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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Redacted », la preuve par l’image ?

« Redacted », la preuve par l’image ?

Redacted - « revu et corrigé » - de Brian De Palma est très intéressant, moins dans son propos sur la guerre (en gros, la guerre c’est mal), que pour sa profonde réflexion sur (le statut de) l’image. Ce sera du 3 étoiles sur 4 pour moi, mon Capitaine. Concernant la guerre proprement dite, il ne s’agit pas d’un film de guerre au sens strict, mais bien plus d’un film sur la guerre, revenant sur un fait réel : une jeune Irakienne violée et tuée par des GI, c’est l’histoire (vraie) du massacre de Samarra.

De Palma montre l’absurdité de la guerre, sa barbarie, sa bêtise, notamment celle des GI qui ne pensent, en gros, qu’au cul et à faire la guerre aux « rats des sables » et autres « bougnoules » - ce sont leurs mots -, ainsi on est très loin d’une certaine image d’Epinal vendue par les experts du Pentagone cherchant à nous vendre une « guerre propre », très loin d’un Oncle Sam se la jouant Monsieur Propre, quoi. On y voit, de manière brut de décoffrage, des soldats américains se faire exploser sur des mines ou encore décapités par les factions rebelles opposées à leur présence (hostile) sur le territoire, on y voit aussi, à la frontière d’un check-point (barrage), des fouilles au corps orchestrées par des starship troopers d’opérette sur des civils irakiens ou bien encore, filmé à l’infrarouge, le viol d’une gamine irakienne de 14 ans par des gros abrutis de soldats américains complètement incultes et assoiffés de violence bestiale. De Palma montre bien à quel point le bourbier irakien actuel des Américains est très proche de la mélasse vietnamienne des sixties et des seventies, on est en plein choc des cultures. Là-dessus, sa démonstration est imparable. Pour autant, selon moi, il ne va pas plus loin, dans ce propos-là (la dénonciation de cette guerre d’Irak vue comme un énorme Abou Ghraib), que les autres films récents, globalement « de gauche », portant sur cette même guerre, à savoir Lions et agneaux, Dans la vallée d’Elah et Battle for Haditha. Par exemple : sur une musique lyrique, voire grandiloquente, prenant littéralement aux tripes, le diaporama poignant de la fin, nous montrant les dommages collatéraux de cette guerre sur la population irakienne, a un côté presque banal, on n’est pas loin d’un chantage à l’émotion. OK, ça marche, c’est effectivement très émouvant, à la limite de l’insupportable (j’ai même vu des spectateurs en salle détourner les yeux face à ces horreurs sanglantes) mais, franchement, ça pourrait être signé par Michael Moore himself ou bien par un simple documentariste cherchant à dénoncer, par un efficace montage audiovisuel quelque peu tire-larmes, le théâtre de la cruauté de cette guerre mé-contemporaine. (Entre nous, et là il s’agit juste d’un détail formel qui n’est point le fait du cinéaste américain lui-même mais bien plus des distributeurs (français), quel dommage que, pour la VO sous-titrée, les sous-titrages soient souvent en blanc sur blanc, on n’arrive pas toujours à lire la traduction en bas de l’image et, à moins d’être bilingue, eh bien on perd quelque peu certaines bribes de dialogues. L’image étant très souvent surexposée - du fait même qu’il s’agisse d’une réalisation imitant les filmages amateurs, tournés caméras au poing -, il eût été plus judicieux de mettre les sous-titrages en jaune par exemple, c’est juste une question de bon sens graphique).

