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Shutter Island : l’impossible vérité

Avec Shutter Island, Martin Scorsese signe un thriller terriblement efficace, labyrinthe où se perdent les notions de folie, de vérité et de rédemption. Il offre à cette occasion l’un de ses meilleurs rôles à Leonardo Di Caprio.

Shutter Island est un film remarquable. Les esprits chagrins feront immédiatement remarquer que ce n’est pas le meilleur Scorsese. Sans doute. On peut en effet lui préférer des chef-d’œuvre comme Taxi Driver, Les Affranchis, After Hours, Les Nerfs à Vif ou Casino. Plus profonds, plus intenses, plus intimes. On peut aussi préférer l’association mythique Scorsese-De Niro au duo que forment désormais Scorsese et Di Caprio. Le dernier souvenir que j’avais, pour ma part, de cette collaboration datait des Infiltrés, un film passablement ennuyeux et décevant à mon goût. Nulle déception et pas un instant d’ennui avec Shutter Island, dans lequel le parfois trop pâle Di Caprio se montre tout simplement exceptionnel.

Au début des années 50, deux marshals, Teddy Daniels (Leonardo Di Caprio) et son nouveau coéquipier Chuck Aule (Mark Ruffalo), sont envoyés en mission sur une île rocailleuse, inhospitalière, abrupte, au large de la Nouvelle-Angleterre, où a été bâti, loin de tout, un pénitencier peuplé de fous, ou, si l’on préfère, un asile hanté des criminels les plus redoutables. Sorte d’Alcatraz pour malades mentaux. Forteresse au milieu de l’océan dont on ne s’échappe pas. Le climat est pluvieux, venteux, hostile. Les gardiens de l’île sont sur les dents, et les médecins patibulaires, à commencer par le Dr Cawley, psychiatre en chef, campé par un Ben Kingsley glaçant, flanqué du Dr Naehring, interprété par un Max von Sydow d’outre-tombe, tandis que le directeur de l’établissement revêt les traits sardoniques du tueur fou du Silence des Agneaux (Ted Levine). Teddy Daniels, lui, a le mal de mer et vomit son angoisse.

Nos deux enquêteurs – qui se sont rencontrés pour la première fois sur le bateau qui les menait à Shutter Island – doivent retrouver une patiente qui s’est enfuie de sa chambre, fermée de l’extérieur, sans laisser la moindre trace. La pauvre femme a, dit-on, assassiné ses trois enfants, les a noyés. Aujourd’hui, Rachel Solando (Emily Mortimer) ne se rend même pas compte qu’elle est à l’hôpital, elle prend les autres patients et les infirmiers pour ses voisins, et croit avoir ses enfants encore vivants auprès d’elle. Avant de quitter sa chambre, elle a laissé un mystérieux message codé, que Teddy Daniels découvre immédiatement, caché sous une dalle.

Face à une équipe médicale bien peu coopérative, l’enquête semble devoir tourner court. Teddy Daniels est à cran et décide de retourner au ferry. Mais le gros temps l’empêche de quitter l’île pour le moment. L’enquête se poursuit tant bien que mal, tandis que Daniels commence à être rattrapé par ses fantômes : des réminiscences de la libération des camps de la mort à laquelle il a pris part. A Dachau, il revoit sans cesse, dans ces amoncellements de corps sous la neige, une mère et sa fille enlacées. Dans ses cauchemars, la petite fille lui demande : "Pourquoi tu ne m’as pas sauvée ?". S’entremêle à ces visions le souvenir obsédant de sa femme adorée (Michelle Williams), morte dans un incendie. Tuée par la fumée, non par les flammes, tient à préciser le marshal de plus en plus fébrile.

Une terrible mécanique commence à se dévoiler, lorsque Teddy Daniels annonce à Chuck, son subordonné, qu’il n’a pas été envoyé sur Shutter Island par hasard. C’est lui qui l’a choisi. Dans un but bien précis : retrouver le pyromane qui est responsable de la mort de sa jeune épouse, un certain Andrew Laeddis. Et le tuer, peut-être. Mais l’absence de hasard ne pourrait-elle pas avoir un autre sens ? N’a-t-on pas fait venir Daniels exprès sur cette île ? Pour l’empêcher d’en revenir ? Au prétexte fallacieux de sa folie ? Car l’inspecteur enquêtait déjà sur Shutter Island avant d’y accoster, et il avait commencé à entrevoir, derrière l’apparence anodine d’un hôpital psychiatrique, le lieu possible d’expérimentations à faire frémir. Les Américains, dans leur lutte contre les communistes, réitéreraient-ils les horreurs des nazis ? Que se passe-t-il donc dans le bâtiment C, réservé aux cas les plus dangereux ? Et dans le phare, au somment duquel, dit-on, les cerveaux seraient rendus plus dociles par quelque traitement barbare ? Teddy Daniels et son adjoint pourraient-ils compter parmi les cobayes ?

