"Traité du cafard"
Me suis mise à lire ce soir ce petit livre de Frédéric Schiffter,
"Traité du cafard", assemblage d’aphorismes et autres anecdotes
choisies d’un prof de philo épileptique classé nihiliste, qui m’a fait
sourire. Juste un peu.
Schiffter, je l’imagine à la fenêtre de
sa chambre ouverte sur la baie - il habite à Biarritz -, le regard vide
frôlant un horizon supposé, parce qu’il n’y a pas de ciel à voir : "Le drame des types comme moi qui ne veulent pour rien au monde être pris au sérieux, est, justement qu’on exauce leur voeu", "L’homme est une catastrophe naturelle", "Au paradis, il n’y avait pas d’enfants" ; je l’imagine aussi essuyant lentement avec un pan de sa chemise la lame pleine de sang d’un long couteau : Schopenhauer
a raison. On devine dans toute philosophie les symptômes du corps qui
l’énonce, ses carences honteuses ou inavouées. Chez Nietzsche la
prophétie du "surhomme" exprime la névrose d’un valétudinaire ; chez
Sartre, l’idée de liberté, un instinct femelle de soumission, et, plus
récemment encore, chez Michel Onfray, l’exaltation hédoniste, une peine
à jouir. Sous la plume des philosophes, toute affirmation est une
dénégation.
Schiffter badine, papillonne : A
chacun son ennui. Dans La Noia, le héros de Moravia éprouve le sien
comme une "absence de rapports avec les choses", comme s’il vivait
enfermé dans un moi hermétiquement cloisonné n’ayant d’ouverture vers
le dehors que pour laisser passer son regard. Pour ma part, il s’agit
du contraire. Ce sont les choses qui font intrusion dans mon moi
pénétrable, sans cuirasse, comme pour venir, sciemment, bloquer mes
ressorts vitaux et brouiller ma sensibilité. Le réel m’envahit et me
fatigue comme un inlassable fâcheux.
Ce recueil de 88 pages, intentionnellement proche de l’idée de Baltasar Cioran "ce qui est court et bon est deux fois bon",
est le genre de bouquin qui se pose quelque part et qu’on ouvre au
passage. Se lever le matin, lire une page au hasard (s’il y en a) et se
donner à réfléchir pour la journée.
Le postulat de Schiffter selon
lequel toute affirmation du philosophe est une dénégation, donne une
indication. Pourquoi les autres et pas lui ?
Si, dans sa trop petite
enfance, la mort du père survenue comme un coup de tonnerre dans son
ciel serein, a été semble-t-il déterminante pour la conduite de sa vie
et de sa réflexion, le vieillissement, l’usure du corps réactivent les
systèmes de défense et c’est pour craindre moins la fin qu’il la balise
avec des éléments hyperréalistes.
L’intellectualisation du
délitement de la chair et de la vie comme posture antidépressive... Oui
nous occupons un temps et un espace, oui quoi qu’on fasse, que l’on soit
bon ou mauvais, productif ou oisif, on prendra le même passage... Alors
à quoi bon ?
L’acte même d’écrire est la dénégation des affirmations
de Schiffter. Sa lutte à lui, agrémentée de paraboles, ne se trouve pas
dans le contenu de ses livres, sa lutte s’incarne dans l’objet "livre",
dans la chose posée là en attendant d’être feuilletée.
Il peut bien
nous faire part de ses "passions tristes", il peut bien nous ramener à
ce qui nous saute à la figure dès qu’on arrête de gesticuler, il
s’épuise lui aussi. Comme tous ceux qui ne se sont pas encore résigné à
finir.

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Ornella vous en voudrait moins que moi, c’est certain !
16/01 01:45 - Rose CarabineDésolé pour ce E- begaiement, mais le temps que j’essaie de corriger le tir de la fenetre (...)
15/01 14:06 - SANDRO@ l’auteur, Bon article, sur un excellent livre, que j’ai lu en diagonale (...)
15/01 11:13 - SANDRO@ l’auteur : Excellent article, comme l’est le receuil de Schiffter , que (...)
15/01 11:09 - SANDRO