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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Rendez nous les Muses !

Rendez nous les Muses !

Rendez nous les Muses.
La société a abdiqué, elle a succombé depuis longtemps aux charmes bruts de l’instantané. Le capitalisme a trouvé en lui les idiots inconscients qui consomment la musique sans pouvoir la définir. Et la Communauté Française ne donne plus des subsides qu’aux "ateliers rock et non-classiques". Le rideau est tombé. Le glas a sonné. Dorénavant, il faudra promouvoir ce que l’on plébiscite déjà trop. Il faudra rendre populaire ce qui est déjà dans tous les esprits. Il faudra créer de la musique sans même en connaitre son histoire, porter aux nues tout ce qu’elle enfante de mauvais depuis le maître Gainsbourg. Il faudra s’auto-définir réactionnaire pour ne pas oser affirmer le contraire. Pour fustiger Coldplay - ou le plus bel exemple de conformisme - qui passe cinq fois par jour sur la même fréquence radio. Les élites accompagnent les médias. On n’ose plus critiquer au nom des fondamentaux sous peine de ringardise. Depuis 30 ans, on nous promet le talent mais l’éphémère triomphe. Le déshonneur a gagné. Messieurs les Anglais, ne tirez plus les premiers.

Voltaire peut se retourner dans sa tombe. Bach encore plus. La musique est l’art le plus dévoyé médiatiquement devant la littérature. Il faut être dans le vent, s’octroyer Olivia Ruiz dans son salon ou acquiescer Dominique Sopo quand il ne jure que par Cali ou Joey Starr. La musique est désavouée. Le commun des mortels ne le sait hélas que très peu. Les jeunes, eux, ne veulent pas savoir, ils sont nés dans ce nouveau style. La guitare électrique est l’apothéose des sentiments, un symbole fédérateur. Ils s’affirment avec elle. Trois petits accords et puis s’en vont : l’introduction d’une chanson d’Indochine et les voilà rassasiés. Mais la guitare dans cette perspective est une belle parade car elle éclipse tout, jusqu’à la vraie nature de l’instrument. Celle qui a propulsé Jimi Hendrix sous les feux des projecteurs, ou que Clapton manie encore agilement à plus de 60 ans. Mais c’est trop vieux pour eux. La faute aux médias, aux groupes qui ont la cote, à la déférence face aux chiffres de vente. Plus ça marche, moins peut-on y porter de l’intérêt. C’est la loi de l’uniformité. Tous pareils, tous élus, quitte à renier les plus belles pages harmoniques de notre héritage.
 
L’héritage, justement. Il y a de ces belles histoires qui donnent à réfléchir. Lui était un avant-gardiste, un rebelle défiant les codes de l’Italie du Seicento. Original d’esprit défiant nos intuitions stylistiques, anticonformiste face au goût établi, Johannes Hieronymus Kapsberger (1580-1651) a tracé une de ses routes sans issue dans l’histoire de la musique. Ses héritiers décideront de prendre un chemin plus sûr. Il le savait. Allemand d’origine, l’Italie était l’écrin idéal pour son métier de précurseur, elle qui a su assimiler mieux que toutes les autres provinces européennes la synthèse entre contemporain, modernisme et respect pour la tradition. Elle, qui a su aussi assimiler les influences culturelles venues d’Europe centrale, d’Espagne et d’Orient. Kapsberger avait ainsi le loisir de jouer au rebelle avec ses chitarone et autres instruments à cordes pincées. Il faisait la part belle à l’excentrisme tout en étant admiré par ses pairs pour sa virtuosité et son inventivité sans pareils. Mais un compositeur de génie n’est pas sans paradoxe. A côté de son aura publique, ses oeuvres sont formellement de faibles qualités d’un point de vue de la composition. Elles ressemblent plus à de valables exercices de style ou de bons exemples d’improvisation et d’ornementation. Ce n’est pas grave, il a fait ses preuves depuis bien longtemps. Il aime tellement l’expérimental qu’ il défie tous les pronostics le temps d’un morceau appelé Colasione en utilisant pour la première fois ce que l’on appellerait actuellement les accords et les harmonies du rock. Les formules mélodiques les plus élémentaires de l’époque sont ainsi violées mais témoignent de la pertinence de son discours quelques 3 siècles plus tard.

