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Sandor Marai, une oeuvre crépusculaire

1900 - 1989

La littérature hongroise était, il n’y a encore que quelques années, peu connue en France. Pourquoi ? D’une part, parce qu’il existe peu de traducteurs magyars ; d’autre part, parce que de nombreux auteurs furent censurés du temps du communisme. Sandor Marai, lui-même, l’une des plus grandes voix de la littérature européenne, ne fut découvert que dans les années 90. Et, ce, pour une raison supplémentaire : en 1956 les Soviétiques ayant écrasé le soulèvement des insurgés hongrois, il s’était refusé à ce que ses ouvrages soient publiés en Hongrie aussi longtemps que ceux-ci y demeureraient. Heureusement sa renommée a, depuis lors, rattrapé le temps perdu et il est devenu un classique pour les nouvelles générations. Aujourd’hui, ses romans ne cessent de rencontrer une audience de plus en plus large et d’être re-publiés.

Né à Kassa en 1900, dans une famille de la grande bourgeoisie d’origine allemande, il fit ses études à Leipzig, puis vécut à Francfort et Berlin, avant de rentrer dans son pays. Confession d’un bourgeois, son premier livre, lui valut une célébrité immédiate en Hongrie. Il y raconte la vie d’un monde en train de disparaître. Vision prémonitoire de ce qui se prépare : l’invasion des armées allemandes et les crimes du nazisme. Il écrivit ensuite des poèmes, des nouvelles, des pièces de théâtre et des récits de voyage, mais se garda bien d’appartenir à une quelconque coterie littéraire. Il fera toujours cavalier seul.

Opposé à toute forme de domination politique, il se refusera avec détermination à une Hongrie alliée à l’Allemagne nazie et envisagera très tôt de voyager dans une Europe qui, sous ses yeux, commencait à se défaire. Journaliste, il choisit une vie d’errance et se fait d’ores et déjà le mémorialiste d’une société perdue et le chroniqueur de la décadence austro-hongroise. Il saura décrire d’une plume nostalgique, mais sans complaisance, le milieu provincial et bourgeois très cultivé dans lequel il était né.

En 1948, l’Allemagne vaincue, c’est au tour des chars russes d’entrer dans Budapest et d’y écrire une nouvelle page sombre. Désespéré, l’écrivain choisit l’exil, d’abord en France et en Italie, puis en Californie où il s’installera définitivement. Il mourra à San Diego en 1989.

Sortie de son purgatoire, l’oeuvre flamboyante de ce hongrois ne cesse de nous frapper par la perspicacité de ses observations sur les peuples de la vieille Europe, la justesse de son trait, la fascinante complexité de ses personnages et l’élégance majestueuse de son style. Peu d’écrivains ont eu cette précision de plume, cette justesse de ton, inspiré par un sobre désespoir. Il écrira : "L’Europe centrale est un laboratoire de crépuscule ". D’où le titre de mon article.
 
Les Braises, l’un de ses livres les plus connus, raconte les retrouvailles de deux vieillards qui furent dans leur jeunesse amoureux de la même femme. Au terme de leur existence et au coeur d’un château gothique passablement délabré, il se retrouvent, après plus de trente ans, pour un ultime face à face. Dialogue nourri de silences et de non-dits d’une force pathétique où s’affrontent deux conceptions de la vie, deux témoins d’un désordre annoncé. Roman sur l’amitié égarée, les amours impossibles, la douleur du vieillissement.

Métamorphoses d’un mariage nous décrit le conflit passionnant entre trois personnages, le mari, l’épouse et la servante. Peter, mal à l’aise dans son costume de bourgeois, se cherche une raison de vivre, bien qu’il ne soit pas prêt à se détacher de son héritage moral et matériel. Ce récit n’est pas pour autant un roman à thèse. Chacun des héros est rongé par le doute et l’écrivain y apparaît tour à tour comme le critique et le défenseur d’un monde qui s’écroule.
 
L’héritage d’Esther est un court texte d’une élégance et d’une sobriété admirables. L’héroïne vient de fêter ses cinquante ans et coule des jours paisibles dans sa demeure vétuste, lorsqu’une lettre de Lajos, son ancien amant, lui parvient. Il y a plus de vingt ans qu’il l’a quittée pour épouser sa soeur. Son retour n’en est pas moins pour elle facteur d’interrogations et d’émotions. Portraitiste éclairé, Marai se livre, dans cet ouvrage, à une évocation poignante du passé dans un décor suranné qui nous plonge dans une ambiance intensément poétique. Un chef-d’oeuvre.
 
Divorce à Buda décrit les affres d’un divorce durant lequel vacillera l’amitié de deux hommes et où aura lieu une révélation en mesure de changer le cours d’une vie. Dans ce récit, l’écrivain révèle une fois de plus sa connaissance clinique de la nature humaine.
 
Mémoires de Hongrie, mon préféré avec L’héritage d’Esther, furent rédigées 20 ans après les événements évoqués et composent une fresque saisissante de la Hongrie et de son Histoire. Marai y raconte l’entrée victorieuse des chars soviétiques et l’instauration du régime communiste avec un regard détaché de toute idée préconçue. Il nous apprend de quelle façon, après les horreurs du nazisme, le communisme vint parachever une oeuvre de déshumanisation.
 
