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Recherche de formes de création

Les Pourparlers… Les retrouvailles !

Deux spectacles en cours de création par des équipes qui ne se connaissent pas :

Pourparlers, un certain groupe de paroles, d’Anne-Laure Pigache, Les harmoniques du néon, avec Lauriane Houbey, Lénaïg Le Touze, Myriam Van Imshoot, Myraim Pruvot, Mathilde Monfreux et Pascal Thollet Le spectacle sera créé en mars 2015 au Théâtre de Poche de Grenoble.

Une performance de poésie sonore pour voix multiples. J’ai assisté à un rendu de fin de résidence, un travail en cours donc à Ramdam à Sainte-Foy-lès-Lyon le 22 octobre 2014

Les retrouvailles ! d’Emilie Prévosteau et d’Amine Adjina, Compagnie Du Double, avec Pauline Dubreuil, Romain Dutheil, Chloé Duong, Colin Guillemant, Mikaelle Fratissier, Cécile le Meignen, Guillaume Mika, Cécile Morelle, Youna Noiret, Stéphane Ramirez, Samuel Roger, Jean-Baptiste Saunier.

Théâtre d’improvisation. J’ai assisté à un rendu de fin de résidence, un travail en cours à CAP* Montreuil-sous-Bois le 2 novembre 2014

Pourparlers, un certain groupe de paroles

Cinq voix de femmes discourent en même temps, pour une création improvisée polyphonique. L'ingénieur du son distribue les voix dans les haut-parleurs, en travaille les volumes et les textures. Telle est la forme pratiquée par ce groupe musical inédit. D’ordinaire, les voix ne se superposent pas dans les spectacles, sans quoi on ne comprend rien. Deux voix qui s'expriment et courent en même temps s’annihilent l'une l'autre. Elles ne concourent pas à un résultat « transcendant », différent, meilleur, et inatteignable autrement, comme dans la musique. Cette superposition des chants instrumentaux, la polyphonie, s’est conquise difficilement au cours des siècles.

Pour les voix, qui portent des textes, c’est encore plus difficile, il faut ajouter à la superposition des « musiques » la superposition des textes. On y arrive dans la chorale, dans la chanson, dans l'opéra, avec un art fin et savant, tout le monde chante le même texte, ou certains ne font que des voyelles... et d'une manière générale dans des moments où comprendre le texte n'est pas du plus important, dans des moments où l'important est la musique créée par la superposition.

En revanche, notre oreille est analytique, et nous savons choisir dans un brouhaha, s’il n’est pas complètement envahissant, les voix que nous voulons entendre et comprendre. Nous arrivons à discuter avec nos amis dans un environnement bruyant, restaurant, métro… les cours de récréation sont surprenantes pour un observateur attentif à ce phénomène, les enfants se parlent de loin au milieu des cris et attrapent les cris qui les concernent et délaissent les autres, sans penser à rien.

Le pari des Pourparlers est franchement très audacieux : tenir une polyphonie de voix féminines, assez égales en tessiture, donc, avec un souhait, non d’une compréhension parfaite, mais d’une certaine compréhension des textes tout de même. Aucune des vocalistes ne sait son texte. Elles l’improvisent toutes à chaque fois. Pour elles, la question de nourrir l'impro se pose avec acuité. Comment démarrer et, à chaque instant, comment continuer ? Elles ont travaillé des rapports entre elles, des reprises de ce que l'autre dit, des mots, des sujets… de ce que l’autre apporte... Elles ont travaillé, semble-t-il, sur le flot, on pourrait dire, sur les moyens collectifs de toujours abonder. Une sorte d’entraide, qui bien sûr n’est pas destinée à fournir l’idée politique du collectif, qu’elle contient bien, mais qui est là pour faire abonder le flot et être en lien les unes avec les autres, que le nouveau que chacune crée ait un ancrage dans ce qui est déjà paru et entendu.