Aujourd’hui, tout le monde veut être rebelle. Kapsberger doit renaître en chacun d’eux. C’est la revendication par excellence tant vénérée des artistes médiatiques qu’on ne sait plus la véritable signification. Mais ça fait vendre. C’est le paravent d’une des causes du déclin musical, la justification du refus des éléments fondamentaux. Tous croient être dans la subversion mais tous sont des plus conformistes. Tous croient bon s’investir d’une mission politique alors qu’ils sont maladroits à ce jeu. Ils ne réussissent pas à faire la synthèse entre contemporain, modernisme et respect pour la tradition ; surtout pas de tradition. Au feu les classiques. Avant, les anciens voyaient l’antique comme références, ils ont inventé avec elles un nouveau langage. Aujourd’hui la seule qui vaille est l’instantané alors qu’on voudrait dépasser le champs des possibles en niant toutes références historiques. On n’a jamais composé aussi peu consciencieusement mais on pense atteindre le paroxysme artistique. Le 21ème siècle cultive aussi ses paradoxes mais ils lui sont fatals.
 
L’éducation tient encore son rôle, les musiques "nobles" s’apprécient entre connaisseurs, tout se vaut culturellement ; tels sont les nouveaux dogmes que l’on tente de nous justifier. Dans l’esprit de chacun aujourd’hui, la musique est superficielle, jetable à souhait, sans aucune valeur : le Cinquecento et sa quête du nouveau à travers les anciens semblent n’avoir jamais existé. Avant, le musicien ne faisait qu’un avec son instrument, chantait juste, créait un univers dans lequel l’âme s’élevait. Depuis 30 ans, nos musiciens n’ont pas de voix, chantent approximativement, abandonnent devant la difficulté technique et recherchent la simplicité créative à tout prix.
Et par ses prédictions musicales - surtout l’arpeggiata - Kapsberger révèle le dessin d’un moderniste rebelle, un vrai, comme seule l’histoire peut se targuer d’en avoir enfanté.
L’art c’était pour hier, le despotisme musical c’est pour demain.
Ô Athéna, rendez nous ces âmes.
 

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10 réactions à cet article    


  • Olga Olga 9 juin 2009 12:11

    Bonjour, 

    Pouvez-vous me dire s’il y a de grosses daubes parmi ces titres (que j’écoute assez fréquemment, je dois l’avouer) ? 
    Je vous ai mis deux titres de Muse pour être raccord avec le titre de l’article (je ne suis pas sûre que vous allez aimer...) smiley 


    • Frédéric Degroote Frédéric Degroote 9 juin 2009 16:19

      Mis à part Muse qui est un groupe qui personnellement me touche moins, mais que je respecte quand même, vous m’avez mis ce que l’on a fait de mieux ces 40 dernières années. Je crois que mon texte, même s’il est volontairement pessimiste, ne remet pas en cause des génies comme Hendrix, Young, Dylan ou le non moins transcendant Eric Clapon.


    • Neozenith 9 juin 2009 12:15

      Je ne suis pas d’accord avec votre article. Même si beaucoup d’« artistes » font de la merde (pardonnez l’expression), certains autres relèvent le niveau, et ce quelque soit le style de musique.

      De plus, fustiger l’éphémère et parler dans le même temps de ColdPlay ou d’Indochine (que je n’apprécie pas spécialement), qui existent depuis des dizaines d’années et ont composé des titres qui restent et resteront encore longtemps, je trouve ça paradoxal !

      Alors certes, la musique prend un mauvais chemin, mais il reste encore nombre d’artistes qui créent, innovent et étonnent ceux qui y font attention ! Il faut arrêter d’écouter la radio, qui passe bien plus de 5 fois le même titre par jour, et découvrir par soit-même de nouveaux talents... Sortez aux concerts, festivals, opéras et surtout utilisez ce formidable outil qu’est Internet, avant qu’il ne soit définitivement censuré pour faire plaisir aux majors qui nous abreuvent de merde à tout bout de champ !!!


