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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Redécouvrir le cinéma : les frères Coen

Redécouvrir le cinéma : les frères Coen

Une évocation de l'oeuvre des frères Coen au travers de deux films.

Sang pour sang (1984). S’il fallait cartographier le septième art, nul doute que les frères Coen seraient à la fois une montagne d’humour noir (Fargo, The Big Lebowski) et un océan de violence (No Country for Old MenMiller’s Crossing). C’est en effet peu dire que les deux virtuoses occupent une place à part dans le microcosme cinématographique. Avec un sens inné de la prise de vues doublé d’une plume exquise, les prolifiques Joel et Ethan agissent de concert, depuis 1984, pour crever l’écran. Et c’est chose faite dès leur premier essai, Sang pour sang, qui a déjà tout du coup de maître. Les deux frangins y laissent transparaître leur patte si singulière et mettent en scène – une habitude de la maison – des personnages hautement improbables, au bord de l’implosion et sournois à souhait. La vision noire et joyeusement perverse des Coen y transpire à chaque plan, alors même que les thématiques de la vilenie et de la trahison guident avec autorité leur propos ensauvagé. Au menu : l’époux cocufié et vengeur, la femme fatale, l’amant qui n’a pas froid aux yeux et le tueur à gages peu scrupuleux. Tous vont voir une spirale infernale entraver leurs plans les plus fous. Jeu de pistes aux allures de thriller policier, Sang pour sang se place volontiers sous la tutelle d’une ironie débridée et d’un chassé-croisé de malentendus. Côté technique, les deux orpailleurs valent bien leur pesant d’or. Ils filment au scalpel, magnifient la réalisation, multiplient les plans-séquences déroutants et arborent une maîtrise formelle de tous les instants. À mille lieues des brèves de comptoir, le scénar sous-tend quant à lui une densité remarquable et se trouve porté par une narration implacable et des dialogues de derrière les fagots. Film typiquement coenien, donc crasseux et à double visage, Sang pour sang met en saillie ces intentions inavouables qui d’abord s’entrecroisent, puis s’entrechoquent et, enfin, s’entretuent. Le tout avec un petit extra à la clé : la scène finale, sommet d’ironie s’il en est, condense avant l’heure toute la mythologie des frères Coen. Rien que pour cela, ce trésor enfoui vaut la peine d’être (re)vu. (9/10)

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The Big Lebowski (1998)Illustres façonniers de réalités distordues, les frères Coen prennent volontiers le parti d’apporter des réponses absurdes aux questions existentielles. Une manière de donner le change et de s’inscrire en faux contre la frilosité d’une industrie hollywoodienne qui se cache trop souvent derrière son petit doigt. Habitué à déjouer et tromper les prévisions, leur cinéma recèle une justesse qui n’a finalement d’égal que leur propension à soigner les dispositifs formels.

Auteurs contorsionnistes, les deux frangins se délectent à construire des univers singuliers, peuplés de personnages tantôt rocambolesques, tantôt inquiétants. À mille lieues des orgies pyrotechniques et des effets de manches numériques, ils préfèrent à l’évidence abattre la carte narrative et se poser en dialoguistes émérites, quitte parfois à essuyer les plâtres. Chose rare, quel que soit le registre, ils en arrivent toujours à semer les trouvailles et à faire mouche.

« Le Duc », un épicurien face à la logique capitaliste

Coenien jusqu’au bout des ongles, The Big Lebowski égrène un chapelet de traits d’esprit à mesure qu’il pose ses jalons. Bravant les raisonnements cartésiens, faisant la figue aux cheminements monotones et convenus, il met à l’honneur les inadaptés et les lâches, les irrationnels et les névrosés. Tenant davantage du tableau expressionniste que de la sculpture lymphatique, il se hâte d’envoyer sur le carreau les pisse-vinaigre psalmodiant et les pantomimes aux idées élaguées.

Plus magnétique qu’un aimant au néodyme, son antihéros – « Le Duc » – a tout de la figure épicurienne par excellence. Guidé et animé par la seule quête du plaisir immédiat, sans tourments ni complexes, il est du genre à s’engager dans un chemin de croix à moitié éméché, en tongs et avec une boussole déréglée. Poisson volant aussi extravagant que mollasson, il n’en finit pas de dépareiller au milieu d’une faune sauvage mue par le gain et les apparences, évoluant dans un écosystème tant capitaliste que matérialiste. À l’image d’une souillure indélébile sur un blanc éclatant, c’est toujours lui qui polarise les attentions, prenant au passage le parfait contre-pied de ces préjugés solidement enracinés faisant de l’avoir la condition sine qua non de l’être.

L’art de raconter

Les frères Coen ne se contentent pas de chauffer leur plume à blanc et d’entremêler avec doigté cynisme et désenchantement. Ils rivalisent aussi d’ingéniosité afin d’accoucher des prises de vues les plus déroutantes, faisant de chaque plan un rouage nécessaire, sinon indispensable, d’une mise en scène imperturbable et volontairement accidentée. Des renversements de perspective à la bande-son, des scènes hallucinées aux mouvements de caméra, tout est mis au service d’un univers aussi fantasque que jouissif. Quant aux partis pris esthétiques, symboliquement volubiles, ils viennent encore aviver le vent de folie qui souffle sur ce Big Lebowski haut en couleur et à la grammaire irréprochable.

Au détour d’un échange vaguement sexuel, à travers l’ironie sans bornes d’un officier de police ou même à l’occasion d’une dispersion de cendres, les Coen ne manquent jamais de narrer avec à-propos l’absurdité immodérée du monde tel qu’ils le conçoivent. Aidés en cela par des dialogues bien troussés et un casting de choix – Jeff Bridges, Steve Buscemi, John Goodman, Philip Seymour Hoffman, John Turturro, Julianne Moore, etc. –, ils enjambent sans peine le moindre écueil et prennent le soin, avec entrain, de mettre les pieds dans le plat – plutôt deux fois qu’une.

Comédie multifacette sous forme de jeu de piste, The Big Lebowski n’hésite jamais à mettre sur le tapis des intrigues gonflées à la testostérone en vue d’asseoir son emprise narrative et de tenir le spectateur en haleine. Gentiment misanthrope, impérial et enlevé, il réussit l’improbable tour de force de faire d’un canard boiteux, l’irrésistible « Duc », l’un des meilleurs personnages jamais portés au cinéma. Ne serait-ce que pour cela, il vaut assurément le coup d’œil. (10/10)

 

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1 réactions à cet article    


  • Piotrek Piotrek 7 décembre 2013 12:37

    Je suis pas très fan des Frères Cohen, il y a des films que j’aime bien (Lebowski) d’autres pas du tout (Barton Fink)

    Mais il y a une chose qu’ils maîtrisent par dessus tout : c’est l’art de faire sortir l’histoire de la toile pour qu’elle se passe dans nos têtes. On n’est pas que spectateurs, nos réactions s’intègrent dans l’histoire du film.

    Ce sont des manipulateurs de talent, parfois ca marche, parfois ça marche pas. Leurs fans inconditionnels s’amusent plus dans la complicité de la manipulation plus que dans l’histoire de chaque film.

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