Alors que prend forme dans l’esprit de Daniels une terrible conspiration de plus en plus probable, son équipier Chuck disparaît. Evaporé. A-t-il même jamais été à ses côtés ? Le Dr Cawley est bien certain que non. Le doute nous étreint tous. Le piège paraît se refermer sur le policier, de plus en plus semblables aux autres malades de la forteresse de Shutter Island. Sa femme et la petite fille du camp ne le quittent plus à présent, elles l’ont rattrapé et l’accompagnent désormais dans sa tentative de fuite. La musique de Gustav Mahler, bouleversante, renverse régulièrement la perspective, nous faisant passer du thriller au drame psychologique, de l’enquête policière à l’effondrement intérieur d’un homme.

Le désir de fuir Shutter Island se révèle alors comme l’incapacité à se regarder soi-même dans sa vérité, c’est la fuite devant la tragédie inavouable que l’on porte en soi. Qu’est vraiment venu chercher Teddy Daniels sur Shutter Island ? Et où se cache Andrew Laeddis, qui reste introuvable ? La vérité éclatera en haut du phare, lieu supposé des lobotomies sur cet enfer perdu dans la mer. Une vérité aussi vacillante que la flamme d’une allumette exposée aux quatre vents. Un éclair dans les ténèbres.

Si le dénouement - renversant - peut se laisser deviner bien avant la fin du film, celui-ci nous tient néanmoins à flot de bout en bout, sans discontinuer. Au-delà du thriller palpitant, Shutter Island s’avère être un film poignant sur l’amour et le deuil (la scène où Daniels étreint sa femme sous une pluie de pétales de cendre est une merveille), la culpabilité, et la folie protectrice face aux drames impossibles à assumer. Nietzsche définit le Surhumain comme celui qui affronte lucidement la vie, avec toute la souffrance qu’elle comporte. Certaines souffrances sont sans doute trop dures à affronter sans illusion. C’est pourquoi Teddy Daniels ne quittera jamais, sain et sauf, Shutter Island.

Un film à voir sans réserve. Et à revoir, après avoir compris la logique sous-jacente à l’ensemble : chaque scène, selon cette nouvelle perspective, est à réinterpréter, et c’est finalement à une nouvelle histoire que l’on assiste.

 

L’arrivée à Shutter Island


Le Dr Cawley présente à Teddy Daniels les soins qu’il prodigue
 
 
Les deux marshals entament leur enquête auprès des patients
 
par Taïké Eilée (son site) lundi 8 mars 2010 - 18 réactions
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  • Par lord_volde (xxx.xxx.xxx.185) 14 mars 2010 23:44
    lord_volde

    Est-il vraiment fou ou l’institution et ses petits commis tentent-il de lui faire croire qu’il est quelqu’un d’autre ? On ne peut qu’émettre des hypôthèses à ce sujet car les élements paraissent équlibrés pour défendre l’une ou l’autre des thèses sous-jacentes.

  • Par La Parole Argentée (xxx.xxx.xxx.212) 15 mars 2010 12:23
    La Parole Argentée

    Il faut reconnaître qu’Identity est un "must" dans le genre intrigue à tiroirs où le dénouement se laisse à peine entrevoir avant les 3/4 du film. Un des meilleurs thrillers psychologiques pour moi.

    Concernant Shutter Island, j’ai beaucoup aimé. Non pas pour le scénario, mais pour la perf de Di Caprio et l’atmosphère du film. L’île est un personnage à part entière : captivante, prenante, angoissante. On veut savoir et en même temps, on a envie de se tirer de là.

    Quant à l’aspect psy du personnage, même si je n’ai pas envie de dévoiler la fin, je me suis posée plusieurs questions : est-il aussi fou qu’il y paraît ? Notre perception ultra rationnelle peut elle appliquer une logique autre que la "facile" et "téléguidée" avec un "si c’était vrai" en filigrane ?
    Je suis un peu comme Lord-Volde là dessus : je suis sortie avec un doute et un tas de questions.
    Cela dit, je ne lirai pas le bouquin. Je préfère rester sur mon impression et mes questions. Certains films ne supportent pas des "revisions" ou des "rabachages". Je pense que celui là en fait partie, même si je le répète, je l’ai trouvé très bon.

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