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Saint-Jacques sur la Birse, Borodino : ces victoires partagées par les deux camps

Le bicentenaire de la campagne de Russie de Napoléon renvoie inévitablement à des images de famine, de misère, de Moscou en flammes comme à la Bérézina. Bérézina (un cours d'eau à l'Est de Minsk, Bélarus) qui soit dit en passant aura été plus une victoire acquise au prix fort (pontonniers et arrière-garde ayant été les vrais héros de cette bataille) qu'une défaite puisque cela permit au reste de la Grande Armée, et surtout son plus illustre général, de passer. Profitant il est vrai aussi de l'atermoiement des généraux Russes Chichagov et Wittgenstein qui ne réaliseront que bien trop tard leur erreur, laissant échapper du bout des doigts (gelés) la perspective de mettre fin aux guerres Napoléoniennes.
 
La bataille de Borodino est aussi de ces évènements marquant cette campagne. Mais son appréciation reste très ambivalente selon chaque côté.
Le 7 septembre 1812, les forces de l'Empereur affrontent sur la route de Moscou celles de Koutouzov qui s'était toujours refusé jusque là à défier son vis-à-vis en bataille rangée, préférant la stratégie de la terre brûlée tout en forçant son adversaire à étendre ses lignes d'approvisionnement.
Formidable clash, le résultat immédiat sera la voie libre pour Napoléon vers Moscou profitant de la retraite des troupes Russes. Ces dernières ayant subi plus de pertes que le camp adverse. Pour autant cette victoire tactique Française est aussi considérée comme une victoire stratégique Russe. Une victoire à la Pyrrhus est-il souvent mentionné du côté Russe qui met en avant la saignée opérée sur la Grande Armée, avec sa cohorte de blessés claudiquant vers Moscou. Tandis que les troupes du Tsar pouvaient encore bénéficier de la profondeur stratégique, du climat et d'un réservoir de combattants levés à même le territoire. Il faut néanmoins souligner que la perte côté Russe du Prince Piotr Bagration fut durement ressentie. L'homme, dur au mal, rusé, était un vétéran capable et apprécié au sein de l'armée Impériale Russe. Le Tsar Alexandre Ier en fut fortement peiné, à tel point qu'il fit ériger une stèle commémorative sur le lieu même de la bataille et que Staline nommera Opération Bagration la grande offensive de 1944 visant à réduire puis écraser la présence militaire Allemande en Union Soviétique.
Anecdote : les flèches de Bagration sont passées à la postérité en tant que fortifications en redents et lunettes ayant épuisé les assauts de l'infanterie ennemie. L'idée de Bagration fut de compenser l'expérience militaire et le nombre de soldats lancés à l'assaut sur ses lignes par des obstacles artificiels brisant l'élan initial tout en permettant à ses propres hommes de s'abriter des tirs ennemis. Le Maréchal Ney éprouvera les pires difficultés à s'en emparer, forçant même l'Empereur à considérer l'usage de sa garde personnelle.
Borodino appelée aussi bataille de la Moscova a laissé la Grande Armée exsangue, déjà passablement épuisée par les distances, les escarmouches sporadiques des cosaques et le manque de ravitaillement. Les portes de Moscou ouvertes allaient offrir à l'Empereur une autre pomme empoisonnée et conduire ses troupes en errance à travers les plaines gelées, victimes d'un manque de préparation aux dures conditions locales ainsi que de la sous-estimation de l'adversaire. L'historiographie Russe ne s'y est pas trompée, considérant cet affrontement comme le premier jalon de la chute de l'aigle.

Il est toujours utile d'avoir deux visions d'un évènement pour mieux en comprendre sa portée.
 
