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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Slimane Azem : Le poète de l’exil

Slimane Azem : Le poète de l’exil

« L’Algérie, mon beau pays / Je t’aimerai jusqu’à la mort / Loin de toi, moi je vieillis / Rien n’empêche que je t’adore / Avec tes sites ensoleillés / Tes montagnes et tes décors / Jamais je ne t’oublierai Quel que soit mon triste sort. » Slimane Azem

En ce mois du patrimoine qui n’en finit pas, nous avons voulu, à notre façon, fêter un géant de la culture dans son sens le plus large. En l’occurrence, nous voulons rendre justice à Slimane Azem un fier fils de cette Algérie profonde, cette Algérie d’en bas. En un mot, à sa façon, il fit le Jihad, il se battit pour, en définitive, avoir la reconnaissance de son adversaire qui a su déceler les valeurs humanistes qui transcendent les querelles. Ainsi, par deux fois, Slimane Azem, qui a connu un passé riche, fut à l’honneur dans le nord de la France, à Longwy. Cette région voulait honorer l’ouvrier métallurgiste qui, pendant les trente glorieuses qui vit les tirailleurs algériens qui perdirent leur sang pour la France, perdre aussi leur santé en tant que « tirailleurs béton » et « tirailleurs charbon ».

Le deuxième hommage nous vient de Moissac, un petit village à 62 km de Toulouse, dans le Tarn et Garonne ; il s’agit de Moissac, une petite bourgade dans le plat pays toulousain, non loin d’un autre petit village qui porte un nom lourd de signification : Castel Sarrasin (le château du Sarrasin, c’est-à-dire de l’Arabe). Faut-il rappeler, en effet, que les troupes d’Abderahman el Ghafiqui (Abderam) traversèrent cette région et arrivèrent dans la direction du nord vers Poitiers et vers l’est, ils poussèrent jusqu’à Narbonne qui resta musulmane pendant un demi-siècle, ensuite les troupes musulmanes poussèrent jusque dans la région de Draguignan (Le Cannet des Maures) et remontèrent le Rhône.

Le Brel des Berbères

Pour en revenir à l’hommage, selon la Dépêche du 3 novembre 2008, l’hommage qu’a rendu la ville de Moissac, en présence de 250 personnes, à ce pilier de la chanson kabyle qu’est Slimane Azem est, en plus d’être une reconnaissance à l’homme et à son oeuvre, une contribution à inscrire dans le patrimoine commun de l’oeuvre de cet immense artiste. Il faut rappeler que Slimane Azem vécut les vingt dernières années de sa vie dans cette ville du Tarn-et-Garonne en Occitanie. Il a été surnommé à juste titre, le « Brel des Berbères ». A l’occasion de cet hommage, un jardin public portant le nom du poète a été inauguré. Puisse à sa terre natale, qu’il aimait à survoler, en songe, réparer la blessure et l’honorer à son tour un jour prochain.

Qui est Slimane Azem ? Il est né le 19 septembre 1918 à Agouni Gueghran en Grande Kabylie. Il quitta son village très jeune pour travailler chez un colon à Zéralda. Il arrive en France dès 1937, où il travaille comme aide-électricien à la Ratp. Après quelques années de travail obligatoire imposé par l’Allemagne nazie, il prend un café en gérance à Paris et s’y produit les week-ends. Il entame alors une immersion précoce dans les tourments de l’exil. Sa première chanson, « A Muh a Muh », consacrée à l’émigration, paraît dès le début des années 1940 : elle servira de prélude à un répertoire riche et varié qui s’étend sur près d’un demi-siècle. Sa carrière débute en France en 1940 et plus de 200 chansons à son actif. « Son verbe et sa poésie sont étroitement liés à la destinée humaine. » Il chantera également contre l’occupation française dans Effegh ay ajrad tamurt-iw (Ô [nuée de] sauterelles, sors de mon pays). Mais ses chansons traitent aussi des problèmes de ses compatriotes. Après l’indépendance de l’Algérie, il fut très critique à l’égard du régime algérien, et sera en conséquence interdit de diffusion sur les ondes algériennes entre 1967 et 1988. En 1970, il reçoit le Disque d’or. L’artiste fait ses adieux en 1982 à l’Olympia à Paris. Il décède le 28 janvier 1983 à Moissac en France, où il est enterré.