      • Frédéric Degroote Frédéric Degroote 9 juin 2009 16:32


        Je n’écoute pas la radio tout le temps. Je parle en connaisseur. Je dois bien avouer que ce que je préfère, mais ce n’est qu’un point de vue personnel et dont j’essaye de faire le plus abstraction possible dans ce genre de texte, ce sont les musiques jazz/blues en passant par la musique ancienne jusqu’à la world music, ce qui est déjà un bel éventail.
        Mais vous avez raison, des artistes relèvent le niveau, simplement les majors comme vous dites ne vous pas faire d’éloge de ces artistes, et c’est ça le problème. Il y a une confusion dans la tête des gens.

        C’est très bien, vous partez du même constat que moi, la musique prend un mauvais chemin. Mais ce que vous ne dites pas, c’est que la majorité des personnes écoutent la radio, et que je ne ferais pas une critique aussi virulente dès lors que je n’ai pas un peu de recul sur le sujet. Il faut aller vers la musique, vers la culture en général - c’est ce que je fais à titre personnel - et non le contraire comme c’est instauré actuellement, ou que du moins, on veut nous faire croire. Mais quand j’ai le malheur d’entendre la radio, je ne peux que me désoler de la situation actuelle. Donc, merci pour les conseils mais je ne vous ai pas attendu pour aller dans les festivals, pour utiliser Internet, bref pour découvrir ce qui parait pour beaucoup « indécouvrable ».

        Enfin, je pense qu’entre Coldplay et Indochine, il y a un fossé énorme. Coldplay vend oui, mais c’est tout. Musicalement, c’est clairement de la daube. Indochine, que je n’apprécie pas du tout, a quand meme une certaine légitimité depuis plus de 20 ans, je ne peux pas leur enlever ça...on en reparlera dans quelques décennies concernant Coldplay.


      • Lisa SION 2 Lisa SION 2 9 juin 2009 12:17

        " Tous croient bon s’investir d’une mission politique alors qu’ils sont maladroits à ce jeu. « j’ai malheureusement le sentiment que vous même l’êtes un peu, Frédéric...

         » Ils ne réussissent pas à faire la synthèse entre contemporain, modernisme et respect pour la tradition " il en est un qui y est arrivé parfaitement bien, c’est Allan Stivell. Il est arrivé à accorder le folklore traditionnel avec les instruments d’origine sur un rythme contemporain tout à fait nouveau et indémodable.

        Ce que j’aime particulièrement dans la musique actuelle sont les sons nouveaux. Les échantillonneurs sophistiqués arrivent à mélanger des sons complètement hirsutes et, en modulant avec sensibilité la puissance de chacun, fabriquer des mélanges détonants. Qui aurait pensé que des pierres qui résonnent auraient pu un jour être incorporé avec des tubes inox et même des casseroles en cuivre ? Qui aurait pu croire qu’avec un baril de deux cent litres de fuel, les antillais arrivent à construire des sortes de xylophones extrêmement sonores ? N’avez vous pas remarqué comme les films tels celui de YAB ou NH, sont soutenus par des musiques d’on ne sait où elles sortent, mais où des voix absolument pures et mélodieuses permettent d’envoler l’esprit en accord parfait avec le magnifiques images ? De toutes façons, tant que l’on n’aura pas ajouté de nouvelles notes à l’octave, il sera impossible d’innover en matière de mélodie. Il ne reste donc que les harmonies et les sons à développer, ce qui rend la musique beaucoup moins populaire puisque beaucoup plus riche en notes et donc plus difficile à intégrer pour les cerveaux formaté au boum boum. La musique mercantile est une autoroute toute droite entre deux murs de pubs et panneaux indicateurs de prix et d’obligations sous peine d’interdictions, alors que la musique libre est un réseau extrèmement complexes de petits axes pittoresques où l’on ne rencontre pas grand monde. Il faut être libre pour s’y aventurer et impayable est la récompense. L.S.


        • Frédéric Degroote Frédéric Degroote 9 juin 2009 16:40


          Mon but n’est pas de critiquer la musique actuelle dans son ensemble, sinon je suis bon à dire « c’était mieux avant » point barre. D’une certaine manière, c’est ce que je dis, si seulement on prend en compte ce que l’on tente de nous faire croire (nous = médias) comme étant de la musique.

          Quand je parle d’investissement politique, je prends le mot politique au sens premier du terme, en voulant faire passer un message clairement gauchiste ou conservateur...je ne pense pas ici faire de même.

          Quant à Allan Stivell, je vous rejoins totalement, mais c’est une exception. Jusque dans les années 70-80, il y avait un bon équilibre entre artistes de qualité et ventes phénoménales ; actuellement ou c’est l’un ou c’est l’autre.

