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Scholastique Mukasonga ou la quête du paradis perdu

Scholastique Mukasonga a perdu sa mère et trente membres de sa famille lors du génocide rwandais. Rescapée de ce carnage, elle consacre désormais sa vie à l'écriture afin que, par ses mots, elle élève une sépulture à ceux qui en furent privés.

Scholastique Mukasonga, née en 1956 dans la province de Gikongoro, est un écrivain rwandais de langue française que j'aie eu la chance de rencontrer lors d'une présentation qu'elle faisait de son premier ouvrage Inyenzi ou les cafardsen 2008 aux "Puces gourmandes", près de Caen. La sympathie pour cette femme talentueuse et lucide, miraculeusement rescapée du génocide qui vit les Hutus procéder à une véritable purification ethnique à l'encontre des Tutsis, fut immédiate. Récemment, l'écrivain eut la délicatesse de m'envoyer ses deux derniers livres dont j'ai pris connaissance avec un intérêt mêlé de beaucoup d'émotion. Car Scholastique, d'origine Tutsie, a perdu tous les membres de sa famille lors de ce génocide, dont sa merveilleuse maman courage Stefania à laquelle elle rend un vibrant et bouleversant hommage dans La femme aux pieds nus ( Folio ), afin que la sépulture que la cruauté du sort lui a refusée, sa fille le lui élève en mémoire avec ses mots.

Pour Scholastique, qui vit désormais en Normandie si loin de sa patrie natale, l'écriture est devenue une priorité, celle de rendre témoignage de cet incompréhensible carnage qui a vu sa terre s'ensanglanter, sa famille disparaître, son enfance et sa jeunesse s'abîmer dans la douleur. Aussi, est-ce les évocations de ce drame qui donnent à ses livres une résonance déchirante, une actualité qui vous prend à la gorge, cela dans un style d'une grande pudeur et d'une intense poésie, toujours au plus près de la vérité. Dans La femme aux pieds nus, l'auteur nous raconte avec simplicité ce qu'était la vie auprès de sa mère et de ses frères et soeurs, rythmée par les tâches quotidiennes, les fêtes traditionnelles et les usages en vigueur au cours des années 60 où de nombreux Tutsis devinrent des exilés de l'intérieur dans leur propre pays, parqués dans l'aride région du Bugesera. La description de ce monde disparu dont " les larmes de la lune" sont le symbole, paradis où l'on pouvait encore envisager une vie, certes rude, mais familiale et digne, prend une coloration poignante au fur et à mesure que le danger se précise et, qu'à maints détails, on devine les tentatives génocidaires des Hutus, cela avant même qu'eût été proclamée l'indépendance du Rwenda.

" Longtemps les déplacés avaient espéré qu'ils rentreraient chez eux, au "Rwanda", comme ils disaient. Mais après les sanglantes représailles des premiers mois de 1963, ils perdirent leurs illusions. Ils avaient enfin compris - et les militaires de Gako étaient là au besoin pour le leur rappeler : jamais ils ne retraverseraient la Nyabarongo, jamais ils ne retrouveraient les collines d'où on les avait chassés. Ils étaient condamnés à une relégation perpétuelle, et pour eux et pour leurs enfants, dans ce pays de disgrâce et d'exil qu'avait toujours été le Bugesera dans l'histoire du Rwanda. Une contrée que l'on situait dans les contes tout au bout de la terre habitée par les hommes, où, s'il faut en croire les traditions, on égarait, afin qu'ils ne puissent retrouver le chemin du Rwanda, les guerriers félons, les filles déshonorées et les épouses adultères. Au bord des grands marais où erraient sans fin les Esprits des morts et où, pour beaucoup, en effet, les attendait la mort ".

Notre-Dame du Nil, son livre le plus récent, il date de 2012, n'est pas un récit, un témoignage comme les précédents mais un roman, un ouvrage où réalité et légende se mêlent, nattant conjuguément leurs narratifs. Au début des années 70, près des sources du Nil que l'on nomme les Monts de la Lune, à 2500 m d'altitude, dans un collège tenu par des religieuses belges et françaises, se dispense un enseignement sensé former l'élite des jeunes filles rwandaises. L'ordre règne sur cette montagne dominée par une Vierge noire qui pourrait tout aussi bien être une reine de Nubie ou une pharaonne de Méroé. Car un vieux planteur de café excentrique et cultivé, Monsieur de Fontenaille, est persuadé que les Tutsis sont les descendants des Pharaons noirs. Aussi peint-il minutieusement le fin visage des jeunes élèves du collège qui osent s'aventurer jusqu'à lui, persuadé qu'elles seront bientôt exterminées et représentent, de ce fait, l'ultime trace de cette filiation mythique. Le président en exercice, Kayibanda, n'a-t-il pas commencé à lancer des opérations punitives contre cette ethnie rivale qu'il condamne dorénavant à la mort ou à l'exil ? D'ailleurs, au coeur du pensionnat, on a veillé à ce qu'il n'y ait qu'une minorité ( 10% ) de jeunes filles tutsies, dont Virginia, déterminée et studieuse, qui semble bien être le double de l'écrivain et se charge de relater les amitiés, les haines qui se nouent dans cette petite société où déjà se profilent complots et persécutions sournoises. Dans un style concis et imagé, cette oeuvre maîtrisée nous rend proche et sensible le huis clos où vivent recluses ces lycéennes et les ultimes heures d'un monde condamné, suspendu au bord de l'abîme :

" Mais un soir, le bras de Nyamirongi, l'index et son grand ongle se mirent à trembler et elle dut pour le replier s'aider de son bras gauche. Elle regarda Virginia, les yeux brillants : - La pluie me dit qu'elle s'en va, elle laisse la place, ainsi qu'elle le doit, au temps poussiéreux. Et elle me dit aussi qu'en bas, au Rwanda, la saison des hommes a changé. Mais elle me dit encore de ne pas t'y fier : ceux qui croiront au temps calme, la foudre les surprendra. Ils seront frappés, ils périront. Tu vas bientôt me quitter. Demain, pour toi, je tirerai les sorts."

C'est ainsi grâce à sa plume que Scholastique Mukasonga se ré-approprie un univers perdu qui, par la force de ses mots, le souffle de ses phrases, se met à revivre pour nous en ses beautés défuntes.

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE

Documents joints à cet article

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