Depuis et pour m’être recueilli moi-même sur sa tombe, j’ai constaté que sa tombe était toujours fleurie. A en croire le gardien du cimetière chrétien, il n’y a pas de jours sans que l’on ne vienne rendre hommage à l’artiste. Des cars entiers de jeunes et de moins jeunes viennent se recueillir sur sa tombe ; comme un pied de nez à l’histoire, j’ai vu sur sa tombe, une écharpe aux couleurs algériennes avec la devise « One two tree Viva l’Algérie » déposée pieusement sur sa tombe. Même outre-tombe, Slimane Azem est un supporter de l’Equipe nationale de son pays, qui l’a vu naître qui l’a fait pleurer et qui tarde à lui reconnaître, une légitimité bien méritée comme l’un de ses dignes enfants

A ce titre, en effet, il est curieux que des géants de la stature de Slimane Azem ne soitent pas à l’honneur dans leur pays. Il est vrai qu’un ouvrage lui a été consacré par le professeur Youcef Necib : Slimane Azem, le poète, qui revient et se penche sérieusement sur la vie et l’oeuvre musicale et poétique de Slimane Azem, maître incontesté et incontestable de la chanson kabyle. Quel est la singularité du poète de l’émigration ? C’est avant tout un poète de l’errance. Déraciné par la dureté de la vie, il s’en est allé offrir ses bras à la France. En fin observateur du mouvement du monde et du monde de l’émigration, et comme tout poète sensible plus que tout autre, il a chanté son pays, les malheurs subis, il a chanté surtout la séparation. L’une des premières chansons « A Muh A Muh « est un hymne au pays. « Viens donc nous accompagner, Juste avant de partir Je fis maintes promesses aux parents Je leur ai dit que je reviendrai. Tout au plus après un an ou deux. Voici maintenant plus de dix ans (...) Mais mon coeur désire son pays » « A Muh A Muh » traite des conditions de vie des émigrés. « Effegh a ya jrad tamurt iw » (Sauterelles quittez mon pays) dénonce les conditions de la colonisation, qui sont les aspects saillants de la poésie kabyle, sur la poésie religieuse, la poésie militante, la poésie maternelle, etc. Il écrivit une centaine de chansons célèbres, parmi lesquelles « Ghef taqbaylit yuli was » (Le Jour se lève sur la langue kabyle) est un hommage au Printemps berbère. « La Carte de résidence », chante les difficultés de l’émigration et de la délivrance de la dite carte. « Algérie mon beau pays », est un chant nostalgique. Slimane Azem : Encyclopédie libre.