          Enfin, je vous rejoins totalement sur votre dernier paragraphe, vous l’exprimez mieux que moi.

          Une petite phrase à méditer, qui reprend bien l’idée du texte :
          Jordi Savall dit très justement : "La musique a toujours été un art. Aujourd’hui, elle est beaucoup plus superficielle. C’est un divertissement, un moment de vie sociale. Elle est devenue omniprésente, mais elle est comme vidée de ses éléments fondamentaux."
          Je rajouterai que cela n’empêche nullement de la moderniser, comme vous l’écrivez très bien.


        • Fergus fergus 9 juin 2009 16:50

          Je suis globalement d’accord avec l’auteur. La suffisance des « artistes » est dans l’air du temps et le dernier gratteux de guitare se prend aisément pour Clapton. Mais cela vaut, hélas, pour tous les genres, y compris l’architecture où, à peine sortis des Beaux-Arts, certains diplômés se prennent pour Le Corbusier ou Portzemparc.

          Pour en revenir à la musique, il n’est est pas moins vrai que toute la production ne souffre pas de médiocrité, mais les bons morceaux sont trop souvent noyés dans la daube commerciale sous la pression de producteurs avant tout soucieux d’un référencement rapide dans les bacs. Exctement comme pour le fromage, désormais trop souvent mis en vente avant d’être correctement affiné !

          Je connaissais l’existence de Kapsberger, mais j’ignorais jusque là qu’il avait fait l’objet d’enregistrements. Il est vrai que la musique de cette époque ne me parle pas trop, ce qui est probablement injuste, mais sans doute lié à mon goût prononcé pour la musique de la Renaissance d’une part et au baroque d’autre part. Résultat : je n’apprécie que médiocrement les oeuvres de Gesualdo ou de Frescobaldi.

          En revanche j’éprouve un réel plaisir à écouter la musique pour viole de gambe de Boismortier né grosso modo un siècle après Kapsberger. Et les oeuvres pour le théorbe ou le chitarrone deviennent alors très rares encore que l’on en trouve dans les compositions de Vivaldi...
          Merci pour cet article superbement rédigé !


          • Frédéric Degroote Frédéric Degroote 9 juin 2009 16:58

            Merci !

            Je ne peux que vous conseiller l’introuvable mais sublime (encore que, par certains sites d’enchères ou de ventes, on peut le trouver aisément, voire même en médiathèque pour une culture personnelle) Libro Quarto D’intavolatura Di Chitarone (Roma 1640) par Rolf Lislevand. Au-delà tous les clichés de cette époque !


          • Frédéric Degroote Frédéric Degroote 9 juin 2009 17:06

            Par ailleurs, voici le fameux morceau « Colasione » qui consacre ce que l’on pourrait appeler les premiers accords du rock, comme je disais dans le texte. Stupéfiant. http://www.youtube.com/watch?v=bnlOpCmlLGY


          • Je suis d’accord avec votre article que j’avais d’ailleurs repéré en modération. Pour ce qui est de la liberté de création et de la qualité, la musique populaire s’est formatée au maximum pour se vendre au plus grand nombre. Un réflexe conditionné fait que le consommateur aimera telle chanson dès les première mesures. Et comme il n’est pas initié à la bonne musique, il rejettera comme « nulle » des oeuvres plus intéressantes.

            Les chansons servent de support aux annonceurs publicitaires sur les radios. La « rebellitude » des chansons est d’un ridicule ! Elle est le moyen de vendre aux ados qui se prennent pour des révolutionnaires. L’exploitation de l’émotion dans les chansons douces vire à la mièvrerie, au convenu, à l’affectation des sentiments. Cela beugle mais c’est de l’émotion factice - les trucs pour toucher les cordes sensibles de l’émotion du consommateur sont bien rôdés : intonations vocales particulière, violons...Ce n’est pas du vécu, de l’authentique comme Brel, Piaf, Barbara ou d’autres.

            J’ai écrit plusieurs articles sur l’histoire de la musique sur mon site « taverne des poètes » (voir cv) où je les ai regroupés par genres ; jazz, chanson, baroque, classique, rock...
            Avec liens pour écouter les morceaux.

            Merci pour votre article.

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