Divertir = détourner, distraire, amuser, se moquer de...
Le dictionnaire éthymologique nous rappelle clairement l'objectif de ce qu'on appelle encore aujourd'hui la culture : DIVERTIR = détourner, distraire, amuser... Malheureusement, depuis longtemps déjà, la culture est devenu une énorme industrie. L'Amérique ne s'y est pas trompé et a su très vite et efficacement récupérer la puissance de l'image pour mobiliser les esprits comme aucun autre médias avant. A ce sujet d'ailleurs, je suggère aux cinématophiles l'étonnent livre de Théodre Roszak "La Conspiration des Ténèbres". Titre un peu raccoleur limite ringard mais dont le contenu, par le truchement d'une curieuse enquête, nous rappelle à quel point le cinéma des origines (initialement allemand et français) fascina l'Amérique pour l'impact émotionnel et influent qu'il occasionnait déjà sur le public.
Je souhaite donc vous parler du dernier film de Asghar Farhdi : Une Séparation. A coup sûr vous ne retiendrez pas facilement les noms des acteurs(trices) de ce film puissant et poignant. Demandez à une personnes aujourd'hui de vous faire une liste de 10 noms d'acteurs(trices) connues et vous aurez inévitablement au bas mot 8 noms américains et peut-être un français et un espagnol. La mémoire collective de nos sociétés post-modernes étant presque totalement phagocytée par le bulldozer de l'industrie hollywodienne, il est devenu assez difficile d'avoir une véritable diversité de visions du monde. D'ailleurs, la propagande politique ne s'y est pas trompé puisqu'elle utilise systématiquement l'image, le montage, le bidouillage, le morphing pour réinterpréter le monde à l'aune de son objectif de formatage. Eradiquer toute réflexion est l'une de ses missions principales. Promouvoir l'émotion (cf. La Stratégie du Choc de Naomie Klein).
Les effets spéciaux, les filtres de lumière artificielle, les montages "cut" des images accompagnées d'une bande-son propre à vous rendre sourd, tout cela n'est pas fait au hasard. Le cinéma industriel est un moyen terriblement efficace pour mettre les spectateurs en état de sidération chronique. A la sortie des gros "blockbusters" commerciaux, si vous interrogez les spectateurs sur ce qu'ils ont retenu du film vous ne serez pas surpris du résultat... Ils vous parleront essentiellement des moments d'intense émotion, de peur ou d'angoisse et si vous ensuite vous demandez ce qu'ils en déduisent, vous serez alors étonnés d'entendre des bredouillages pas clairs ou des interprétations aventureuses. Bon, je suis un peu dure, c'est vrai, mais le principe de sidération par l'hyper stimulation (les montages d'images sont faits sur le principe du stromboscope !) vise à bloquer la réflexion et la saturation des sens par le bruit, les chocs scéniques, les contrastes de lumière, les séquences émotionnelles, les actes de violences en chaîne. C'est fait pour figer l'esprit et empêcher tout recul en temps réel. c'est le principe même des traumas et pratiqués régulièrement, ils permettent un véritable lessivage des cerveaux.
Voilà pourquoi le film de Farhadi est un contre-film. Et pourtant, c'est un très grand film. L'histoire est une histoire humaine et nous n'avons aucune difficulté à nous identifier au drame qui, à partir d'une situation banale et douloureuse (un père atteint d'alzheimer). Autant la caméra est vive autant l'histoire se trame comme un tissu de noeuds qui se resserrent et dans lequel les hommes et les femmes tentent de trouver une brèche pour se libérer. C'est aussi un film sur le libre arbitre. Cela pourrait paraître étonnant de parler de libre arbitre dans un pays comme l'Iran dont tous les médias occidentaux nous façonnent, à dessein, une image (!) de sauvagerie et d'archaïsme. Mais nous découvrons bien autre chose sur les gens de ce pays filmés au quotidien.