Les moments (mouvements en terme musical) ont un peu tous la même forme de crescendo-decrescendo. Ils ont tous aussi un temps un peu comparable. Je rappelle que j’ai vu et entendu une étape du travail. Il serait sans doute possible de structurer ces improvisations en imitation-recréation des formes musicales connues expérimentées : fugues, rondos… choix d’un tempo pour la durée de l’impro (ne pas mettre le tempo dans la progression-régression…). Affirmer aussi la part créative fondamentale que tient l’ingénieur du son, avec son jeu, ses variations sur la présence plus ou moins grande de certaines voix à certains moments, sur la texture des voix… Il semble que les vocalistes n’entendent pas, ou pas assez, ce rôle de l’ingénieur dans le « rendu », dans ce qu’entend le public. Première en mars 2015 au Théâtre de Poche de Grenoble… longue vie ensuite, on espère. Bonne route.

 

Les retrouvailles !

Le public est installé en cercle. Au centre de l’espace de jeu, une table de salle à manger, simple, avec quatre chaises… on a l’impression que le public est convié à un repas, de loin… Il forme un second cercle autour de la table. C’est comme chez le diable, il lui faudra une grande fourchette pour participer au repas (je m’amuse)… Le spectacle est un repas de famille à l’occasion d’un anniversaire. Quelques éléments sur les personnages nous sont expliqués : le prof, les cousins-cousines, le conjoint… Ce sont des trentenaires : les parents qui ne sont pas là sont évoqués, ils existent comme personnages, ils ont un passé.

Ensuite, le spectacle commence, il est improvisé. On sent là aussi le caractère musical, non pas des voix cette fois, mais des paroles qui s’alternent, comme au théâtre, on est au théâtre, tellement mieux que dans la vie. Les musiciens improvisent sans se connaître, ils disposent de standards, des thèmes connus de tous, archi-rabâchés. Chaque thème a une grille d’accords, un enchaînement d’accords, c’est sa constitution, son ossature, on pourrait dire, sur laquelle chaque groupe nouveau, improvisé, met des muscles… et bâtit une « figure », sa figure. La structure à l’intérieur est la même et l’auditeur peut ne pas y faire attention, tant ce qui est créé dans l’instant est neuf, inouï au sens propre… et peut prendre toute l’attention.

Il en est de même dans cette improvisation Les retrouvailles !, des moments sont prévus, des sujets, des disputes ; si les comédiennes et comédiens savent qu’ils doivent passer par la présentation des plats, leur accueil puis par la colère de la fille végétarienne dont cette particularité n’est jamais prise en compte dans le menu !... ils en savent pas par quels mots, quelles phrases, cela va passer… d’autres paroles arrivent dans l’improvisation qui n’ont jamais été calculées par personne… A la performance où j’étais, il y eut une digression tout à fait étonnante sur le périnée et le massage du périnée dans le cadre d’une préparation à l’accouchement !

La question formelle de la tenue de l’ensemble se pose aussi là, dans des termes un peu différents que dans Les Pourparlers. La situation est riche et les comédien(ne)s connaissent assez ce qu’ils ont à faire pour que le spectacle soit beau, il est difficile en revanche d’imaginer une maîtrise d’évolution sur le long terme. C’est comme le jazz, la grille est bonne, les improvisat(rices)eurs la font vivre avec intelligence et sensibilité, mais les évolutions de cette situation et les évolutions conjointes des personnages sont plus difficiles à faire venir. C’est comme l’est souvent le jazz, un doux et virtuose babil, beau et bon à chaque instant et qui définit mal ou pas du tout un parcours, un début un milieu une fin, comme on dit parfois.

La famille est typiquement un sujet en or pour le théâtre : c’est un lieu quasi-obligatoire, idéalement lié à l’amour, la durée, la stabilité, l’éducation des enfants (ce qui ne diminue pas la valeur des familles sans enfants) et en même temps, toutes les familles dysfonctionnent, elles ne peuvent que dysfonctionner, (par rapport à cet idéal, forcément inatteignable) mais le plus souvent, elles dysfonctionnent par rapport au minimum vital de satisfaction, si on peut inventer ce minimum.

Ce spectacle a déjà été joué avec d’autres comédiens et est disponible pour une tournée.

 

Comment traiter un développement un peu long et fort de spectacles créés par l’improvisation ? Comment intégrer sur un fil commun les brins que chacun apporte ? La durée de l’impro et sa résonnance est plutôt courte, par essence. Tisser ensemble des moments réussis tient déjà d’un effort magnifique, presque du miracle… Ces deux spectacles, l’un côté musique, l’autre côté théâtre, y parviennent fort bien. Reste à trouver les moyens de bâtir plus sur le « long » terme… Bonne route aux deux.


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