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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Rencontres autour du oud (2) : Mohammad Quadri Dallal

Rencontres autour du oud (2) : Mohammad Quadri Dallal

Second entretien dans notre série consacrée au oud et à ses interprètes. Le Syrien Mohammad Quadri Dallal est actuellement directeur de l’Institut arabe de musique d’Alep. Il est plus connu certainement en tant que luthiste « permanent » de l’ensemble Al-Kindï fondé par Julien Weiss et en tant que grand improvisateur dans la lignée de Munir Bashir. Auteur d’un très original album chez Inédit (« Maqâmat insolites »), Quadri Dallal tourne actuellement avec son ensemble Ornina. C’est à l’occasion d’un concert et d’une conférence à la Cité de la musique de Marseille que nous abordons ensemble la forme de récital traditionnelle en style classique appelée mouachahât (ou muwachchachat).

Pour une biographie détaillé, voir ici.

Pouvez-vous revenir sur vos années de formation ?
Très jeune, je partais avec mes parents écouter des chants religieux (Zikr). Ce n’est que plus tard que j’ai découvert les chanteurs, les soirées de chansons, les mouachahât. C’était passionnant. Lorsque j’avais douze ans, mon père a rencontré un grand chanteur et compositeur alépin, Bakri El Kurdi. Avec lui, j’ai appris le oud, le solfège, les maqâm (ou gammes), les rythmes. C’est à ce moment-là que j’ai appris également les principaux styles ou genres : Dawr (ou Dorr, chant à plusieurs voix), Kad, Mawwal (poème chanté), etc. Je voyais cela comme un ensemble de couleurs, très nuancé, très vivant à Alep.

Est-ce qu’il y a à Alep des traditions musicales plus développées que dans d’autres villes ?
On peut trouver des particularités musicales dans la plupart des grandes villes arabes. À Alep, il y a par exemple le koudoud (pluriel de kad) qui est un système de chants et qu’on désigne justement par le nom de koudoud al-Halabie parce qu’il est typique de la ville, de son répertoire. Je dirais qu’Alep a su conserver ses styles originaux et les a diffusés dans le monde arabe. Alors, un kad, ce chant dont je vous parle, appartient au genre populaire et possède à l’origine une mélodie. Au fil des années, il peut s’enrichir, se moduler sous la créativité de différents chanteurs. C’est ce que je vais montrer dans ma conférence en faisant écouter un kad chanté à différentes époques, notamment par Sabri Moudallal et puis par Sabah Fakhri. Finalement, Alep possède ses propres mouachahât, suites de poèmes chantés, mais on retrouve des mouachahât dans la tradition arabo-andalouse, par exemple au Maroc ou en Tunisie. Certains modes se ressemblent mais Alep possède des maqâm bien à elle.

Vous avez justement composé un disque qui développe cette idée de gammes rares, ou peu connues.
Oui, c’est mon deuxième disque qui est sorti en 2003 et qui a reçu plusieurs prix. Il s’agit de Maqâm insolites, pas forcément oubliés mais que je joue de telle façon que l’auditeur y entend quelque chose de neuf, quelque chose qu’il n’a pas prévu. Ce sont des modes par ailleurs négligés car très difficiles à jouer, ce que la génération actuelle d’interprètes a tendance à repousser.

On retrouve cette idée de répertoire ancien, joué avec virtuosité, dans les disques d’Al-Kindî, la formation avec laquelle vous avez le plus enregistré.
En effet. Je voudrais juste ajouter que le travail de fond effectué par Al-Kindî ne peut être réduit à la personnalité de Julien Weiss, c’est une simplification que l’on trouve souvent dans les médias. Il s’agit d’un travail de l’ensemble mais Julien est plus connu car c’est lui qui prend les décisions et investit l’énergie pour produire des disques en France et faire des tournées. Mais le travail de fond, purement musical, est collectif. Julien n’a pas appris les modes et les traditions dans son enfance, à la différence des autres musiciens de l’ensemble. Dans Al-Kindî et les autres disques qui y sont liés, on retrouve des grands musiciens arabes comme Sabri Moudallal ou Omar Sarmini, dépositaires de traditions.

Donc, vous avez créé un ensemble, Ornina, pour jouer des mouachahât d’Alep ?
Oui, c’est une approche différente de celle d’Al-Kindî. Par exemple, nous jouons ce soir quatre mouachahât, du compositeur alépin Omar al-Batch, décédé en 1950. Un de ses élèves est aujourd’hui très connu : Sabah Fakhri. Vous savez, le mouachahât est la « première chose » de la chanson, c’est ce que vous entendez si vous allez dîner dans les restaurants à Alep et à Damas. C’est une chose courante.

On trouve une description d’une soirée de mouachahât dans un restaurant à Alep, avec Sabah Fakhri au chant, dans un ouvrage collectif récemment paru (La Syrie au présent, reflets d’une société, Actes Sud). L’article décrit la relation qui unit le public, le chanteur et l’orchestre.
Ce n’est pas spécifique aux mouachahât mais c’est une façon de comprendre ce qu’il se passe dans les musiques des pays arabes. En effet, le chanteur, porté par la musique, est ravi, il est « saltana ». Il va alors communiquer cet état au public et ce partage est appelé « tarab », plaisir collectif de la musique si vous voulez, extase. Le public alors réagit par des mots, des soupirs, des exclamations.