C'est d'ailleurs ce qui prévaut aussi pour Saint-Jacques sur la Birse qui nous oblige à reculer notre horloge de plusieurs siècles, jusqu'en 1444. L'époque de Louis XI alors que celui qui allait être surnommé l'universelle araigne n'était qu'un dauphin comploteur et belliqueux.
Charles VII, le roi de Bourges ayant bénéficié de l'espoir et du sursaut national incarné par Jeanne d'Arc régnait désormais sur la majeure partie du royaume de France. Pourtant, ce roitelet revenu de loin après le traité de Troyes (1420) ne pouvait guère goûter à la plénitude du calme revenu. La cause : les tumultes nobiliaires comme de coutume en cette période mais aussi et surtout son fils, le dauphin Louis, qui n'hésita pas à participer à la fronde de 1419 passée à la postérité sous la dénomination de Praguerie. C'est tant pour calmer cet intrépide intriguant que pour répondre à l'appel de Zurich assiégée par les Suisses (la ville n'était plus alors partie intégrante de la Confédération des VIII cantons pour cause de prise d'armes contre ses membres, épisode surnommé l'ancienne guerre de Zurich ou Alter Zürichkrieg de 1440 à 1446) comme pour emmener le plus loin possible les hordes d'écorcheurs, ces bandes de mercenaires devenues une plaie en temps de paix. 
Dans l'édition de La France au fil de ses rois, le compte-rendu semble très laudateur pour le futur roi Louis XI puisqu'il est mentionné que la garnison à Saint-Jacques-sur-la-Birse est écrasée le 26 août 1444. Et qu'un traité de paix est signé le 28 octobre de la même année. Dans le résultat ce n'est pas faux puisqu'effectivement les troupes en présence sont décimées. Toutefois, cette victoire apparaît moins limpide qu'au premier abord.
L'historiographie Suisse est en effet plus mesurée. L'on pourrait il est vrai de prime abord mettre sur le compte des qualités militaires du dauphin royal sa victoire là où Charles le Téméraire avec sa superbe armée devra trente ans après accuser le coup de deux défaites magistrales (Grandson et Morat, 1476). En partie oui, seulement si l'on se réfère aux pertes subies (1 200 - 1 400 pertes du côté de la Confédération). Or il est nécessaire de prendre en considération la disproportion criante des forces (de 1 à 10) et surtout les terribles pertes subies par l'armée de secours (les chiffres sont très fluctuants, l'on évoque aux alentours de 2 000 - 8 000 hommes passés à trépas). De plus, la garnison n'était composée que d'une levée de jeunes gens, enthousiastes peut-être mais à court d'entraînement, peu rompues aux manoeuvres de guerre, le tout sans appui d'artillerie. L'on comprend dès lors que Louis XI n'ait guère souhaité pousser plus loin sa victoire en s'enfonçant dans les terres Helvétiques où résidaient le gros des forces de la Confédération, aguerrie par des décennies de lutte. Le succès royal tint surtout à l'usage de l'artillerie comme au nombre des assaillants, sans quoi l'issue de la bataille eusse été toute autre à forces égales.
Du reste, le souvenir de cette bataille est considérée par delà les Alpes comme une démonstration de l'héroïsme Suisse et sera même chantée au sein d'un hymne patriotique jusqu'en 1961 (Ô monts indépendants / Rufst du mein Vaterland). Quant à Louis XI, il en retiendra que de tels adversaires pourraient un jour devenir de précieux alliés envers un ennemi commun qui ne tardera pas à émerger : le Duc de Bourgogne, Charles le Téméraire.
Anecdote : les premiers gardes Suisses seront accueillis par Louis XI en 1480. Ces derniers arrivant en pleine guerre de succession des États Bourguignons (Maximilien d'Autriche venant de se marier avec Marie la fille du défunt Duc), renforçant le camp royal de 6 000 fantassins et 400 cavaliers. Lesquels faisaient suite à l'envoi d'instructeurs ayant formé préalablement les milices picardes.
 
Ces deux batailles illustrent tout le recul qu'il convient d'adopter en face d'évènements historiques. Que derrière la simplicité d'une victoire ou d'une défaite, bien des éléments nécessitent leur prise en compte. Qu'une victoire tactique peut aussi être une défaite stratégique et vice-et-versa. Sachons dépasser l'arbre qui cache la forêt.
 
À l'heure où l'on s'affaire à culpabiliser tout un peuple pour des actes qui ne sauraient souffrir de raccourcis historiques, il est nécessaire de laisser chercheurs, experts et historiens oeuvrer loin de toute polémique pour rétablir une plus juste vision des évènements. De France, de Suisse, des États-Unis, de Russie et de tant d'autres contrées, les spécialistes seuls se doivent d'avancer sur le terrain fangeux et brumeux de la vérité historique, laquelle ne saurait être confondue avec la « vérité » politique. Quant aux politiciens jouant de manière malhabile sur ce terrain, je leur adresserai au vu du mandat qui leur est confié que lorsqu'ils se plaisent à ressasser le passé c'est qu'ils sont bien en peine de proposer un avenir à leur peuple.


Pour en savoir plus :
La compagnie de la Rose (reconstitution d'évènements historiques)
Napoléon.org (site généraliste sur l'épopée Napoléonienne émanant de la Fondation Napoléon)


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6 réactions à cet article    


  • Pierre-Marie Baty Pierre-Marie Baty 28 juillet 2012 20:08

    Bonjour l’auteur et merci pour cet agréable intermède historique.

    Je n’avais jamais entendu parler de Saint-Jacques sur la Birse, je serai moins bête maintenant.

    La bataille de Borodino est réellement constitutive de l’identité Russe. On y fait passer la défaite, tout héroïque soit-elle, de Kouznetsov pour de la ruse, et il est souvent comparé à Alexandre Nevski. A ce sujet je ne peux pas résister au plaisir de raconter cette anecdote...