" Les Russes et les communistes - écrit-il - pourtant nous les avions vu de près...sans rencontrer parmi eux des hommes animés d’un véritable esprit messianique : sous couvert de justice sociale, ceux-là ne nous avaient apporté que de nouvelles formes d’exploitation. Pouvait-on espérer que cet ultimatum, agissant comme un catalyseur, donnerait naissance, à côté de deux grandes puissances, les Etats-Unis et l’Union Soviétique, apparues sur la scène de l’Histoire à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale, à une autre Europe, véritable réserve d’humanisme dans un monde dominé par l’industrialisation et le militantisme, et prouvant, par sa seule existence, que le Tout est plus grand que les parties qui le composent ?"
 
Il y poursuit une réflexion éthique sur le rôle de l’écrivain face à l’histoire " arbitraire, capricieuse et imprévisible". Une méditation empreinte d’une constante remémoration qui convoque sur la scène culturelle quelques-uns des plus grands écrivains et poètes européens avec une lucidité jamais prise à défaut qui révèle sa maîtrise du récit et sa rare intelligence des situations.
 
"Et en toile de fond, grandissait sans fin, l’ombre de Proust, son oeuvre émerveillante, redoutable, infernale, dont les fumées sulfureuses couvraient jusqu’aux horreurs du siècle. Proust assurément le sommet de ce qui avait fleuri au cours du siècle dans la grande génération de la littérature française. Pourtant, et manifestement, le livre n’était plus ce qu’il avait été : ce lieu privilégié qui naguère faisait encore autorité et avait voix au chapitre dans les grandes affaires de l’humanité. ( ... ) Non seulement parce que dans la conjoncture favorable de l’après-guerre, quelques mercantiles affamés de profits jetaient par wagons entiers du papier imprimé sur le marché. Mais aussi, parce que, selon le constat ultérieur de certains sages, et quelque fût le contenu du livre, la liturgie même de la lecture avait déjà été supplantée par celle, combien profane, de l’image."
 
En 1989, Sandor Marai, comme Stefan Zweig, l’illustre romancier et historien juif autrichien, auquel on l’a très souvent comparé, se suicidait à San Diego. Il n’a rien dit de la raison de cette mort choisie en toute connaissance de cause. Mais on peut la deviner : il était intolérable à un homme comme lui que cette civilisation qui avait donné naissance à Goethe, à Mozart, à Rembrandt, à Pascal et à un si grand nombre de génies ait pu enfanter deux monstres : le nazisme et le communisme et enterrer sous leurs cendres encore chaudes les 1000 ans de son Histoire.
 
L’ensemble de son oeuvre est publié aux éditions Albin Michel

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7 réactions à cet article    


  • Jean-Paul Doguet 26 décembre 2008 11:26

    Ainsi il se serait suicidé en 1989 à cause de l’existence de nazisme et du communisme ? C’est une explication bizarre et assez saugrenue il me semble. Tout le monde ne se suicide pas pour ça et il y a certainement des réponses plus constructives et plus intelligentes à apporter à des systèmes politiques appartenant au passé. En 89 la Hongrie était en train de sortir du communisme par la négociation. A-t-il laissé un mot en disant "je me suicide à cause du nazisme et du communisme" ?


    • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 26 décembre 2008 12:32

      Le monde en général l’avait désenchanté et il n’y a qu’à lire ses livres pour le comprendre. D’autre part, sa femme Lola était morte en 1986. Seul, il supportait de plus en plus mal sa condition d’exilé et l’inintérêt du public pour son oeuvre. Etrangement, le naufrage du communisme et le regain d’intérêt pour ses livres correspondent à sa disparition.


      • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 26 décembre 2008 13:22

        Par ailleurs, on se suicide rarement pour des raisons intelligentes, on se suicide par désespoir et le désespoir est inexplicable.


        • Jean-Paul Doguet 27 décembre 2008 16:52

          Il y a quelques années j’avais vu une adaptation théâtrale des "Braises" à l’Atelier avec Claude Rich. Ca ne m’avait pas spécialement intéressé. 


        • paul 26 décembre 2008 21:06

          Un livre sur un auteur hongrois ,en plus sur Marai,c’était si rare et heureusement cela change
          J’adore cet auteur pour toutes les raisons énoncées dans cet article où je retrouve ce que j’ai ressenti
          Mon préféré :les Métamorphoses d’un mariage et les Braises que j’ai lu deux fois ....c’est vraiment de la clinique humaine comme le dit l’article et dans une écriture extraordinaire
          J’ai aimé aussi les Mémoires de Hongrie et "Libération" pour l’aspect historique...pour comprendre ce qu’ont subi les gens à Budapest en hiver 44-45 ....et que Paris a eu la chance de ne pas connaître
          (petite erreur : ce n’est pas en 48 que les chars russes sont entrés dans Budapest mais début 45 à la fin du siège)
          à quand un article sur Magda Szabo ?  smiley


          • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 27 décembre 2008 09:16

            Et c’est, en effet, en 1948, que Marai choisira de quitter la Hongrie et de s’exiler. Merci d’avoir rectifié cette erreur de date.


            • Armelle Barguillet Hauteloire Armelle Barguillet Hauteloire 27 décembre 2008 09:19

              A Paul :
              En effet, c’est en 1948 que Marai choisit l’exil, après avoir subi l’occupation russe depuis 1945. Merci d’avoir rectifié cette erreur de date.

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