Après avoir été élève, vous êtes devenu professeur. En quoi consiste le travail de l’Institut arabe de musique d’Alep ?
C’est un conservatoire qui s’organise en trois classes. La musique occidentale, les instruments, le solfège. Ensuite, la musique et le chant arabes, les instruments (oud, qânun, nay). Également, une chorale traditionnelle pour les koudoud par exemple. Enfin, la troisième classe associe une chorale et un orchestre, capables d’interpréter des compositions françaises, arméniennes ou arabes.

Quand on vous regarde jouer, on constate que le oud est comme absorbé par votre corps, votre instrument et vous ne faites qu’un.
En effet, le oud est une partie de moi, c’est même plus que ça, c’est moi-même, on ne se distingue plus. C’est normal, après cinquante ans de jeu... Chez moi, j’ai une vingtaine de ouds commandés à des luthiers, tous très proches les uns des autres. Il m’arrive d’en donner quand je rencontre un oudiste qui aime cette famille de ouds, mes ouds !

Avez-vous projet d’enregistrement avec cet ensemble Ornina ?
Nous avons enregistré un premier disque mais qui n’a pas été diffusé. Il faut d’abord s’occuper de celui-là. Parallèlement, il y a des livres qui sortent sur le répertoire de mouachahât alépins, dont un consacré à Sabri Moudallal et un autre qui va sortir, à propos de Cheikh Ali al-Darwich (autre grand chanteur alépin). Ce sont des petits tirages cependant et il faut déjà que je m’occupe de réimpressions...

Documents joints à cet article

Rencontres autour du oud (2) : Mohammad Quadri Dallal

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7 réactions à cet article    


  • morice morice 1er mai 2008 11:05

     Merci pour toutes ces connaissances sur cet instrument à la profondeur exubérante. Un article sur les musiciens du haut nil, un jour (sans oud) ??? qui sait ? 


    • morice morice 1er mai 2008 11:39

       Masuyer, connaissez-vous TRAD Magazine, comme revue ?


    • masuyer masuyer 1er mai 2008 11:22

      Bonjour Pierre,

      merci pour cet article qui va m’aider à compléter ma discothèque.

      Je ne sais pas si vous connaissez, mais le oud a rencontré la tradition populaire de chant du Centre-Bretagne et c’est plutôt intéressant.

      Trio Marchand, "An Tri Breur" (Chant : Erik Marchand, Oud : Thierry Robin, Tablas : Hameed Khan), qu’avait précédé le très beau "An Henchoù Treuz" chez Ocora, récompensé par l’académie Charles Cros, collaboration d’Erik Marchand et de Thierry Robin.


      • masuyer masuyer 1er mai 2008 12:21

        Morice,

        oui je connais, même si je ne l’ai pas lue depus longtemps, j’y fus abonné.


      • Pierre Polomé Pierre Polomé 1er mai 2008 16:30

        Morice, Masuyer,

        Merci pour ces commentaires. Oui, j’ai vu Thierry Robin avec Erik Marchand et Keyvan Chemirani (percussioniste iranien) en mars à Marseille et leur fusion était très intéressante. Je compte d’ailleurs réaliser un entretien avec Robin, que j’ai vu un paquet de fois, notamment avec le chanteur réunionais Danyel Waro. J’ai encore d’autres projets en vue pour cette série de Rencontres autour du oud. J’irai aussi au festival des musiques sacrées de Fès en juin, je vais faire un papier là-dessus.

        J’ai oublié de remercier Fouad Didi (prof de musique arabo-andalouse à Marseille et à Toulon) pour son aide dans l’entretien avec Quadri Dallal. Choukrane Fouad ! Merci aussi à l’équipe de la Cité de la musique de Marseille.

        Si les gens de Trad me lisent, qu’ils me contactent !

        On m’a dit que je pouvais insérer un extrait sonore dans mes papiers. Morice, comment fait-on ?

         

         


        • jako jako 1er mai 2008 17:49

          Merci à vous auteur , insérer un document son ce serait un complément formidable à vos articles, cela doit se faire comme vous le faites pour les images j’imagine non ?


        • Fergus fergus 1er mai 2008 17:59

          Sincèrement merci pour cet article. Cela dit, à propos de oud, voici une anecdote très éloignée du sujet et dont seul le oud fait le lien.

          J’étais un jour sur les quais du RER B à Châtelet. Un étudiant, assis sur un banc, jouait doucement du oud sans perturber de quelque manière que ce soit les autres voyageurs et sans quêter le moins du monde. Il attendait une rame pour retourner à la Cité Universitaire. Arrive une patrouille Vigipirate, conduite par un officier de police. Sitôt repéré le joueur de oud, le trio se jette sur lui et exige ses papiers. Normal : l’homme a un faciès maghrébin et constitue à l’évidence un terroriste potentiel, le oud étant comme chacun sait une arme redoutable. Autour du type, silence. On regarde soudain ses chaussures, des fois qu’une boucle de lacet se soit dénouée. L’officier de police fait alors mine d’embarquer l’homme. J’interviens pour lui signifier que Vigipirate est là pour repérer d’éventuels comportements suspects, pas pour faire la chasse aux joueurs de oud, et que même au motif que la musique ait pu déranger des voyageurs, ce qui n’était pas le cas, c’était l’affaire des agents de la Ratp ou de la police du métro, en aucun cas de Vigipirate. L’officier a d’autant plus blêmi que d’autres usagers du RER se sont soudain enhardis. Au final, le flic a fait piteusement machine arrière, accompagné de ses deux troufions.

          Moralité : la musique n’adoucit pas toujours les moeurs, du moins celles de certains flics ! 

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