« L’auteur de l’ouvrage donne une dimension spirituelle et philosophique à l’oeuvre du chanteur, qui a réussi à transcender les limites du réel pour élaborer une poésie dite de l’exil, mais surtout avec une écriture qui s’étudie à plusieurs niveaux. Décédé en 1983, Slimane Azem a laissé à la postérité un répertoire riche et varié, influençant ainsi toute une génération d’interprètes, puisqu’il a été repris plusieurs fois et par plusieurs artistes et ce, malgré la controverse et certaines critiques qui lui ont été adressées de son vivant. Par ailleurs, la deuxième partie de cet ouvrage bibliographique et biographique est un corpus de textes de Slimane Azem. Reconstitués dans leur langue d’origine, le kabyle, l’auteur a également traduit ces textes. Rehaussé par les textes de Slimane Azem donc, l’ouvrage est intéressant et donne un aperçu sur la vie et l’oeuvre d’un personnage emblématique de la chanson et de la poésie. Dans la culture kabyle, la poésie occupe la part du lion. Depuis toujours, hommes et femmes ont recours aux vers afin d’exprimer très souvent ce qui fait mal, mais parfois aussi le bonheur. Le livre réalisé par le chercheur Youcef Necib est donc indispensable pour avoir une idée sur la poésie kabyle. Le livre recèle quelques révélations puisqu’il nous apprend, par exemple, que la mère de l’écrivain Mouloud Feraoun a été poétesse. Youcef Necib explique que la douleur profonde que lui causa le tragique assassinat de son fils, le célèbre romancier Mouloud Feraoun par l’OAS, lui inspira les trois courtes mais émouvantes pièces. Dans l’une, elle clame : « Soleil, tu es trop brûlant, ta piqûre m’est trop cruelle, la chair que j’ai éduquée gît, recouverte de noir comme celle d’un nègre, Dieu me méprisera, Si j’oublie ce que j’ai enduré. » (1)

A sa façon, Moussa Bedrane dans un poème oecuménique fait l’apologie du poète en convoquant toutes les oeuvres des écrivains algériens avec les vers suivants : « Le fils du pauvre, eût voeu, de l’ultime traversée, d’arpenter les chemins, qui montent à la colline, qu’il n’a jamais oubliée, pour y semer, le grain magique et fécond, en le pays fertile, de l’éternel Jughurta, et d’y retrouver le sommeil, du juste, d’y restituer son sang, à la terre qui l’enfanta, mais hélas ! d’aucuns, dont il n’accepta pas l’opium, lui dressèrent les bâtons, qui le maintinrent reclus, Outre-Méditerranée en exil, loin de ses aïeuls. »(2)

Un répertoire très riche

« Slimane Azem a représenté pour la société algérienne durant le siècle dernier, ce que Si Muhend fut pour le XIXe. La sage parole populaire et la dérision ont émaillé le style de Slimane. Son répertoire se compose de soixante-dix chansons, dont plus de la moitié sont consacrées au renversement des valeurs, avec des titres assez évocateurs, Llah ghaleb, kulic yeqleb, terwi tebberwi..., ou d’autres consacrent les intérêts matériels, l’argent, l’égoïsme au détriment de « nnif » (la dignité), de « tagmat » (la fraternité). Des valeurs traditionnelles que Slimane Azem défend.(...) Pour toute une génération d’Algériens Slimane reste par-dessus tout un autre La Fontaine, celui qui a « fait parler » les animaux, Tlata yekjjen (les 3 chiens), Babaghayou (le perroquet), des critiques politiques acerbes mais à peine voilées. Slimane Azem, n’est pas un vulgaire chansonnier, il est par excellence un poète dans la lignée de Si Mohand ou Mhand, de Jacques Brel, de Léo Ferré, de Georges Brassens... pour ne citer que ceux-là. Il est la conscience du mouvement ouvrier nord africain. Un homme de gauche à part entière, aussi un fabuliste d’expression kabyle hors pair. « A lui seul,il mérite plus d’un livre, tellement la densité de sa vie, de son oeuvre, sa sagesse et sa portée universelle constituent une source de références, non seulement pour nos pères et mères, mais aussi pour nous-mêmes et les générations à venir, ainsi qu’à l’érudit désireux d’élargir son horizon... » a noté le professeur Youcef Necib, qui a publié une « somme » en français et en arabe sur Slimane Azem ».(3).