Pour toutes celles et ceux qui s'interrogent sur les ravages de la culture de la culpabilité, ce film est un exemple. Comment faire cohabiter le désir réel de liberté, d'égalité, de démocratie avec des culpabilités intériorisées depuis des siècles sur la base de religion créés de toutes pièces ? Car n'oublions jamais que notre catholisisme, avant d'être un peu apaisé et essentiellement politique, fut l'une des plus meurtrières idéologies. Mais il reste encore et toujours des reliquats efficaces de culpabilité dans le mental des femmes et nos débats actuels sur les relations entre hommes et femmes prouvent bien que notre modernitude n'a pas beaucoup évolué en ce domaine.
Les trois acteurs principaux de ce film magnifique (Leila Hatami, Feyman Moadi et Shahab Hosseini) sont tout simplement époustouflants de justesse, de crédibilité, d'incarnation. Qui a dit que les plus grands acteurs(trices) étaient américains ? Dans Une Séparation, nous partageons le courage et la douleur d'un fils qui soigne, aide, habille, lave un père qui ne fait déjà plus partie de la vie. Nous suivons une femme qui tente par tous les moyens de sauver son mari de la dépression parce qu'ils sont pauvres, sans travail et que la religion n'est plus que la seule chose qui fasse encore écho dans l'esprit de la femme piégée par ce que l'on appelle une double injonction : se libérer tout en restant piégée. Nous suivons par intermittence une épouse, d'un milieu social moyen très semblable à notre classe moyenne (du moins ce qu'il en reste), qui tente elle aussi de dire sa frustration d'épouse à un mari. Au milieu des adultes, une jeune fille étudiante et une enfant.
Au milieu de ce drame humain universel, la jeune fille semble être le symbole d'un Iran où les études sont l'objectif primordial des femmes à venir. Et le plus étonnant c'est que le père soutient cette élévation par les études, le savoir et la puissance du langage. Une petite séquence à ce sujet est surprenante dans ce film : la langue persanne est furtivement évoquée comme moyen de préciser une pensée dans un pays broyé par la religion, le désir d'être, de comprendre et d'agir. Chercher à comprendre pour agir et trouver un modus vivendi semble être le coeur de ce drame.
Dans ce film, pas une seule musique n'accompagne les séquences mêmes les plus dramatiques. Nous sommes nous aussi seuls face aux événements de la vie, nous sommes comme ce père encore jeune qui s'effondre quelques minutes sur le dos courbé d'un père qui ne parle plus, qui ne peut plus porter son fils et qui glisse vers la mort. Le père malade semble symboliser un Iran usé qui passe la main à une nouvelle génération dont les remarques sur le mensonge et la vérité est la question cruciale de l'avenir.
A la fin, la nouvelle généraiton doit faire un choix et ce choix est aussi le nôtre d'une certaine façon. Ici comme partout ailleurs dans le monde saccagé par la mondialisation, les jeunes générations auront un choix crucial à faire : continuer à se mentir et à subir ou se redresser, parler haut et vrai. Le savoir étant là-bas érigé en seul moyen de se libérer...
Ours d'Or du meilleur film et Ours d'Argent de l'interprétation pour l'ensemble de la distribution (féminine et masculine) le film d'Asghar Farahadi n'est pas un divertissement. Il ne nous détourne pas des questions cruciales et ne cherche en aucun cas à nous mettre en sidération. C'est un vrai film en ce sens qu'il nous raconte une histoire mais que cette histoire c'est aussi la nôtre, celle de cette humanité qui a besoin de toute urgence de dire les choses, d'écouter l'autre, de trouver des nouvelles perspectives, de réfléchir à ses vieilles croyances pour libérer les êtres, tous les êtres quelles que soient leur sexe. Et surtout, nous découvrons un pays, l'Iran, qui ressemble à tout sauf à ce que la propagande médiatique euro-américaine nous balance en boucle. Cela ne signifie en aucun cas que ce pays est un havre de paix bien au contraire, et c'est exactement ce que le réalisateur nous invite à découvrir.
A vous de voir...

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15/06 19:26 - calimero
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