A l'heure où partout dans le monde les politiques, dépouillés en quasi totalité de leur pouvoir par le rapt organisé de la Finance apatride, je lis, je réfléchis, je cherche comme beaucoup d'entre vous un chemin...
Je cherche une bulle d'oxygène pour juste écourter l'apnée angoissante dans laquelle le flux mortifère des "nouvelles du globe" me maintient. Partout où je vais, métro, bus, voiture, magasins ou boulevards, partout où mon regard se pose je "tombe" (le mot est le plus juste) sur des impératifs propagandistes à consommer ceci, cela. Partout je trouve des pseudos journaux (les gratuits...), véritables clônes simplistes des grands organes officiels, ressassant en boucle des titres dont le sens finit par ne plus rien exprimer d'autre que du vide ou de l'angoisse.
Comme vous, je souhaite être informée en vrai et non pas être assomée par ce torrent d'interprétations venant de toutes parts et que l'on nous balance comme "analyses d'experts, pensées d'intellectuels, opinion de savants ou essais de spécialistes". Las, j'ai fermé le brouhaha creux de la télévision (ouf !), remisé ma radio dans son carton de livraison (déjà vieux) et ressortis une pile de livres que j'avais alignés sur une étagère haute de ma bibliothèque. Et dans le silence reposant de mon perchoir parisien, avec juste la rumeur de la ville qui filtre par les fenêtres entre-baillées, j'ai retrouvé un sentiment de bien-être, léger, rempli d'images fabuleuses.
Qui ou quoi à permis ce petit miracle ? La relecture des poètes : Bashô, Buson, Issa pour les plus ciselés des micros poèmes japonais appelés haïkus. Merveilles métaphoriques de l'instant, les haïkus sont comme des brises fraîches et soudaines. Et puis le grand Pablo Neruda dont les écrits sur l'amour font presque pleurer d'émotion. Et tant d'autres comme l'étonnant et mystique Pessoa ou l'incontournable Baudelaire et sa puissance organique. Mais celui dont je veux vous offrir le voyage aujourd'hui est Rimbaud.
Voici un de ses multiples textes extraits des Illuminations. S'il vous plaît, lisez-le sans chercher à comprendre avec votre logique ni avec votre intelligence vous seriez déçu ou dubitatif. Non, lisez-le et laissez-vous porter par les métaphores et l'élévation qu'elles procurent, vous verrez, en quelques minutes... on plane... on est ailleurs... on est heureux...
Du détroit d'indigo aux mers d'Ossian, sur le sable rose et orange qu'a lavé le ciel vineux viennent de monter et de se croiser des boulevards de cristal habités incontinent par de jeunes familles pauvres qui s'alimentent chez les fruitiers. Rien de riche. — La ville !
Du désert de bitume fuient droit en déroute avec les nappes de brumes échelonnées en bandes affreuses au ciel qui se recourbe, se recule et descend, formé de la plus sinistre fumée noire que puisse faire l'Océan en deuil, les casques, les roues, les barques, les croupes. — La bataille !
Lève la tête : ce pont de bois, arqué ; les derniers potagers de Samarie ; ces masques enluminés sous la lanterne fouettée par la nuit froide ; l'ondine niaise à la robe bruyante, au bas de la rivière : les crânes lumineux dans les plans de pois — et les autres fantasmagories — La campagne.
Des routes bordées de grilles et de murs, contenant à peine leurs bosquets, et les atroces fleurs qu'on appellerait cœurs et sœurs, Damas damnant de longueur, — possessions de féeriques aristocraties ultra-Rhénanes, Japonaises, Guaranies, propres encore à recevoir la musique des anciens — et il y a des auberges qui pour toujours n'ouvrent déjà plus — il y a des princesses, et si tu n'es pas trop accablé, l'étude des astres — Le ciel.
Le matin où avec Elle, vous vous débattîtes parmi les éclats de neige, les lèvres vertes, les glaces, les drapeaux noirs et les rayons bleus, et les parfums pourpres du soleil des pôles, — ta force.
(Arthur RIMBAUD - Illuminations)

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