Fort heureusement, au-delà d’une dénonciation de l’absurdité de la guerre certes convaincante mais plutôt attendue, De Palma - et c’est d’ailleurs pour cela que Redacted reste un film expérimental absolument passionnant - n’en oublie pas d’être un grand cinéaste, à savoir qu’il s’interroge sur son propre médium, le cinématographe, et il se demande ce qu’il en est des « puissances du cinéma et du pouvoir des images » (Godard) à l’ère d’internet et de la diffusion en masse de flux d’images baignant non stop entre l’info et l’intox ? Sur ce terrain-là, De Palma peut vite apparaître ici comme étant « le Godard américain ». On s’en souvient, pour ce cinéaste de la Nouvelle Vague, le cinéma, au cours de la Seconde Guerre mondiale, avait raté le train de l’Histoire car il était passé à côté de la captation de la Shoah (on a très peu d’images de la réalité des camps d’extermination nazis, on a - en images - que des traces de l’effectuation de la barbarie, voir par exemple Nuit et brouillard (1955) de Resnais). Ici, concernant le merdier irakien, on est dans le all over d’images, on est complètement saturé par des images venant aussi bien de médias mainstream (les TV américaines ou irakiennes) que de filmages amateurs tournés par des soldats américains (home-movie dans les chambrées, webcam, vidéoblog...) ou bien par des Irakiens (snuff movies). Il y a des deux côtés une fascination pour l’image : les corps américains déchiquetés par les mines ou les Irakiens criblés de balles sont filmés au caméscope HD comme autant de trophées de guerre afin de vanter - par l’image - ses faits d’armes, c’est la soi-disant preuve par l’image pour une génération MTV & consorts nourrie bien plus par le choc des photos que par le poids des mots et des maux. Il s’agit de dévisager la guerre de manière pornographique, on est en plein dans le voyeurisme et, concernant celui-ci, De Palma, on le sait, via des films comme Blow Out, Pulsions, Body Double ou encore Snake Eyes, en connaît un rayon. D’ailleurs, c’est un « film dans le film » très de palmien, aussi bien sur le fond - questionner le statut des images, « pas une image juste, juste une image », dirait un Godard - que sur la forme. Le soldat filmant au début un autre soldat en train de filmer (je te filme, tu me filmes et je te dirai qui tu es...), la mise en abyme des images et des metteurs en scène, les plans-séquences, le sur-cadrage (l’image dans l’image) ou bien encore l’effet split screen (l’écran partagé étant l’une des marques de fabrique du cinéaste) montrent bien à quel point De Palma est à l’aise ici avec les différents régimes d’images qui ponctuent son film (images de caméras de vidéosurveillance, de YouTube et autres Dailymotion à profusion, voire ad nauseam). Dans cette façon de questionner l’image de l’intérieur, j’ai beaucoup pensé à Level 5 (1996) de Chris Marker, souvenons-nous de ce documentaire-fiction reposant essentiellement sur le visage d’une femme, sur un écran d’un ordinateur puis sur un interlocuteur invisible - tel était le dispositif filmique inédit à partir duquel Level 5 se construisait à l’instar d’une cartographie des images en train de se faire, une sorte de work in progress filmique.

Pour autant, concernant le film-patchwork de De Palma, et c’est là que la donne se complique, on sait que pour des questions de droits à l’image, ce cinéaste américain, afin d’éviter moult procès et problèmes juridiques à la clé, a dû retourner des images - tournage express en 18 jours en Jordanie - pour faire comme si, ainsi on tourne façon amateur pour faire genre comme si c’était vrai. Et c’est alors, dans toute sa splendeur, un film Canada Dry, véritablement retors, on est dans la copie presque conforme, dans le double et l’autocitation. Oui, voilà un objet conceptuel et théorique qui, tel un Rubik’s Cube, peut être tourné dans tous les sens, il finira par toujours retomber sur ses pattes. Exemples : ça se veut réaliste ? Que nenni, il s’agit d’images dérivées d’images. Le coup de la Sarabande de Haendel sur des zooms avant et arrière très lents, cadrant des GI, semble être du sous-Kubrick ? Qu’importe, puisqu’il s’agit d’un (faux) film, réalisé par deux documentaristes français, intégré dans le déroulant filmique qu’est Redacted. Des aquoibonistes pourraient alors aussitôt nous rétorquer - bah alors, à quoi bon ce film-leurre puisque tout est faux ? Mais non, ce serait trop simple, car, dans ce film-pamphlet, on y apprend aussi des vérités imparables, dont celle-là, essentielle - le bilan du travail pour la mort des responsables des checks-points est absolument affligeant : 2 000 morts irakiens, dont seulement 60 terroristes avérés. Ca fait littéralement froid dans le dos. Que de bavures au centuple. Une honte pour Bush et sa cohorte d’officiers décorés comme des sapins de Noël, en apparence blancs comme neige...