    Quelques siècles plus tôt, et après avoir perdu énormément d’hommes dans une campagne similaire contre un adversaire supérieur, celui-là finissait par vaincre les impressionnants chevaliers Teutoniques qui entendaient convertir de force la Russie au catholicisme romain, en les attendant de l’autre côté d’un lac gelé. Toute la cavalerie teutonique se mit en branle et entreprit de traverser le lac au grand galop pour leur courir sus, quand soudain la glace du lac céda sous le poids des armures et des destriers teutons. On entendit un grand plouf, et la vie des soldats russes devint tout à coup beaucoup plus facile. smiley


    • Pierre-Marie Baty Pierre-Marie Baty 28 juillet 2012 20:10

      Oups, Koutouzov, pas Kouznetsov. L’autre était un maréchal de Staline. Quelle erreur de ma part de les confondre !


    • eric 29 juillet 2012 06:23

      Un bon exemple de la façon dont on peut écrire l’histoire. A ma connaissance et de mémoire, d’après un documentaire sur ARTE. Alexandre Nevski fit tout un ramdam autour de sa victoire sur les teutoniques. Très étonné d’apprendre qu’il avait perdu une armée entière sans en etre au courant, le Grand Maitre de l’ordre dépécha une commission d’enquête sur place dont on détiendrai l’original. Il en résulte qu’aux confins des pocessions teutoniques, quelques paysants locaux se seraient vaguement frités de façon informelle. Mais Alexandre aurait eu besoin de remonter le moral de ses troupes avant de se battre contre les tatars. Sans beaucoup de succés du reste. Fondamentalement, il reste en charge d’une colonie tatare. Du reste, il a été investit par le Kahn de la horde d’or. Par ailleurs, sur la question de savoir si les Teutonniques voulaient convertir de force les « orthodoxes », si effectivement on a détérré au XVIème sciècle les controverses de 1054 entre chrétienté d’orient et d’occident, jusqu’ là, personne ne les avait vraiment remarquées...


    • Pierre-Marie Baty Pierre-Marie Baty 29 juillet 2012 12:55

      Vous avez bien raison. L’Histoire est complètement dévoyée suivant le point de vue où l’on se place, et je suis bien d’accord avec l’auteur, dont le dernier paragraphe est bien envoyé : il faut la laisser aux mains des historiens, si les politiques mettent leurs pattes dessus cela ne peut conduire qu’à la catastrophe.

      En ce qu’elle porte avec elle les valeurs de celui qui la convoie, toute information est propagande : les Soviétiques l’avaient compris bien avant nous, mais à la différence de nous, ils l’admettaient ouvertement.

      Je pense comme l’auteur qu’il est sain de revendiquer le droit de tout vérifier, y compris les sujets les plus sensibles de l’Histoire.


    • zelectron zelectron 28 juillet 2012 22:58

      @l’auteur,
      D’écritures, en réécritures de l’Histoire, le régime Stalinien est aussi passé par là ...


      • Yannick Harrel Yannick Harrel 31 juillet 2012 05:24

        Bonjour et merci à tous pour vos réactions tout en m’excusant d’y répondre quelque peu tardivement.

        Cette immixtion pousée et peu appréciée des politiques à travers notamment ce que l’on appelle des lois mémorielles a suscité une levée de boucliers voici quatre ans avec l’appel de Blois réunissant nombre d’historiens pour protester contre cet état de fait. En vérité, cette fronde fut précédée par un mouvement d’humeur quatre années plus tôt, en 2005, où d’illustres signataires exprimèrent en des termes incisifs leur refus d’une aggravation de la situation. Extrait que je vous livre ici : 

        L’histoire n’est pas un objet juridique. Dans un État libre, il n’appartient ni au Parlement ni à l’autorité judiciaire de définir la vérité historique. La politique de l’État, même animée des meilleures intentions, n’est pas la politique de l’histoire. C’est en violation de ces principes que des articles de lois successives – notamment lois du 13 juillet 1990, du 29 janvier 2001, du 21 mai 2001, du 23 février 2005 – ont restreint la liberté de l’historien, lui ont dit, sous peine de sanctions, ce qu’il doit chercher et ce qu’il doit trouver, lui ont prescrit des méthodes et posé des limites. Nous demandons l’abrogation de ces dispositions législatives indignes d’un régime démocratique.


        Je réitère que lorsque l’on s’échine à faire le procès du passé et des morts, c’est que l’on ne souhaite ou l’on ne peut guère avoir d’emprise sur le présent et encore moins sur le futur.

        Tel n’est pas le rôle du politique qui n’obéit pas aux mêmes règles et aux mêmes visées que le savant.


        Cordialement

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