changements de titre, à la « 4 eme de couv ». débile, etc...
    Business as usual.
    En général, les choses s’améliorent pour l’écrivain lorsqu’il est mort, et c’est ce qui arrive heureusement à Carver aujourd’hui, dont on pourra lire la prose authentique avant les habituelles corrections des variations saisonnières éditoriales.
    Pour les éditeurs aussi, un bon écrivain est un écrivain mort.

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