« Slimane Azem écrit Youcef Nacib, resta jusqu’à sa mort fidèle à lui-même, porteur d’espérance. Il n’avait pour tout refuge, et c’est là justement son espérance, que la poésie et la masse des émigrés dont il savait traduire la misère d’ici et de là-bas, les sentiments, les frustrations, la coupure sociale, l’acculturation...et l’objet même de son immigration, parce que issu d’elle, était d’elle. » En plus de ses chansons aux sujets familiers, le pivot de sa thématique repose sur des questions politiques : colonisation, liberté, guerre, gouvernance, crainte de la bombe atomique. Dans la chanson « Nek dal lmir, khetch dal lmir », interprétée dans les deux langues : arabe et berbère, Azem porte son regard satirique sur des personnes sans études, sans qualification et sans légitimité, (absence de suffrage universel), et qui sont plébiscitées par le parti unique à de hautes fonctions. Dans cette chanson, il parle d’un maire, comment pourrait-on avoir confiance en lui, alors qu’il est un indu élu. Il n’est ni savant, ni un fin politique, et encore moins un homme de bien. Une gouvernance chapeautée par la médiocratie. « ´´Ffegh ay ajrad tamurt iw´´ » (Criquet, sors de ma terre !). De la fin proche de l’injustice exercée sur des personnes exploitées, poussées à l’exil. C’est une chanson apportant l’espoir, née au commencement de la guerre de Libération. Elle lui a valu l’interdiction de sa diffusion par les autorités colonialistes. Cette chanson rendue publique en 1956, est une chanson de révolte, contre les forces colonialistes qui administrent le pays exploitant ses ressources naturelles. Il compare son pays à un jardin verdoyant où se trouvent les arbres fruitiers, les plantes odorantes et le criquet vorace s’est posé pour les dévorer. Il appelle le criquet, allusion aux colons, de partir au risque de porter le poids des péchés commis et qu’ils payeront ce qu’ils auront mangé. Longtemps le pays colonisé, maintenant, les paysans ont forgé une identité politique pour la libération de leurs terres. Il est trop tard, la conscience guérie, s’éveille. « Criquet, sors de ma terre ! Le bien que tu y avais trouvé a été gommé à jamais Si quelque Cadi t’avait alors passé la main Exhibe les actes, s’ils sont sûrs ! »(4)

Devant l’inanité des choses, et le devoir d’humilité, notamment en ce qui concerne le parcours singulier de Slimane Azem, il nous plait de rapporter ce texte consacré aux dernières volontés d’Alexandre le Grand. On dit que sur le point de mourir, Alexandre convoqua ses généraux et leur communiqua ses dernières volontés, ses trois ultimes exigences : 1 - Que son cercueil soit transporté à bras d’homme par les meilleurs médecins de l’époque. 2 - Que les trésors qu’il avait acquis (argent, or, pierres précieuses..),soient dispersés tout le long du chemin jusqu’à sa tombe, et... 3 - Que ses mains restent à l’air libre se balançant en dehors du cercueil à la vue de tous. L’un de ses généraux, étonné de ces requêtes insolites, demanda à Alexandre quelles en étaient les raisons. Alexandre lui expliqua alors ce qui suit :...Je veux que les médecins les plus éminents transportent eux-mêmes mon cercueil pour démontrer ainsi que face à la mort, ils n’ont pas le pouvoir de guérir...Je veux que le sol soit recouvert de mes trésors pour que tous puissent voir que les biens matériels ici acquis, restent ici-bas... - Je veux que mes mains se balancent au vent, pour que les gens puissent voir que les mains vides nous arrivons dans ce monde et les mains vides nous en repartons quand s’épuise pour nous le trésor le plus précieux de tous : le temps. (Tiré du site Internet de Bordj Bou Arréridj)

Que peut-on en conclure ? Nous avons la pénible impression que l’Algérie peine encore à être une et indivisible culturellement. On constate des développements culturels séparés, la nature ayant horreur du vide, le vivre-ensemble est en train de se déliter au profit de fonctionnement autonome. La culture ce n’est pas seulement ramener des troubadours pour amuser les jeunes et leur faire oublier leur quotidien, c’est aussi militer pour ce désir de vivre ensemble pour constituer une nation selon le juste mot de Renan. A sa façon, Slimane Azem s’en est allé comme il était venu, il marqua aussi son époque. Pour les avoir proposées dans une contribution en hommage au professeur Aoudjhane disparu sans la reconnaissance des siens et qui chantonnait lors des examens cette fameuse chanson : « Amuh Amuh » , ces lignes de Victor Hugo tirées des Misérables, me semblent aussi appropriées :

« Il dort quoique le sort fut pour lui bien étrange.