En outre, concernant ce cinéma de la double image, de l’image double et de la duplication tous azimuts à l’ère numérique de la reproductibilité technique puissance 1 000, ce n’est pas pour rien que le thème principal du film - le viol d’une gamine par des soldats américains tortionnaires - est quasiment un décalque de Casualties of War (Outrages, 1988), signé De Palma. La boucle est bouclée. On est à plein régime dans la fabrique des images, dans le simulacre qui s’assume comme tel. Alors, in fine, quid du vrai et du faux là-dedans ? On finit par se perdre et c’est certainement ce sentiment de trouble qui fait la force de ce film hybride, bâtard et impur, on ne sait plus trop sur quel pied danser concernant le fin mot de l’Histoire. De prime abord, on pourrait se dire que De Palma, en tant que « cinéaste rebelle » infiltré dans la matrice hollywoodienne, cherche coûte que coûte à livrer une vision sans concession du pouvoir des images et de leur violence - on peut effectivement parler d’une guerre des images ou de la colère des images - mais, d’un autre côté, je ne pense pas non plus que ce cinéaste veuille à tout prix se faire le chantre d’une soi-disant vérité absolue sortant tout droit des flux et reflux du web. On a lu ici et là que Redacted était pour ce cinéaste franc-tireur une manière de dire que la vérité sur la guerre d’Irak s’exprime dans les nouveaux médias, comme internet, et non plus dans la presse ou dans les journaux TV complètement muselés ; ainsi, il serait encore possible de contourner la censure et d’ouvrir grand les yeux. Certes, ce n’est pas faux, mais on sent aussi pointer, tout au long de ce film coup de poing, une sorte aussi de désillusion par rapport à tout cela. Selon moi, pour De Palma, internet n’est pas l’eldorado multimédia de LA vérité tant attendu. La preuve, malgré ce télescopage d’images hétérogènes de la « marge » déversant un continuum infernal d’images choc de la guerre en Irak, cela n’a pas empêché et n’empêche toujours pas la guerre de se poursuivre sur le sol irakien. On assiste, plutôt impuissants que nous sommes en tant qu’internautes et usagers à l’extrême du net derrière nos écrans à cran pas toujours nets, à un flot ininterrompu d’infos et d’images glissant les unes sur les autres, le tout étant passé par des « filtres » de toutes sortes, y compris sur internet.

A la fin de ce film-brûlot, selon moi, plutôt désillusionné sur le pouvoir des images et les puissances du cinéma (une image, un film peuvent-ils arrêter le train absurde d’une Histoire guerrière avançant à l’aveugle ? Hélas non, semble-t-il...), je n’ai pu m’empêcher de voir le De Palma de Redacted très proche du Godard exposant en 2006 à Beaubourg son Voyage(s) en utopie, 1946-2006, à la recherche du temps perdu : on y voyait notamment une installation questionnant les images vouées à la consommation frénétique style zapping de soirée câblée, vous savez, ces images en à-plats que l’on consomme en cuisine comme un steak Charal. Dans cette installation, on voyait un film américain spectaculaire - à savoir le blockbuster guerrier La Chute du faucon noir (2002) signé Ridley Scott, il s’agit d’une mission de routine de soldats américains en Somalie (Mogadiscio, 1993) se transformant en véritable massacre - diffusé en boucle par un téléviseur extra-plat reposant sur un lit tout confort style Habitat. D’après moi, De Palma réalise avec Redacted une installation filmique oscillant en permanence entre attraction et répulsion pour la platitude de l’image, celle-ci semblant constamment « coupée en deux » entre puissance (l’art engagé comme révélateur d’un réel horrifique) et faiblesse (le trop-plein d’images pour dire quoi ? Pour en faire quoi ? Et n’est-il pas déjà trop tard pour croire encore en un « cinéma-vérité » salvateur ?). Oui, dans ce De Palma-là, Godard n’est vraiment pas loin et L’Impasse non plus...

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3 réactions à cet article    


  • tvargentine.com lerma 22 février 2008 09:55

    Un tres bon film qui fait penser aux reportages que pouvaient pratiquer les chaines de TV américaines durant la guerre du Vietnam et ou la liberté du journalisme pouvait s’exprimer pleinement

     


    • morice morice 22 février 2008 10:15

      " Sur ce terrain-là, De Palma peut vite apparaître ici comme étant « le Godard américain ». heureusement qu’il ya a des guillemets.Faudrait quand même savoir qu’il n’ y pas que lui comme référence en expérimental : Lang ou surtout Orson Welles en on fait tout autant : vos références son constamment trop modales, et on vous l’a déjà dit, comme votre écriture. Vous finirez par nous faire du Bayon cinématographique, attention !! Exemples :

      "télescopage d’images hétérogènes de la « marge » déversant un continuum infernal d’images choc de la guerre en Irak",

      "complètement saturé par des images venant aussi bien de médias mainstream (les TV américaines ou irakiennes) que de filmages amateurs tournés par des soldats américains (home-movie dans les chambrées, webcam, vidéoblog...)"

      "guerre mé-contemporaine."

      De Palma réalise avec Redacted une installation filmique"

      Ici, concernant le merdier irakien, on est dans le all over d’images’

      On pourrait peut-être faire un effort pour éviter les anglicismes destinés uniquement à faire branché... ce n’est pas parce qu’on s’attaque à "Redacted"... !!!

       


      • Vincent Delaury Vincent Delaury 22 février 2008 18:56

        Morice : " Vous finirez par nous faire du Bayon cinématographique, attention !! "

         

        M’enfin, faut-il bâillonner Bayon ? Je ne pense pas !

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