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Richard Avedon/Roland Barthes : « Aucune pulsion de pouvoir »

"Je crus comprendre qu'il y avait une sorte de lien (de noeud) entre la Photographie, la Folie et quelque chose dont je ne savais pas bien le nom : la souffrance d'amour." (Roland Barthes, La Chambre claire)
 
En ouvrant au hasard La chambre claire de Roland Barthes, je tombe sur une photographie d'un vieil homme "de couleur" en pardessus noir de Richard Avedon.

Richard Avedon : A. Philip Randolph (The Family, 1976)

Il porte une chemise blanche, une cravate noire rayée de blanc, au nœud large, un gilet blanc à liseré noir, un pardessus luxueux ; il glisse le pouce de sa main gauche dans sa poche et il serre (un peu trop fort) dans l'autre main le bord d'un élégant chapeau de couleur claire (un "stetson" ?), orné d'un large ruban noir (c'est ce poing crispé sur ce chapeau qui serait pour moi le "punctum" : il est (pour moi) le point de départ d' une circulation du regard qui va du chapeau au visage et du visage à l'autre main.)

Peut-être a-t-il mis ses plus beaux habits pour la photo. Mais il n'a pas l'air "endimanché". Dignité aristocratique.

Subtil jeu d'inclusion (et d'exclusion) du noir et du blanc : la cravate noire rayée de blanc, le gilet blanc rayé de noir, inclusion /exclusion qui fait penser au symbole chinois du "ying" et du "yang"...

Que son habillement ait un rapport avec la situation de la "minorité noire" aux Etats-Unis semble presque trop évident et parmi les "interrogations muettes" du vieil homme j'entends celle-ci : "à quel point dois-je ou ne dois-je pas être "blanc" pour que vous m'acceptiez comme "noir" ?

... Ou plus fondalement encore, ces mots qu'en lettres de feu Emmanuel Lévinas voyait gravés sur le visage infiniment vulnérable du Prochain : "Que fais-tu de ton frère ?"

La photographie de Richard Avedon n'est pas explicitement "politique". On est loin des athlètes noirs des Jeux olympiques de Mexico, levant le poing sur le podium, la main gantée de noir. Il relève de la psychologie individuelle, d'une "métaphysique de l'intime", au-delà ou en-deçà du politique, mais son impact n'en est pas moins intense et sa dimension politique, bien qu' implicite, tout aussi puissante, dans le registre qui est le sien, plus fondamental que celui de la politique, le registre fondateur de l'éthique.

Regard intense, un peu triste, exprimant la souffrance et la force, mais aussi la bonté, une bonté mêlée de colère et dépourvue de toute naïveté, démenti à la résignation de la partie basse du visage, au niveau des lèvres pincées, comme si une part de lui-même avait abandonné la partie, tandis que l'autre luttait encore et toujours.

Même disymétrie entre la crispation de la main droite sur le bord du chapeau et le relâchement de la main gauche.

... Rides profondes de chaque côté de la bouche et au-dessus du menton, comme des coups de burin. La vie a sculpté ce visage avec la violence de l'amour et l'a étiré sans l'écrouler. "Amour" est aussi le nom d'un fleuve et c'est bien d'une "érosion" qu'il s'agit. L'amour à mort. Mais d'une érosion "suspendue" : match nul.

On sent qu'à la fin des fins, il ne restera plus que la flamme.

Il pose, mais pas trop.

Il paraît grand et on l'imagine marchant à pas lents.

Ce pourrait être Bartleby, le personnage éponyme de la nouvelle d'Herman Melville, Bartleby the scrivener, qui "dort pour l'éternité avec les rois et les conseillers", mais avec la volonté de vivre en plus. Ou Vladimir qui aurait rencontré Godot.

La légende (de Roland Barthes) dit : "Aucune pulsion de pouvoir."

Comme souvent, Roland Barthes est allé à l'essentiel : pas la moindre trace, en effet, de prétention, de désinvolture ou de "frime", pas le moindre "souci des apparences", pas le moindre désir de dominer, "d'agripper", de "s'augmenter" au dépens des autres... absolument humain, absolument épargné par l'argent et par le pouvoir, qui finissent par figer, comme dit Sartre, une existence en "essence"... "pauvreté princière".. l'antithèse du prédateur.

Ce visage nous interroge à la manière de la Pensée de Pascal : "C'est ma place au soleil. Voilà le commencement et l'image de l'usurpation de toute la terre."

Et pourtant, il affirme son droit à l'existence ("Je suis là, j'existe"... Cette énigme d'exister qui est le sujet véritable de toute photographie).
 

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4 réactions à cet article    


  • Le p’tit Charles 13 juin 2016 11:05

    Photo posée photo truquée..ou un objectif en manque d’objectif..


    • Taverne Taverne 13 juin 2016 11:06

      A quoi bon « être », sans espoir d’être heureux ?

      Il y a l’existence, mais au-delà il y a la liberté et, au-delà encore, il y a le bonheur. C’est ça le véritable au-delà qu’il nous faut atteindre, l’horizon de soi.


      • Taverne Taverne 13 juin 2016 11:08

        Un grand corps où rien ne vient naître, qui fait de lui-même silence.


        • Taverne Taverne 13 juin 2016 19:39

          Hommage : Roben Guilloux, votre article nous évoque les éditos du regretté rédacteur Paul Villach qui n’avait pas son pareil pour disséquer les images.

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