« Il vivait il mourut, quand il n’eut plus son ange » ;

« La chose simplement d’elle-même arriva »,

« Comme la nuit se fait quand le jour s’en va ».

1.Aomar Mohellebi : Slimane Azem le poète, de Youcef Nacib. L’Expression 16.08.2009

2.Moussa Bedrane http://www.slimane-azem.com/lyrics/18-issegh-rend-hommage-a-slimane-azem-le-poete-de-lexil.html 23.04.2007

3.Youssef Nacib : Slimane Azem Ach Châir. Editions Zyriab Alger 2007.

4.Nacer Boudjou « Commémoration de la mort de Slimane Azem » Longwy, 31/01/2009 http://nacerboudjou.over-blog.com/article-27398369.html 10 février 2008

Pr Chems Eddine CHITOUR

Ecole Polytechnique enp-edu.dz


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4 réactions à cet article    


  • dupont dupont 14 mai 2010 13:41

    « Criquet, sors de ma terre ! »

    Selon que vous soyez Berbère ou Berrichon, cela a une tout autre connotation :
    -poète pour l’un
    -raciste pour l’autre.
    Comme quoi, les mots...


    • Vipère Vipère 14 mai 2010 15:57

      Bonjour Eddine CHITOUR

      Slimane AZIM était en quelque un poète de la stature de Jean FERRAT ?

      Existe-t-il des textes sur le déracinement des premiers immigrés kabyles ?


      • Lucien Denfer Lucien Denfer 19 mai 2010 09:54

        Poète et chanteur kabyle né le 19 septembre 1918 à Aguni Ggughran et mort à Moissac (Tarn et Garonne) le 28 janvier 1983. Slimane Azem arrive en France dès 1937 et entame une immersion précoce dans les tourments de l’exil. Sa première chanson : a Mûh a Mûh, consacrée à l’émigration, paraît dès le début des années 1940, elle servira de prélude à un répertoire riche et varié qui s’étend sur près d’un demi-siècle.

        Du point de vue de son contenu, ce répertoire présente des ressemblances frappantes avec celui de Si Mohand, grand poète kabyle du XIXe siècle. Dans un contexte socio-historique différent, Slimane Azem a, en effet, représenté pour le XXe siècle, ce que Si Mohand fut pour le siècle dernier : le témoin privilégié d’un monde qui vole en éclats, d’une société dont les assises ont été ébranlées en profondeur et dont les valeurs vacillent - même si quelquefois elles se raidissent - face à celles, implacables, du système capitaliste.

        Le répertoire de Slimane Azem est donc - à l’image de la société qu’il traduit - traversé en profondeur par ces bouleversements ; sa thématique est, à cet égard, tout à fait significative. Sur les soixante-dix chansons recensées en 1979 (cf. Slimane Azem : Izlan édité par Numidie Music) et qui composent ce répertoire, plus de la moitié sont consacrées à ce renversement de valeurs avec des titres très évocateurs

        Ilah ghaleb, Kulci yeqleb (p. 30) : Ô Dieu, tout est inversé
        Zzman tura yexxerwed (p. 38) : les temps sont, à présent, troublés
        Terwi tebberwi (p. 122) : tout est sens dessus-dessous.
        Dans ces chansons du chaos, zik (autrefois) est fondamentalement opposé à tura (aujourd’hui). Dans cet ouragan qui déferle, rien n’échappe au tourbillon : c’est le règne du « ventre » (aàbûd p. 104) c’est-à-dire des intérêts bassement matériels, de l’argent (idrimen p. 28), de l’égoïsme, etc. au détriment de l’honneur (nnif), de la solidarité agnatique (tagmat). Cet éclatement charrie tout son cortège de maux, de misères dont : la paupérisation, l’alcool (a hafid a settâr p. 25, berka yi tissit n ccrab p. 78), etc. face à l’alcool, Slimane Azem oscille toujours, au même titre que Si Mohand, entre la transgression et le repentir.

        Enfin devant la force de l’avalanche cèdent aussi les rapports entre les sexes, rempart ultime de l’édifice social, et Slimane Azem de décrire, tantôt avec humour, tantôt avec une ironie caustique.

        Cependant, cette description d’un monde quasi apocalyptique - bien que récurrente - n’a pas l’exclusivité dans l’oeuvre de Slimane Azem ; il était et il reste pour toute une génération de Kabyles - par dessus tout - le poète de l’exil : son évocation de la Kabylie, toute empreinte de pudeur, rappelle la douleur d’une plaie demeurée à vif, en témoignent des chansons comme

        d’aghrib d aberrani : exilé et étranger (p. 40)
        ay afrux ifilelles : ô hirondelle, oiseau messager (p. 74)
        a tamurt-iw aàzizen : ô mon pays bien-aimé (p. 126).

        Propulsé dans le tourbillon du monde moderne, Slimane Azem ne s’est pas contenté de se réfugier dans le giron, incertain des valeurs traditionnelles, son regard s’est ouvert grand sur le monde et nous lui devons de véritables poèmes de… politique internationale, dans lesquels, le ton volontiers satirique n’altère en rien l’acuité du regard : amek ara nili sustâ ? Comment pourrions-nous nous trouver bien ? (p. 64). Par ailleurs terwi tebberwi : tout est sans dessus dessous (p. 122) est dans la même veine. Il faut préciser que Slimane Azem, puisant dans le vieux patrimoine berbère, a « fait parler » les animaux, arme subtile, mais à peine voilée d’une critique politique acerbe

        baba ghayu : le perroquet
        tlata yeqjan : les trois chiens (p. 148).

        En cela il marque une fidélité indéfectible au caractère traditionnellement contestataire de la poésie kabyle, l’une de ses dernières chansons salue avec éclat et avec un titre très évocateur : (ghef teqbaylit yuli was* : sur le Kabyle (ou la Kabylité) se lève le jour), l’émergence de la revendication culturelle berbère lors du printemps 1980.

        Enfin dans ce répertoire vaste, riche et plein de nuances, se remarque une absence quasi totale de la poésie lyrique, lorsque cet aspect est effleuré, il ne l’est que par touches extrêmement discrètes ; il est certain que ce silence résulte d’un choix, peut-être est-ce , le tribut que le poète a consenti à payer, afin de briser le tabou lié à la chanson, car on rapporte que Slimane Azem avait le souci d’interpeller les siens au moyen de chansons qui pouvaient être écoutées « en famille », c’est-à-dire en tous points conformes aux règles de la bienséance. - Encyclopédie berbère, tome VIII -

        BIBLIOGRAPHIE

        AZEM Slimane, Izlan (textes berbères et français), Numidie Music, Paris,1979.

        * La dernière chanson citée (ghef teqbaylit yuli was) ne figure pas dans cet ouvrage car elle lui est postérieure.


        • Lucien Denfer Lucien Denfer 19 mai 2010 10:03

          Votre proposition de voir les Algériens se rassembler de manière solidaire autour de références culturelles communes est louable mais elle arrive bien trop tard car nous sommes en 2010 et le point de non retour a été franchi à de multiples reprises ces dix dernières années. Alors oui au fonctionnement autonome si c’est le seul remède, la seule solution pour continuer à vivre sans se renier...

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